Pourquoi Bayer achète au prix fort Monsanto, l’entreprise la plus détestée en France ?

Le chimiste allemand Bayer a finalement acheté  66 milliards de dollars Monsanto, l’entreprise la plus détestée en Europe. Pourquoi donc acheter la mauvaise réputation de ce leader de la semence OGM ? Apprenons à raisonner comme des boursiers ou des américains…

Texte paru dans Atlantico le 21 mai 2016

Il n’a pas pris une ride, et je le ressors à l’occasion de la conclusion de cette transaction, la plus onéreuse jamais consentie par une entreprise allemande, pour constituer un véritable mastodonte de 140 000 salariés et 23 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel!

Considérée comme la « bête noire » des écologistes, Monsanto a-t-elle fait des efforts pour améliorer son impact environnemental ainsi que sa réputation auprès du public ? L’annonce du possible rachat par l’allemand Bayer a fait envoler ses actions en bourse et annonce un nouveau déploiement en Europe.

L’annonce préliminaire du rachat du groupe américain par l’européen Bayer a eu un effet bénéfique pour Monsanto qui a vu ses actions s’envoler en bourses. Depuis les différents scandales sanitaires (notamment liés aux OGM) Monsanto a-t-elle fait des efforts pour améliorer sa responsabilité environnementale ainsi que sa réputation auprès du public ? Quels sont les efforts fournis ?

Bruno Parmentier : De quels efforts parlez-vous exactement ? En la matière, il faut apprendre à distinguer le raisonnement de la Bourse et celui des écologistes, et aussi la manière de raisonner aux USA et en Europe, sous peine de ne rien comprendre !

Monsanto est une entreprise multinationale présente dans plus de 60 pays. Elle emploie 20 000 salariés et réalise un chiffre d’affaires de 15 milliards de dollars. Elle est le leader mondial des semences, et représente à elle seule 26 % du marché mondial, et en particulier des semences transgéniques, où sa part de marché est majoritaire ; elle est également un gros intervenant dans le secteur de l’agrochimie, avec en particulier l’herbicide Roundup.

Mais, récemment, son marché stagne : les ventes de semences transgéniques ont reculé de 4,6 % l’an dernier, dans le sillage de la baisse de 2 % des prix des semences de maïs et de 12,7 % de celles du soja. Quant aux engrais et désherbants, leurs revenus ont décroché de 7 %.La rentabilité de Monsanto n’est donc plus ce qu’elle était.

La direction de cette entreprise a donc réagi en tentant de faire de la croissance externe, pour solidifier ses positions, et a proposé de racheter un autre géant du secteur, le suisse Syngenta, leader mondial de l’agrochimie (19 % du marché mondial). Elle a échoué, mais cela a provoqué d’intenses mouvements dans ce secteur déjà extrêmement concentré. Finalement c’est le chinois ChemChina, déjà propriétaire en Europe des pneus Pirelli, qui a racheté Syngenta pour 43 milliards de dollars ! Parallèlement les américains DuPont de Nemours et Dow Chemicals sont en train de fusionner via une opération complexe d’un montant total de 66 milliards de dollars. Et aujourd’hui le prédateur Monsanto est devenu proie, puisque l’allemand Bayer, numéro deux mondial de l’agrochimie, mais une entreprise énorme puisqu’elle est également présente dans le médical (aspirine, contraceptifs, etc.) et dans les plastiques, les vernis et les colles (elle emploie 118 000 personnes pour un chiffre d’affaires de 42 milliards d’euros), vient de lancer à son tour une OPA sur elle ; par ce biais il désire en particulier s’implanter dans les semences où il n’est actuellement qu’un petit intervenant, et en Amérique, où il est très peu présent.

Logos principales firmes semences et agrochimiques

Le cours de la bourse de Monsanto avait baissé à cause de ses (petites) difficultés économiques et après l’échec de sa tentative d’acheter Syngenta. En revanche, logiquement, il augmente maintenant qu’un plus gros que lui tente de le racheter ! En revanche le cours des actions Bayer baisse, car cette opération est risquée et la Bourse n’aime pas le risque !

L’entreprise Monsanto est très contestée en France… mais pas par tout le monde ! Les agriculteurs lui achètent massivement ses produits, puisqu’on estime que ses semences couvrent 25 % des terres cultivables (un hectare de maïs sur 6 et un de colza sur 2 !), tandis que 200 000 agriculteurs et 3 millions de jardiniers achètent régulièrement son Roundup ! Sur le marché des semences potagères, elle intervient sur la laitue, le melon, le poireau, l’oignon, le chou-fleur, le brocoli, la courgette, le pois, le haricot, le maïs doux, l’épinard, etc. ! Pour elle, le marché français est « le plus important du secteur Europe-Moyen-Orient-Afrique du nord », mais quand même un relativement petit marché : l’ensemble de ce grand secteur géographique hétéroclite ne représente finalement que 13 % de son chiffre d’affaires mondial ! D’ailleurs elle n’emploie en France « que » 518 employés sur ses 20 000, à peine 2,5 % !

Certes, elle est donc agacée par les actions des écolos français, et par le fait que le marché des OGM lui est interdit, mais… ça ne la trouble pas plus que ça ! Rappelons que nous ne sommes pas seuls au monde et que l’utilisation d’OGM est devenu massive sur la planète : elle concernait en 2014 18 millions d’agriculteurs (soit davantage que le nombre d’agriculteurs dans l’Europe des 28), et 181 millions d’hectares (soit un 1/9e des superficies cultivées dans le monde, 9 fois la superficie cultivée en France ou encore l’équivalent de la superficie agricole totale des USA, ou de la Chine).

Les reproches éthiques dont Monsanto fait l’objet en Europe ne pèsent pas fondamentalement, vu de St Louis, Missouri. Au contraire, compte tenu de l’état d’esprit majoritaire aux USA, cette entreprise pense profondément qu’elle est éthique. Elle possède d’ailleurs une longue et détaillée « Charte du Groupe Monsanto » dans laquelle on peut lire : « L’intégrité est la base de tout ce que nous entreprenons. Elle inclut l’honnêteté, le savoir-vivre, la cohérence et le courage. Sur la base de ces valeurs, nous nous engageons au dialogue, à la transparence, au partage, aux bénéfices, au respect »… « Notre vision de l’agriculture durable : produire plus (augmenter les rendements pour répondre à la demande croissante) ; mieux préserver (réduire la superficie de sol et la quantité d’eau et d’énergie nécessaires à la culture de nos produits) ; améliorer la qualité de la vie ». Elle est en fait profondément persuadée d’être un acteur majeur de la lutte contre la faim et du développement durable dans le monde ! Elle pense qu’elle fait le bien, et le fait bien.

Vu de son côté, Monsanto estime donc faire en permanence beaucoup d’efforts éthiques, et ne voit pas un intérêt majeur à en effectuer d’autres, surtout s’ils doivent aller dans le sens que souhaiteraient les écolos européens ! Pour lui, les OGM ne posent tout simplement aucun problème éthique, ce sont des semences comme les autres, juste plus modernes et plus efficaces, et qui promeuvent au mieux le développement durable ! Il a fait (provisoirement) son deuil de la vente d’OGM en Europe, mais en revanche s’y développe très efficacement dans nombre d’autres marchés.

Depuis que les agriculteurs européens se lancent dans le bio, Monsanto a décidé également d’y investir une partie de ses activités. Doit-on y voir une véritable démarche écologique ou un simple investissement financier ? 

Bruno Parmentier : Là encore, on a du mal à comprendre la logique d’une grande entreprise : comme elle domine largement le marché mondial de la semence, elle tente d’occuper tous les créneaux possibles pour maintenir son chiffre d’affaires, diminuer les risques et torpiller les concurrents. Le bio est, de ce point de vue, un segment de marché comme les autres. Et s’il est en progression, et solvable, raison de plus pour l’investir au moment où la croissance du segment OGM est plus faible ! Un dollar de semence vendu est toujours bon à prendre, pour elle il s’agit simplement de variétés différentes dans son catalogue.

De plus tous les géants de la chimie voient bien qu’on est à la fin d’une époque, et que l’avenir sera pour une bonne part dans une nouvelle chimie « bio inspirée », et en particulier au « biocontrôle », à travers de produits naturels alternatifs aux pesticides. Cette industrie des produits biologiques agricoles représente aujourd’hui environ 2,3 milliards de dollars par an et enregistre des taux de croissance à deux chiffres ! Or, sur ce plan, le milieu bio a incontestablement une longueur d’avance, et donc les grandes firmes tentent logiquement de s’y installer !

Notons que dans ce domaine, la France a une petite avance, son secteur emploie déjà 4 000 personnes, mais il s’agit de petites entreprises très innovantes, qui évidemment seront menacées ou rachetées à terme par ces géants s’ils décident de s’y investir.

Il faut bien comprendre que, pour ces gens-là, on fait de l’agriculture et du business, quelle que soit la couleur de la semence ou de l’engrais, et du pragmatisme, pas de l’idéologie ! Et bien évidemment le nouveau concurrent chinois sera sur la même ligne ! L’idéologie, finalement ils laissent cette spécialité aux intellectuels européens, puisque ça ne « rapporte rien » !

Quant au géant chimique et pharmaceutique allemand Bayer, il a chuté en bourse après l’annonce préliminaire du rachat de Monsanto, le numéro un mondial des semences.  Cette chute en bourse est-elle la conséquence de la réputation sulfureuse de Monsanto qui déteint sur Bayer ? En s’alliant avec l’entreprise américaine, Bayer ne risque-t-il pas de perdre la confiance du public ?

Bruno Parmentier : Le rachat d’une très grosse entreprise est toujours hasardeux, la Bourse a peur et l’action Bayer baisse. Provisoirement sans doute, surtout si cette OPA réussit, l’avenir nous le dira. Monsanto est certes l’entreprise du monde la plus haïe en France et dans d’autres pays, puisqu’à ma connaissance c’est la seule à avoir générer une « journée mondiale » contre elle (une marche mondiale contre Monsanto et les multinationales de l’agrobusiness se déroulera ce 21 mai, pour la quatrième année consécutive). Mais il faut bien constater que, jusqu’à présent, ça ne l’a pas empêché de faire de juteuses affaires en Europe ! Si elle n’a finalement jamais été boycottée par les agriculteurs, et pas même par les jardiniers français (sauf pour ses semences OGM), pourquoi le serait-elle lorsqu’elle aura changé de marque ? La risque de boycott des médicaments ou matières plastiques Bayer me semble très faible en fait, et c’est ce qu’ont dû se dire les dirigeants en lançant cette OPA.

En Europe, Monsanto est la bête noire des écologistes et suscite un large rejet de la part de nombreux politiques comme de la population.  Cette fusion permet-elle à Monsanto d’assainir son image et de se rapprocher ainsi du marché européen ?

Bruno Parmentier : Qui sait, à part les spécialistes, que les semences Dekalb, Seminis, ou De Ruiter sont de Monsanto ? En général, les gens savent que le Roundup est bien de Monsanto, mais pour Harness et Latitude, ça devient plus vague !

Quel a été le succès des appels réitérés au boycott d’entreprises qui utilisent régulièrement des cultures OGM comme Coca Cola, Lipton, Maxwell, Gloria, Lindt, Côte d’Or, Cadbury, Lu, Brossard, Carambar, Kellogg’s, Bounty, Hagen Daz, Bénénuts, Jacquet, Uncle Ben’s, etc., mais aussi Pampers, Always, Omo, Monsavon, Dove, Signal, etc. ?

Monsanto n’a pas besoin de se rapprocher du marché européen, il y est déjà dominant, à part le caillou dans sa chaussure que représente l’interdiction des OGM !

Maintenant, si Bayer réussit son coup et décide de faire disparaître la marque Monsanto, cela lui sera peut-être profitable en Europe. Mais rappelons quand même Bayer n’est pas non plus un pur esprit ni une vierge effarouchée ! Elle était (avec BASF et Agfa) une des trois entreprises fondatrices d’IG Farben, le fournisseur du Ziklon B des chambres à gaz hitlériennes, et ses héritières lors de son démantèlement. Elle a été mêlée de près ou de loin à de nombreux scandales retentissants dans les dernières décennies (achat de déportés à Auschwitz, huile frelatée espagnole, sang contaminé, pilules de 4e génération), et c’est elle qui produit le gaucho, tête de turc des apiculteurs…

Un rapprochement entre deux géants de l’agrochimie ne pourrait-il pas se heurter à l’autorité de la concurrence américaine ? Ou à la défiance des autorités européennes ?

Bruno Parmentier : Oui, ce qui se dessine est un monde des semences et des pesticides largement dominé par quelques rares acteurs gigantesques : DowDuPont (130 milliards de dollars de capitalisation boursière !), ChemChina-Syngenta et maintenant Bayer-Monsanto. Des 10 groupes qui contrôlaient de fait le marché mondial, il risque de n’en rester que 5 ou 6. A côté nos champions nationaux comme Limagrain, qui posséde Vilmorin et Clause, et ne fait « que » 2,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires, sont malheureusement très (trop ?) petits ! Notons qu’aucun français ne figure dans les 10 premiers fournisseurs de pesticides, un marché où 6 firmes contrôlent plus de 70 % des ventes mondiales.

Il n’est donc pas invraisemblable de penser qu’on est là au bout d’un processus de concurrence capitaliste « normal » et que cette concentration dans un secteur absolument vital puisse (enfin) être jugée dangereuse par les différentes autorités de la concurrence, aux USA et en Europe…

Seed industry

 

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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