Vivre et cultiver sans glyphosate ?

Qu’on soit persuadé que le glyphosate est dangereux ou non, il va falloir apprendre à s’en passer, plutôt tôt que tard. Et continuer malgré tout à produire, beaucoup, pour nourrir l’humanité. C’est un défi considérable, humain, technique et financier. Ce dossier tente de faire le point, avec un langage simple, sur cette question complexe et polémique.

Une vidéo vivante et détaillée complète ce dossier. Il est également paru sur le site Economie Matin le 27 mars 2021.

Contrairement à une idée reçue, le glyphosate n’est absolument pas interdit en Europe : il y a été autorisé pour 5 ans en 2017 soit jusqu’en 2022. A cette époque 18 pays européens (sur 28) avaient voté pour cette autorisation (même si la France avait voté contre, ainsi que 8 autres pays, comme la Belgique, l’Italie, le Luxembourg ou l’Autriche).

Le président Macron s’était engagé à l’interdire en France dans les 3 ans, ce qui n’a pas été possible. Il n’a été supprimé que là où ça a été jugé le plus indispensable et le plus facile : dans les espaces public (depuis 2017), chez les particuliers (depuis 2019), sur les voies ferrées de la SNCF (depuis 2021).

Mais il est encore massivement utilisé par les agriculteurs (non bios), dont beaucoup estiment ne pas avoir de solutions de remplacement. En 2014, année record, il s’en était vendu 9 500 tonnes en France ; on en était encore à 8 800 tonnes en 2017, et à 5 900 tonnes en 2019 (voir graphique provisoire publié par le Ministère de l’agriculture). En Europe, seuls l’Autriche et le Luxembourg ont cessé de l’utiliser, en théorie.

Ce dossier, qui donne lieu à beaucoup de passion et de polémique, reste pourtant technique et complexe ; tentons d’en faire une petite revue (aucunement exhaustive).

     Que le glyphosate soit cancérigène ou non, ses jours sont comptés

Malgré ce que pense une bonne partie de la population française, il n’est nullement prouvé que le glyphosate soit cancérigène !

En fait une seule agence internationale, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) l’a classé comme « cancérogène probable » en 2015 (probable, non certain), au même titre que la viande rouge, les boissons à plus de 65°, l’alcool, les lampes à bronzer ou le travail de nuit. Mais nettement moins que le tabac, l’alcool, les viandes transformées, la pilule contraceptive, la pollution de l’air, ou la poussière de cuir et de bois.

Elle précise que les peintres, les fumeurs passifs et les soudeurs risquent davantage d’avoir un cancer que les personnes exposées au glyphosate (on parle bien des agriculteurs utilisateurs de glyphosate, pas des consommateurs de fruits et légumes).

Toutes les autres agences internationales qui se sont prononcées sur le sujet l’ont classé comme non cancérigène : les Nations-Unies  (FAO et OMS), l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire française), l’Efsa (Autorité européenne de sécurité alimentaire), l’Echa (Agence européenne des produits chimiques), l’EPA (Agence américaine de protection de l’environnement), l’Osav (Office fédéral suisse de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires), l’Arla – PMRA (Agence canadienne de réglementation de la lutte antiparasitaire), la RDA, l’APVMA (Autorité australienne des pesticides et médicaments), la FSC (Forest Stewardship Council), la NZ EPA (Agence de protection de l’environnement néo-zélandaise) et la BFR (Institut fédéral allemand ‘évaluation des risques).

Les détracteurs du glyphosate ont évidemment tendance à ne mettre en avant que l’étude du CIRC. Ils déclarent que toutes les autres agences ont été infiltrées et manipulées par Monsanto. Il est vrai que cette firme a une longue expérience de la manipulation. Mais, dans ce domaine, tout le monde influence tout le monde.

Côté Monsanto, la longue enquête journalistique dite des « Monsanto papers » a montré que la société avait, dès les années 1980, connaissance de sérieux doutes planant sur la sûreté de ses produits. Et qu’elle s’est alors engagée dans une véritable guérilla scientifique et médiatique : elle a en particulier amendé et coécrit des articles signés par des experts qu’elle présentait comme indépendants, pour contrer les études qu’elle jugeait gênantes.

De là à penser qu’elle a réussi à manipuler totalement 15 instances internationales de pays différents, il y a quand même un pas qui reste difficile à franchir. Et en plus, pourquoi aurait-t-elle échoué dans le seul cas du CIRC ?

Côté détracteurs, l’affaire des « pisseurs de glyphosate », très médiatisée par la télévision, a montré des personnalités surprises de découvrir qu’elles avaient du glyphosate dans leurs urines. Elle a néanmoins fini un peu en eau de boudin quand un syndicat agricole a montré que le laboratoire Biocheck qui avait fait les analyses était peu fiable, car il utilisait la technique controversée « Elisa ». D’autres laboratoires plus classiques ne détectaient rien par chromatographie, y compris chez les agriculteurs utilisateurs fréquents de glyphosate. En fait les conditions de prélèvement, entre autres, influent considérablement sur les résultats.

De plus, rien n’était dit sur l’impact possible des doses minuscules qui avait été retrouvées, moins d’un microgramme par litre (µg/L), donc moins d’un pour un milliard, ce qui correspond à quelques gouttes dans une piscine olympique. D’ailleurs, progressivement, avec l’amélioration des techniques de détection, on finira bien par trouver dans un corps humain une molécule de tout (le jour où nos appareils détecteront une fraction de goutte dans l’équivalent de dizaines de piscine olympiques).

De plus, ne négligeons pas le fait que si notre organisme évacue le glyphosate à travers l’urine, cela veut bien dire qu’il ne le stocke pas dans notre corps. On a donc à la fois des doutes sur la fiabilité des résultats et sur l’interprétation des données.

Une autre affaire qui a défrayé la chronique a consisté à montrer à la presse des souris qui avaient développé des tumeurs cancéreuses après avoir mangé des céréales traitées au glyphosate. La communauté scientifique a démontré que cette étude était manipulatoire par de nombreux biais, et ne prouvait rien d’autre que la farouche volonté de leurs auteurs à faire interdire ce produit.

Ces doutes n’ont pas empêché plusieurs tribunaux américains d’intervenir dans cette controverse scientifique en condamnant très lourdement la firme Monsanto, qu’elle a accusé d’avoir provoqué le cancer de certaines personnes, en particulier un jardinier qui l’épandait dans les cours d’école et les parcs publics.

Timothy Litzenburg

Ultérieurement, l’avocat qui avait obtenu cette condamnation, et accessoirement gagné beaucoup d’argent et de notoriété par ces procès, Timothy Litzenburg, a été pris la main dans le sac en tentant d’extorquer la somme de 200 millions de dollars à un fabricant de pesticides dont les produits entraient dans la fabrication du Roundup. Il a été condamné à 2 ans de prison.

Il est donc très difficile de se faire une véritable idée sur la dangerosité de cet herbicide qui paye, en fait, pour les autres. Car son nom est maintenant universellement connu et qu’il est le plus utilisé dans le monde et en France. Du coup on ne fait pas la distinction entre les centaines de différentes préparations dans lesquelles il intervient, pour de très nombreuses firmes. La formule est tombée depuis longtemps dans le domaine public et tous les fabricants de pesticides ont fini par l’utiliser.

Et pendant ce temps-là, on ne parle pas des très nombreux autres herbicides qui sont largement épandus, par centaines ou milliers de tonnes en France (Prosulfacarbe, S-metolachlore, Pendimethaline, Chlortoluron, etc.). Ni des fongicides et insecticides, eux aussi utilisés en grandes quantités et généralement considérés comme plus dangereux pour la santé humaine.

Mais il est probable que les jours du glyphosate sont comptés, au moins en Europe, car les politiques ont décidé d’en faire un exemple de leur politique écologique. A relativement court terme, il sera donc condamné pour l’agriculture, et les agriculteurs vont devoir apprendre à produire efficacement sans cet outil qu’il trouvait tellement commode, performant et peu onéreux. 

    Les municipalités, la SNCF et d’autres sont déjà passés au monde sans glyphosate

3 millions de français achetaient du Round up chaque année !

Depuis 2019, les particuliers ne peuvent plus trouver de Roundup à acheter dans leur jardinerie. En 2021, ils ont probablement écoulé leurs derniers stocks, et ils sont bien obligés de se débrouiller pour désherber autrement les allées de leur jardin. Chacun y va de sa méthode : le mal au dos lorsqu’on arrache soi même ses mauvaises herbes, la consommation d’énergie lorsqu’on choisit de les brûler, d’autres consommations chimiques lorsqu’on passe à des herbicides encore autorisés, diverses couvertures des sols, ou tout simplement le choix d’allées enherbées.

Un beau caillou enrobé de glyphosate

On a déjà un peu plus de recul dans les jardins publics, les cours d’école, les cimetières, les tennis, les terrains de pétanque et de sport, etc., car c’est depuis 2017 que l’on a interdit ce produit aux dernières municipalités qui l’utilisaient encore. Songeons quand même que tous les enfants nés avant 2017 en ont absorbé lorsqu’ils suçaient les cailloux dans les parcs publics.

On sait maintenant à peu près comment faire pour s’en passer ; parmi les méthodes nombreuses et souvent complémentaires qui ont été mises en œuvre (et que les particuliers peuvent eux aussi utiliser chez eux) on peut citer :

Le pied… tond !
  • la réduction de la largeur des chemins (n’oublions pas que le piéton a un pied qui tond !),
  • leur couverture avec différents matériaux  comme les graviers de lave relativement coupant, ou le bois raméal fragmenté.
  • la limitation des angles droits (sur lesquels on marche rarement), au profit des courbes,
  • L’herberment des allées,
Des allées courbes, étroites et souvent enherbées ; plus de coins !
Plantes de couverture
  • l’entretien et la réparation des joints des dalles et les pavés,
  • l’entretien régulier des espaces de jonction (limite trottoir-mur, trottoir-bordure, route-rigole, mobilier urbain, panneaux de signalisation, etc.),
  • l’installation de prairies fleuries et de zones fleuries (par exemple autour des arbres en ville),
  • l’utilisation de plantes couvre-sols (en faisant attention aux espèces exotiques envahissantes),
Toutes sortes de paillage, organique ou minéral
  • le paillage :
  • le désherbage mécanique (à la balayeuse, à la tondeuse, au jet d’eau, au karcher, etc.),
  • le désherbage manuel à la binette,
  • le désherbage thermique (à flamme directe, air chaud, eau chaude, vapeur, infrarouge, mousse chaude, etc.
  • l’utilisation de ruminants (chèvres, moutons),
  • la pose de gazon synthétique.
Un peu de nature sauvage en ville !

Il est à noter que ces différentes méthodes ont toutes un coût supérieur à celui de la simple pulvérisation de glyphosate… et qu’il a fallu travailler sérieusement l’opinion publique pour lui faire admettre que ses envies d’un monde plus écologique doivent passer par l’acceptation d’un peu plus de nature, jugée auparavant désordonnée dans la ville.  

De son côté, la SNCF, doit impérativement empêcher les mauvaises herbes de pousser sur ses 60 000 kilomètres de voies ferrées pour maintenir la sécurité. C’est la raison pour laquelle elle était le plus gros consommateur français de glyphosate, qu’elle abandonnera définitivement fin 2021. Elle a opté pour la combinaison de traitement thermique (elle fait passer la nuit des trains qui avancent lentement avec des lance-flammes) et de traitement chimique alternatif, avec un mélange d’acide pélargonique et de flazasulfuron.

100 millions d’euros annuels de plus pour désherber les voies ferrées !

Dans tous les cas de figure cela va lui coûter beaucoup plus cher (on parle de plus de 100 millions d’euros supplémentaires par an), et il n’est pas du tout sûr que ces solutions soient pérennes. Car certains disent que le remède est pire que le mal. Et que l’acide pélargonique est également nocif : sa toxicité serait 3 fois supérieure à celle du glyphosate pour les écosystèmes aquatiques, et comme il est question de l’épandre 3 à 4 fois par an (au lieu d’une fois tous les 3 ans comme préconisé), les mauvaises herbes acquerront très vite des résistances spécifiques à ce produit. L’histoire est donc loin d’être finie.

     Pour l’agriculture, la lutte contre les mauvaises herbes est une question de survie

L’agriculture mondiale a toujours été fortement handicapée par les « mauvaises » herbes, nommées « adventices » par les professionnels. En effet toutes les plantes non désirées ne sont pas mauvaises, certaines sont même franchement utiles. Et d’ailleurs qui sommes-nous pour décréter qu’une plante est intrinsèquement mauvaise, et sur quels critères ? En fait, une mauvaise herbe est souvent une plante dont on n’a pas encore trouvé les vertus !

Les contrôler, et si possible les éradiquer, est devenu une obsession des paysans depuis des millénaires. Objectif difficile à atteindre car ce sont des plantes particulièrement résistantes, qui ont su s’accommoder aux maladies, sécheresses, canicules, inondations, gels, attaques des animaux, etc. Mais aussi se déplacer avec le vent, les animaux, les hommes, les transports mécaniques. Et même s’adapter aux évolutions des espèces cultivées par « mimétisme vavilovien ».

En fait, ces plantes sauvages semblent mieux adaptées aux milieux que les plantes cultivées. De nombreuses stratégies ont donc été mises en place au cours des âges :

  • On a tenté de les brûler avec les chaumes après la moisson. Cette pratique ancestrale est maintenant interdite en Europe à cause de ses nombreux inconvénients : perte de carbone et d’azote utiles à la fertilité des sols, pollution, émission de particules fines et de gaz à effet de serre, dangers d’incendies, etc. Notons cependant qu’elle continue à être utilisée ailleurs pour les céréales, et, fort malheureusement, de façon systémique et massive pour défricher les forêts dans nombre de pays tropicaux, à commencer par l’Amazonie et l’Afrique tropicale.
Arrétons de brûler chaumes et forêts !
  • La méthode la plus utilisée a consisté à les enfouir via le labour. Elle a largement fait ses preuves, à tel point que les agriculteurs ont longtemps été appelés « laboureurs ». Cette pratique a explosé avec l’apparition du tracteur et du pétrole bon marché après la deuxième guerre mondiale.

Au XVe siècle, on pratiquait couramment le labour en France si l’on en juge par les « Très riches heures du Duc de Berry ». Au siècle suivant Sully le considérait comme une des « deux mamelles de la France ».

En effet, si on se risque à semer dans un sol dans lequel poussent déjà des adventices viables, ces dernières entreront fortement en compétition avec la culture naissante. Il est quand même plus simple de les détruire avant, même si cela nécessite énormément de travail, humain, puis animal et maintenant mécanique.

Songeons que dans les années 50, le tiers de la surface agricole française était consacrée à produire du fourrage pour des millions d’animaux de traits, bœufs et chevaux ! Aujourd’hui, il y a plus d’un million de tracteurs en France, avec des puissances qui se comptent le plus souvent en centaines de chevaux.

Mais cette activité pose de plus en plus de problème. Y compris pour l’élimination des adventices, car la majorité ne meurent pas en une année, et sont donc remontées à la surface, fraiches et disposes, par le labour de l’année suivante (agaçant, quand on a consommé 15 à 40 litres de fuel par hectare pour remuer la terre).

Plus d’un million de « gros » tracteurs en France

De plus ces labours de plus en plus profonds font remonter les cailloux, détruisent les vers de terre, les filaments des champignons et les bactéries. Ils tassent la terre, provoquent de l’érosion et de la battance (les gouttes de pluie forment une couche imperméable sur le sol) et diminuent la portance des sols (les engins s’enlisent dans les champs).

Ils exposent les reliquats d’engrais azotés aux vents de l’automne et les transforment en pentoxyde d’azote, au pouvoir réchauffant de la planète 298 fois plus important que le gaz carbonique. Last but not least, les champs labourés n’utilisent l’énergie solaire que 6 mois par an. Le reste du temps, pas de photosynthèse. On sait mieux maintenant à quel point le labour est néfaste pour la planète et on s’efforce de le limiter au maximum, voire de le supprimer.

  • C’est dire si l’apparition des herbicides chimiques a été vécue comme une bénédiction : on pouvait enfin empoisonner les adventices, à faible coût. La profession s’est massivement engouffrée dans cette voie.

Surtout au début, lorsque ces végétaux n’avaient pas encore développé de résistances, ce qui n’est plus le cas (brome, ray-grass, coquelicot, matricaire, folle-avoine, chénopode, etc. posent de plus en plus de problèmes).

Il faut bien se rendre compte que la notion de 100 % n’existe pas en biologie : lorsqu’on épand un herbicide, on est content quand on a éliminé 98 % des adventices. Mais les 2 % restants ont réussi à survivre et ont toute la place pour se reproduire. Au bout de plusieurs générations, on a contribué à sélectionner soigneusement des variétés résistantes à l’herbicide, et en général il faut alors changer de molécule ou de méthode

Notons que, contrairement à une opinion largement répandue dans la population, il n’y a pas que les agriculteurs conventionnels qui utilisent des produits chimiques. Les agriculteurs bios utilisent certes beaucoup moins d’herbicides (car ils n’ont droit qu’à des produits naturels réputés biodégradables), mais ils usent, et parfois abusent, de produits fongicides et insecticides.

En fait le glyphosate n’est que le 2e produit chimique le plus employé en France en 2019 avec ses 6 000 tonnes. Il est largement dépassé par le soufre, qui a été utilisé, en particulier par les bios, à plus de 11 000 tonnes (plus les 500 tonnes de sulfate de cuivre, un produit qui n’a strictement rien de naturel). On peut également mentionner 2 insecticides très prisés par les bios :  l’huile de vaseline (2 300 tonnes) et l’huile de colza (1 700 tonnes).  

L’arrivée du glyphosate en France à la fin des années 1970 a donc été accueillie avec un véritable soulagement : comme il est total, foliaire et systémique et qu’il se dégrade relativement rapidement dans les sols (pas en milieu aquatique), il rend possible un semi dans les heures ou les jours suivant son application.

Il a permis de remplacer beaucoup de produits plus dangereux, moins efficaces et nettement plus onéreux, dont la plupart ont été interdits depuis. On a même été jusqu’à créer des OGM spécialement adaptés pour y résister, et qui permettent donc son épandage pendant la culture, et non pas seulement avant la culture. En particulier le célèbre soja « Roundup ready », qui représente actuellement 84 % de la récolte mondiale.

Il a été une des raisons majeures de l’augmentation considérable de la productivité qui a été observée en France entre les années 1960 et les années 1990, avec un triplement des rendements de blé (qui sont passés de 25 à 75 quintaux à l’hectare).

Notons qu’il reste indispensable chez les agriculteurs qui ont décidé d’arrêter le labour : ceux de l’agriculture de conservation des sols, qui cultivent leurs sols 365 jours par an, améliorant ainsi considérablement leur captation du carbone atmosphérique ainsi que la fertilité et la biodiversité naturelles des terres ainsi cultivées.

C’est d’ailleurs une des raisons explicitement avancées par le Ministère de l’Agriculture pour repousser la date d’interdiction du glyphosate. Les autres étant qu’on ne peut pas prendre de mesures plus contraignantes dans un seul pays d’Europe sous peine de forte distorsion de concurrence. Sans compter l’absence de solutions dans un certain nombre de productions et la difficulté de mettre en œuvre des interdictions partielles.

On est là devant un cruel dilemme :

  • vaut-il mieux réchauffer la planète, réduire la biodiversité et la fertilité des sols, et en fin de compte épandre beaucoup d’engrais en labourant,
  • ou bien risquer de polluer les sols et les nappes phréatiques en utilisant des herbicides chimiques ?

Mais peu à peu, les défenseurs de l’environnement et de la santé sont progressivement devenus nombreux, motivés et… bruyants, et ils ont préféré choisir de se battre sur le terrain de la chimie que celui du labour. Il faut reconnaître qu’ils sont maintenant proches de gagner leur combat.

  Une combinaison complexe de moyens pour produire sans

continuer à produire intensément. Rappelons qu’il faudrait encore augmenter de 70 % la production agricole mondiale d’ici à 2050, si on veut éviter une crise alimentaire mondiale, comme je l’ai détaillé dans un dossier précédent.

Alors même que les effets du réchauffement climatique vont être particulièrement délétères chez les agriculteurs. En particulier ceux des pays tropicaux, mais aussi ceux des pays tempérés, comme je l’ai exposé précédemment. On ne pourra pas se contenter des relativement faibles rendements de l’agriculture biologique, puisque ce serait désastreux d’augmenter fortement les surfaces cultivées dans le monde, inévitablement au détriment des forêts.

Avec les interdictions à venir, il faut impérativement inventer et mettre en place un ensemble de solutions complémentaires (s’il y en avait une seule, ça se saurait). Tentons de citer quelques batailles qu’on peut inventer envers les adventices, dans le cadre d’une agriculture écologiquement intensive :

  • Les dérouter, en allongeant les rotations, et en faisant se succéder des plantes à cycle de vie différents (céréales d’hiver et de printemps, légumineuses, etc.). En particulier des plantes qui se récoltent avant la montée des graines des adventices, ou des plantes qui se développent précocement et étouffent les adventices. On peut également décaler les semis.
  • Les étouffer, en couvrant le sol en permanence pour ne pas leur laisser la possibilité d’accéder aux ressources (eau, soleil, etc.) : via des plantes de couverture, des cultures dérobées, des faux semis, etc. On choisira de préférence des plantes gélives (qui ne résistent pas au gel), mais avec le réchauffement climatique, on n’est jamais assuré qu’il y ait un vrai gel partout. L’idée est d’utiliser des plantes dites « de service » (qui nous rendent des services, ici d’herbicide) : sélectionner par exemple celles qui poussent plus vite que les autres, recouvrent le sol avec un feuillage large pour leur faire de l’ombre aux autres, et ont le bon goût de geler l’hiver.
  • Les recouvrir avec du mulch, du bois raméal fragmenté, ou du paillage, végétal (écorces de pin, de peuplier, coques de cacao, lin, chanvre, etc.) ou minéral (pouzzolane, schiste, ardoise, tuiles concassées, etc.), ou encore bâches plastiques (recyclables !). Cela peut être valable en particulier en horticulture, mais on ne voit pas très bien l’application de ce type de technique pour les céréales.
Le secret : couvrir le sol en permanence
  • Les empoisonner autrement, avec des insecticides qui sont encore autorisés (mais pour combien de temps ?), comme le prosulfocarbe, le S-métolachlore, le pendiméthaline, l’acide pélargonique le 2.4D ou le Dicamba. Ou, mieux, via des produits naturels utilisés par les agriculteurs, par exemple à base de géranium, vinaigre blanc, divers acides gras, huiles de pin. Ou les nouveaux bio-produits d’imitation de la nature qui vont arriver rapidement, sur la base de l’allélopathie (mécanismes inhibiteurs de proximité inspirés de certaines plantes, qui ont historiquement pu résister à la concurrence en produisant des molécules toxiques contre les adventices). Cette bio-inspiration garantit que les molécules sont métabolisables dans la biosphère et qu’elles peuvent donc avoir une fin ultime.
  • Les brûler ou les ébouillanter sélectivement (une solution coûteuse en énergie). Des techniques de destruction électrique, voire au laser, arrivent également sur le marché, éventuellement couplées à des drones. Mais, compte tenu de leur coût elles seront probablement réservée à des cultures à très forte valeur ajoutée.
  • Les solariser : En horticulture sous serre, et parfois en plein champ, on utilise également la technique de solarisation. Entre les cultures, on aplanie et humidifie le sol puis on étend une bâche plastique transparente, et on laisse le soleil élever la température à 40 ou 50° pendant 6 à 8 semaines, ce qui brûle les adventices restantes.
Solarisation : faire faire le travail par le soleil
  • Les enfouir durablement (jusqu’à ce que mort s’ensuive). Des expérimentations sont actuellement menées sur l’introduction de plages de 5 années de prairies dans les zones céréalières, après labour. Des éleveurs de ruminants itinérants louent ces terres, qui dans cette période se fertilisent et se débarrassent des graines d’adventices, les rendant ensuite prêtes à une agriculture sans labour.
Des canards qui n’aiment pas le riz désherbent gratuitement les rizières !
  • Les faire manger par certains animaux : citons par exemple les canards (qui n’aiment pas le riz) lâchés dans les rizières ; ils les désherbent impeccablement.
  • Les arracher sélectivement, à la main, par binage ponctuel ou via des nouveaux outils qui se développent beaucoup actuellement comme la herse étrille ou la houe rotative, avec des tracteurs guidés par GPS, à la fois pour le semis et pour le désherbage. On est là dans une extrême précision, pour arriver à faire un choix rigoureux de ce qu’on arrache, et ne pas faire prendre de risques sur la culture elle-même.
La houe rotative broie les adventices
La herse étrille arrache sélectivement les très jeunes adventices
Nous entrons dans l’ère des robots désherbeurs
  • Les faire arracher par des robots. Cette ultra précision prend beaucoup de temps, car il est hors de question d’avancer à toute vitesse dans les champs, et qu’il faut passer plusieurs fois à quelques semaines d’intervalle, pour ne pas laisser les adventices acquérir une taille qui compliqueraient la reconnaissance et l’arrachage. Or le temps des agriculteurs est précieux. Ceci amène évidemment au développement rapide de robots autonomes, qui commencent à arriver ; gageons qu’on en verra de plus en plus souvent dans nos champs, nos serres et nos vignes, car ce secteur est en plein développement.
Robot des champs, robot des vignes, des figures qui vont devenir familières.

En conclusion, on voit bien que la mise en œuvre combinée de ces solutions réclame un raisonnement anticipateur et complexe, et peut être vue comme « un investissement » patient, nécessitant de savoir gérer les risques. Mais avec un réel espoir de devenir de plus en plus efficace avec le temps. On va procéder par tâtonnements, car ce qui a marché une année n’est absolument pas assuré de marcher l’année suivante si les conditions météorologiques, hydrologiques ou sanitaires ont changé.

De plus, ce qui est valable dans un terrain plat ne l’est pas sur des parcelles non mécanisables, par exemple sur des sols très caillouteux, un terrain accidenté ou des terrasses. Ce qui est fréquemment le cas pour les vignes ou l’arboriculture, qu’on a souvent implanté justement là où on avait du mal à faire des céréales.

Et tout ceci a un coût tout à fait réel : on parle bien de centaines de millions d’euros annuels, voire en milliards. Qui va payer ? Le gouvernement commence à comprendre que ça risque d’être lui, en imaginant des indemnités ou des soutiens du type « crédit d’impôt temporaire », pour ceux qui se passent de désherbage chimique. Mais il hésite en réalisant l’ampleur du coût et sachant que cela risque de durer des années avant que l’on trouve des solutions économiques, fiables et satisfaisantes pour toutes les cultures et tous les terrains.

Évidemment les agriculteurs, eux, ont très peur que ces aides de l’état ne représentent qu’une faible part des coûts qu’ils auront à supporter.

À terme il faudra bien que les consommateurs financent les exigences des citoyens. Car il est difficile d’imaginer qu’une augmentation forte et permanente des coûts de production ne finisse pas un jour par provoquer une augmentation du prix des produits alimentaires. On voit par exemple que les produits bios, qui coûtent plus cher à produire, sont vendus aux consommateurs à des prix nettement plus élevés.

Sauf à abandonner purement et simplement l’agriculture dans les pays européens très sensibles aux problèmes environnementaux, au profit de l’importation de produits issus de pays nettement moins regardants.

En fait, l’erreur est peut-être dans l’idée très idéologique du tout ou rien (autorisation où interdiction). On pourrait tenter l’option du joker : on interdit le glyphosate, mais on donne en même temps 5 jokers à chaque agriculteur. L’interdiction l’incite à faire de vraies expérimentations de solutions alternatives, mais il reste sécurisé par le fait qu’il lui reste encore 5 possibilités d’utilisation de ce produit en secours, les années où ce qu’il a essayé n’a pas bien marché…

On passe vraiment à une agriculture de plus en complexe, mais passionnante et techniquement faisable, car précisément on dispose dorénavant, en particulier grâce à l’électronique, d’outils d’analyse et d’action beaucoup plus précis.

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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