Lait maternisé contaminé : pourquoi et comment ?

Les géants de l’industrie laitière, Nestlé, Lactalis et Danone sont tous les 3 secoués par un nouveau scandale alimentaire dû à la présence d’une toxine Céréulide dans leur lait maternisé pour bébé. Les parents sont bien sûr extrêmement inquiets et se demandent pourquoi et comment on en est arrivé là. Prenons du recul pour en expliquer le contexte.

Le lait maternisé en poudre est un aliment ultra transformé

Absolument rien de mieux pour le bébé !

Chacun sait que, de très loin, le meilleur aliment pour le bébé est le lait de sa propre mère ! Parmi les mammifères, il n’y a que les humains pour tenter une autre solution ! Solution parfaitement respectable et dorénavant au libre choix de la mère, mais qui n’est pas sans conséquence.

Tout d’abord, dans les années 50, on a vu qu’en encourageant les mères des pays pauvres, en particulier africains, à quitter l’allaitement maternel pour faire « moderne » en adoptant le biberon, on est arrivé à de véritables catastrophes, compte tenu de leur mode de vie. Car, bien souvent, elles ne mettaient pas assez de poudre de lait, faute de moyens financiers, et qu’elles le mélangeaient dans de l’eau contaminée. Résultat, la mortalité infantile a augmenté ! Des campagnes internationales avaient alors accusé directement la grande multinationale Nestlé…

Le recours au biberon est maintenant massif dans les pays développés. Si en France, 74 % des mères allaitent en sortant de la maternité, ce taux décroît rapidement, en particulier à la fin du congé maternité, puisqu’au bout de 6 mois, elles ne sont plus que 23 %. Ce taux est légèrement supérieur dans les pays du Nord de l’Europe, ou en Allemagne, mais il faut pondérer par le fait que dans ces pays le taux de natalité est beaucoup plus faible donc seules les mères les plus motivées font des bébés, et elles s’arrêtent de travailler après.

Il est assez naturel d’imaginer que, puisqu’il est abondant et bon marché, et que la plupart des enfants en boivent, on puisse donner du lait de vache à son bébé. Grave erreur. Les différences entre les différentes espèces sont absolument considérables. Pour faire caricatural le lait de la vache incite le veau à prendre 200 kilos dans les 6 premiers mois ! D’autant plus que dans les premiers mois, le lait est le seul aliment du bébé et doit lui fournir l’ensemble de ses besoins.

On peut donc dire que le lait maternisé est un des aliments les plus ultra-transformés qui existent !

Tout d’abord, on doit lui retirer beaucoup d’éléments, qui ne sont pas bien digérables par le bébé ou qui seraient nocifs pour sa santé. En particulier des protéines, des minéraux et des graisses saturées.

Et surtout, on doit lui rajouter énormément d’ingrédients qui vont lui permettre de bien grandir en bonne santé. En particulier : des protéines modifiées, des probiotiques, des éléments comme le fer, le zinc, ou l’iode, de multiples vitamines (A, B, C, D, E, K), du lactose (car le lait de sa mère en contient beaucoup et que, dans les premiers mois de sa vie, il produit une enzyme qui permet de casser cette molécule compliquée), et des acides gras oméga 3 et oméga 6.

Et c’est là que le scandale est arrivé à la fin de l’année 2025, parce que de nombreux. Industriels ont utilisé de l’acide arachidonique (ARA) qui est censé fournir de bons omégas. Il n’y a pas beaucoup de fournisseurs de cet ARA dans le monde et la plupart en ont acheté à une entreprise chinoise… qui semble s’être avérée pour le moins imprudente en livrant des ARA contaminés avec le Bacille Cereus qui produit de la toxine Céréulide.

En 2004, le groupe américain Cargill a créé une co‑entreprise avec l’entreprise chinoise Wuhan Alking Bioengineering, le principal producteur d’ARA en Chine pour les laits infantiles, afin de servir des clients de lait infantile « sur une base beaucoup plus large » au niveau mondial. Depuis lors l’ARA produit en Chine est proposé comme source majeure pour les fabricants internationaux de laits infantiles. C’est celui-là qui aujourd’hui a été livré contaminé, pour des raisons qui restent à déterminer…

Cette toxine Céréulide est malheureusement très présente dans la nature, à la fois dans la terre, dans les plantes et dans l’eau. Elle provoque en général des affections bénignes chez l’adulte, type diarrhées. Mais qui peuvent s’avérer beaucoup plus graves chez les personnes sensibles, personnes âgées, femmes enceintes… et bébés.

Pourquoi tant de temps pour informer le consommateur ?

Bien entendu, s’agissant d’un aliment particulièrement sensible, le lait maternisé est beaucoup plus contrôlé que la moyenne des autres aliments. On est donc en droit de s’étonner de l’arrivée de ce problème. Pourquoi n’a-t-il pas été détecté plus tôt ?

Cest que le système de détection est très complexe. Il est très difficile de contrôler tout, dans tout, en permanence. Et lorsqu’un problème comme une diarrhée infantile arrive, il faut prendre le temps d’être sûr de bien repérer la cause.

Vu la complexité des opérations de production, il n’y a guère de petits producteurs en matière de lait infantile et les grandes multinationales Nestlé, Lactalis et Danone se partagent un marché fort rentable !

Souvenons-nous par exemple du plus gros scandale alimentaire européen du 21e siècle, celui des graines germées bio allemandes en 2011, qui a occasionné 53 morts et 4000 handicapés. Lorsque les gens ont commencé à mourir, évidemment, tout le système sanitaire s’est affolé. On a constaté que les malades mangeaient tous du concombre et on a attribué à tort ce problème au pauvre concombre espagnol, ce qui a provoqué une chute massive de consommation internationale et de très gros problèmes économiques chez les producteurs. Alors qu’en fait ces consommateurs consommaient beaucoup de bio (qui, dans notre culture, bénéficie d’un a priori sain), et en particulier des graines germées, lesquelles avaient été contaminées en Égypte par du crottin de cheval. Il a fallu du temps pour s’en rendre compte et pendant ce temps-là, les gens mouraient !

Là, c’était plus simple puisqu’il s’agit d’un seul aliment, le lait maternisé. Mais comme on vient de le voir ci-dessus, il contient énormément d’ingrédients. En plus, lors du dernier scandale de ce type, en 2017, c’étaient des machines vieillissantes de l’usine Lactalis à Craon en Mayenne qui n’avaient pas été correctement désinfectées.

De plus, on a joué de malchance car ce satané bacille Cereus était encapsulé dans la poudre de lait, le rendant indétectable ; ce n’est qu’une fois mélangé à l’eau tiède dans le biberon qu’il se libère. Et en plus il est difficile à détecter et il n’y a qu’un seul laboratoire en France qui sait le faire correctement.

Ceci explique à la fois le retard avant de prendre de vraies mesures et l’ampleur considérable des dites mesures. Puisque dans le doute, Nestlé a rappelé des centaines de milliers de boîtes dans 60 pays différents, Lactalis, dans 18 pays et Danone commence également à le faire en Asie.

On peut comprendre l’inquiétude légitime des jeunes parents. Le seul conseil qu’on peut leur donner est de bien regarder la liste des ingrédients et d’éviter pour le moment l’ingrédient acide Arachidonique ARA !

La mondialisation conduit à de nombreuses dépendances

Cet incident révèle une faiblesse des européens. Ils peuvent légitimement s’émouvoir de leur grande dépendance envers un approvisionnement d’origine chinoise pour un ingrédient important d’un aliment fondamental, le lait infantile.

Le marché mondial de l’ARA (Acide arachidonique) est en forte croissance, à la fois via la demande pour les aliments pour nourrissons et pour les compléments alimentaires et les aliments fonctionnels pour adultes. Il a représenté 383 millions de dollars en 2025 et on estimait (avant cet incident) qu’il allait atteindre les 570 millions de dollars en 2033 ! En effet on ne cesse de louer les bienfaits des acides gras oméga-6 sur la santé cardiovasculaire et cognitive ; il est réputé favoriser le développement du cerveau, des yeux et du système immunitaire.

Or, il est assez compliqué à fabriquer, à partir de la fermentation de souches génétiquement optimisées du champignon Mortierella alpina dans des bioréacteurs, suivi de raffinage sans solvant, ce qui donne lieu à de nombreux brevets.

L’usine de Cabio biotech de Wuhan d’où est probablement venu la contamination

La Chine a su profiter de cette demande, mieux que tout autre pays. Ses entreprises, en particulier CABIO Bioengineering (qui est probablement à l’origine du scandale), Guangdong Runke Bioengineering, ou A & Z Additifs Alimentaires sont arrivées à supplanter les pionniers, comme le suisso-hollandais DSM-Firmenich, l’allemand BASF et l’américain Cargill.

Bref les entreprises européennes de lait maternisé n’ont pas vu de gros problème à s’approvisionner à l’autre bout de la planète, de façon maintenant quasi exclusive, pour un « simple ingrédient ». Sûres qu’elles étaient de bénéficier d’une position très forte sur le produit fini. Un marché autrement important puisqu’il pèse de l’ordre de 47 milliards de dollars ! Et à elles seules, Nestlé, Danone et Lactalis en couvrent plus de 50 % au niveau mondial…

En effet, il s’agit d’un aliment dans lequel les parents Investissent énormément du point de vue psychologique. En particulier à cause de la petite culpabilité de ne pas nourrir soi-même son propre bébé, pour qui on veut cependant le meilleur… Et là, la réputation de la France et de la Suisse sont des atouts décisifs au niveau mondial, puisque, dans l’imaginaire collectif, elles représentent le summum de la gastronomie et de la sécurité alimentaire. Une réputation à laquelle justement ne peut pas prétendre la Chine, puisqu’elle traine une réputation épouvantable en matière de lait maternisé depuis l’énorme scandale de la mélanine ajouté frauduleusement dans son propre lait maternisé en 2008 (masquant l’ajout d’eau pour augmenter les volumes), qui a conduit 300 000 enfants à être soignés pour des problèmes rénaux, dont 52 000 ont dû être hospitalisés et au moins 6 en sont morts.

Bref si nous achetons de l’ARA chinois, les parents chinois, et de nombreux autres pays, achètent du produit fini lait maternisé de marque Nestlé, Danone ou Lactalis ! En période de mondialisation, à chacun sa dépendance…

La nourriture reste très sûre, particulièrement en France

La multiplication des scandales alimentaires peut faire croire au consommateur qu’il vit dans un monde de plus en plus dangereux. En fait, c’est exactement l’inverse qui explique ces scandales.

La nourriture en France est une des plus sûres au monde. Seuls quelques autres rares pays comme la Suisse font autant de contrôles. Il est nettement plus dangereux d’aller manger dans un restaurant en Allemagne ou en Espagne qu’en France, sans parler des destinations exotiques.

En 1950, il y avait encore 15 000 morts par an par intoxication alimentaire. Aujourd’hui, à peine un peu plus de 200. Dont une bonne part à cause du consommateur lui-même qui a mangé des champignons vénéneux qu’il avait lui-même récoltés ou de la charcuterie gardée trop longuement et imprudemment en dehors de la chaîne de froid…

Pour caricaturer, si, bien sûr, on risque fort de finir obèse en mangeant souvent des hamburgers dans des chaînes internationale de fast-food, on ne risque absolument pas de mourir en sortant du restaurant ! Car ces chaînes prennent des précautions sanitaires absolument considérables pour éviter une catastrophe économique majeure. On prend beaucoup plus de risques l’été en mangeant un sandwich dans un boui-boui à côté de la plage, même si ces derniers sont très souvent contrôlés par la police de l’alimentation.

En matière de mortalité infantile, les chiffres sont encore plus spectaculaires. En 1900, 14 % des bébés français mouraient au cours de leur première année (et à peu près autant entre un et cinq ans). Ce chiffre est tombé à 5 % en 1950 et est actuellement de 0,3 %. On ne peut que s’en féliciter, mais du coup constater que ce qui fait la une des journaux maintenant, c’est la diarrhée du nourrisson et non plus le décès du nourrisson.

Ce qui a beaucoup augmenté, c’est l’intolérance de la population et des médias aux derniers problèmes qui subsistent. Moins on meurt d’intoxication et plus on en parle !

Observons que dans les dernières années, à part le scandale des graines germées bio allemandes et celui de la vache folle, les autres n’ont pas décimé la population européenne, c’est le moins qu’on puisse dire : œufs au Fipronil, listeria ou salmonelles dans les fromages ou les Kinder, E.coli dans les Pizzas Fresh up ou les Steak Country, lasagne au cheval roumain, etc., on fait couler beaucoup d’encre, mais surtout ont eu deux effets : elles sont fait craindre aux industriels et à la grande distribution l’émergence de scandales dévastateurs pour leur image et leurs chiffres d’affaires, ce qui les rend beaucoup plus prudents et ils ont fortement renforcé leur contrôle. Et les milieux policiers, judiciaires, politiques et médiatiques ont renforcé les contrôles, dénonciations et sanctions.

Nous ne sommes pas dans un monde idéal, mais nous vivons en France dans un monde de très grande sécurité alimentaire.

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation, faim dans le monde et développement durable. Président ou administrateur d’ONG et de fondations. J'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agricultures d'Angers). Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde. Il en est sorti quatre livres de synthèse, un sur l'agriculture, l'alimentation, la faim et le réchauffement climatique. Des livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange. Il est également illustré par une chaine YouTube http://nourrir-manger.com/video
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2 réponses à Lait maternisé contaminé : pourquoi et comment ?

  1. Renard dit :

    Le céréulide est la toxine hémétique de B. cereus donc préproduite (contrairement à la toxine diarrhéique, et oui les bactéries sont rusées et les B. cereus ont 2 modes d’attaque). Donc ça me pose question sur le point dans la chaîne de production où il y a eu production de céréulide: en Chine (HACCP?) ou après une remise en solution dans une des étapes de mélange pour la formulation des laits. Il va falloir remonter la chaîne et identifier précisément le B. Cereus en question, savoir quelle est la résistance des spores et les températures limites de croissance. Des questions pour les chercheurs de l’UMR SQPOV?

    • BrunoParmentier dit :

      Merci Catherine pour ces précisions qui montrent que le monde est compliqué et qu’il faut se garder des jugements à l’emporte-pièce ; là ça me dépasse largement, laissons faire les spécialistes !

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