Les vignes françaises face aux défis du changement climatique

Je publie ici un dossier réalisé par 3 étudiants en Master II de Journalisme Scientifique au CELSA – Paris La Sorbonne, Elsa Golebiewski, Nicolas Le Boëdec et Maxime Touzaint, qui m’ont longuement interviewé pour le réaliser. Il me semble que c’est un bon exemple de ce à quoi peut mener une bonne formation de journaliste.

« L’agriculture est trois fois concernée : c’est la principale victime, c’est une des causes, mais c’est aussi une des seules solutions. » Ces mots sont ceux de Bruno Parmentier, économiste, spécialiste des questions agricoles. Son propos sonne comme une alerte pour une profession qui pourrait subir de plein fouet les affres du dérèglement climatique dans les années à venir. Conscients des risques qui les guettent, certains se mettent en ordre de marche, car qui dit risques dit opportunités. Voyons concrètement ce qu’il en est pour la viticulture française.

Le vin, baromètre d’un changement en profondeur

Les cépages actuels, adaptés à un climat tempéré, subissent désormais des floraisons précoces et peinent à supporter des étés de plus en plus chauds et secs, ce qui entraîne des pertes de production et une baisse de la qualité des raisins.

Pour affiner sa qualité, la viticulture s’est fortement adaptée au fil des siècles, à son territoire. Chaque cépage est ainsi adapté à un climat spécifique. Tout ceci est aujourd’hui menacé par le dérèglement climatique. Parmi les causes, un réchauffement notable : « les températures annuelles moyennes à Rennes entre 1991 et 2020 sont les mêmes que celles de Bordeaux entre 1951 et 1980 » selon Serge Zaka (Agroclimatologue, PDG d’Agroclimat2050).

Quand l’exception devient la norme

Date des vendanges à Beaune – Bourgogne – France. Elles sont notées religieusement depuis 1354. On constate qu’elles ont avancé de 15 jours dans les dernières 50 années.

En conséquence, les dates de vendanges sont de plus en plus précoces. À Beaune (21), elles sont notées religieusement depuis 1354. Et on constate que depuis 50 ans, elles ont avancé de 15 jours. Les vendanges au mois d’août, qui étaient une anomalie en Bourgogne, sont en train de devenir courantes. Rien que sur les dix dernières années, la moitié d’entre elles ont eu lieu ce mois-ci. La décennie précédente n’en compte que deux (2015 et 2007) et la précédente, une (2003). Les vendanges avancées modifient les équilibres subtils entre sucre, acides et arômes et donc la qualité du vin.

Evolution des zones favorables à la culture de la vigne en France. Source : INRAE, LACCAVE 2016

Autre problème majeur, les températures devenues douces dès février laissent à croire que le printemps arrive, provoquant l’apparition des premiers bourgeons très tôt dans l’année. Et il suffit d’une nuit de gel tardive, en mars-avril, pour que tout bascule. 2026 vient à peine de commencer et c’est déjà l’année la plus dévastatrice depuis plus de 20 ans. Fin mars, les vignobles de Champagne ont été touchés par un gel qui a détruit quasiment 40% des bourgeons.

Des pistes pour faire face

Si la viticulture française a depuis toujours su se réinventer pour faire face aux obstacles dressés sur son passage, les changements à venir s’apparentent à un Everest à gravir. Heureusement, des leviers existent.

En premier lieu, les travaux des chercheurs. Un travail de longue haleine qui a pour but d’améliorer petit à petit les caractéristiques agronomiques des cépages cultivés, en particulier la résistance à la sécheresse, la tolérance au froid, aux fortes alternances de température et aux coups de chaud, ainsi que la résistance aux maladies.

Mais l’amélioration des variétés n’est pas l’unique levier. Déspecialiser les régions pour limiter et étaler les risques, et modifier les assolements sont des pistes tout aussi prometteuses. L’exemple de la tomate est symbolique. Selon Bruno Parmentier « Il y a la place pour 1000 hectares de nouvelles serres de tomates dans l’Ouest dans les vingt ans qui viennent pour palier aux conséquences des changements climatiques en Espagne et au Maroc ». Saveol, la principale coopérative bretonne, y travaille déjà ardemment.

Les pratiques culturales doivent, elles aussi, être repensées : travail du sol réduit pour favoriser la vie souterraine, sols couverts été comme hiver pour limiter les méfaits de l’érosion, gestion de l’eau améliorée, etc. Pour faire face à la rudesse de l’été, des vignes doivent désormais être irriguées dans le sud du pays. Le tout dans un contexte politique et sociétal tendu. Mais B. Parmentier l’affirme : « les précipitations sont plus irrégulières et demandent à trouver des consensus pour stocker l’eau ».

Arsène Boy, néo-viticulteur en Nord-Bretagne « Année après année, j’ai mesuré la difficulté de faire des vins de qualité dans le sud »

Arsène Boy, et Anne sa compagne, supervisent leurs plantations de vignes en Bretagne. Source : Les Vignes de Tréhél

Dans ce contexte difficile, la viticulture française est un domaine dorénavant engagé dans cette nécessaire transition. Certains ont déjà fait des choix radicaux depuis la levée de l’interdiction de produire du vin en Bretagne en 2016. La trentaine tout juste dépassée, Arsène a fait un choix audacieux. En 2022, lorsqu’il a créé sa structure, Les Vignes de Tréhél, il est le premier à s’installer entre Le Mont Saint-Michel et Saint-Malo. Un hectare planté dès son arrivée puis de nouveau deux hectares supplémentaires plus récemment. La première cuvée, certifiée AB (Agriculture Biologique), est attendue pour 2026 !

Arsène, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Ingénieur agricole de formation, je me suis rapidement spécialisé dans le vin jusqu’à devenir responsable de production dans un domaine situé dans la région montpelliéraine. Pour des raisons à la fois familiales et climatiques, j’ai choisi de migrer bien plus au Nord. Un pari qui peut apparaitre risqué vu de l’extérieur mais je ne fais à mes yeux qu’anticiper les problématiques qu’impose le dérèglement climatique.

Pourquoi avoir choisi cette culture à cet endroit ?

Parce que c’est la culture que je connais le mieux, dont je maîtrise les aspects techniques et culturaux. Mais surtout parce qu’année après année, j’ai mesuré la difficulté de faire des vins de qualité dans le sud. Avec des températures extrêmes et des niveaux d’ensoleillement toujours plus important, la maîtrise du degré d’alcool devient une question insoluble.

Faire du vin en Bretagne nord, cela signifie choisir un cépage particulier ?

Oui assurément mais heureusement pour nous, la recherche, à savoir l’Inrae (Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement), a abattu un travail considérable nous permettant aujourd’hui de planter des associations cépage/porte-greffe très résistants aux maladies communes comme le mildiou.

As-tu reçu des aides à l’installation ?

D’un point de vue purement financier oui. Les collectivités soutiennent le lancement de mon activité. Là où le bât blesse c’est davantage en termes d’accompagnement technique et de structuration d’un embryon de filière. Sur ces deux points, je travaille en autonomie et avons récemment adhéré à l’association des vignerons bretons. Cette association travaille à l’élaboration d’une charte qui m’impose de travailler en Bio et sur des surfaces modestes, en deçà de cinq hectares.

Qui sont tes clients ?

Ce sont les restaurateurs locaux. L’idée, c’est de proposer aux touristes le vin blanc qui s’accorde parfaitement aux produits historiques de la région. À savoir les fruits de mer et, dans une moindre mesure, les légumes.

Comment envisages-tu l’avenir de ta structure, Les Vignes de Tréhél ?

Forcément, je suis optimiste et puis, en parallèle, j’ai lancé une activité de location de gite qui fonctionne à plein régime. Plus qu’hier encore, je crois que l’agriculteur de nos jours doit diversifier ses activités pour assurer sa pérennité. Mais attention, nous ne sommes pas à l’abri des contraintes météos. Dès l’été dernier, j’ai perdu un nombre significatif de pieds à la suite d’une période de sécheresse inhabituelle dans la région.

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation, faim dans le monde et développement durable. Président ou administrateur d’ONG et de fondations. J'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agricultures d'Angers). Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde. Il en est sorti quatre livres de synthèse, un sur l'agriculture, l'alimentation, la faim et le réchauffement climatique. Des livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange. Il est également illustré par une chaine YouTube http://nourrir-manger.com/video
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