Manger, ce n’est pas absorber des nutriments

Article paru (en version courte) dans Atlantico le 26/1/14, voir ici

Un américain qui s’est lancé dans la vente de nutriments en poudre par internet serait en train de faire de plus en plus d’adeptes (voir ici, et aussi ici). D’un point de vue purement technique, est-il possible de se contenter de protéines pour s’alimenter correctement ? Pourquoi ?

J’imagine que c’est possible d’inventer un aliment complet et totalement artificiel. Mais il faut rester prudent avec les effets d’annonce ! L’homme est un omnivore, programmé pour manger plein de choses différentes, et je ne suis pas sûr qu’on sache définir exactement la totalité de ce dont il a besoin sur le long terme. Il y aura toujours quelque chose qui manquera en fin de comptes lorsqu’on se mettra à manger durablement la même et unique nourriture.

Ingrédients de la boisson nourrissante de Rob Rhinehart

Ce serait ça, le repas de l’avenir ?

L’industrie agro-alimentaire risque-t-elle d’emboîter le pas de cette tendance ? Allons-nous nous devoir nous convertir progressivement aux aliments en poudre ?

Bien sûr que non ! Manger, c’est beaucoup plus que d’ingérer des molécules. C’est une activité éminemment sociale. Comment va-t-on séduire son amoureuse sans diner aux chandelles ? Ou avoir une vraie vie de famille sans déjeuner du dimanche chez les parents ? Ou se faire des « co-pains » si on ne casse pas la croute avec eux ?

C’est aussi la base de beaucoup de plaisir ; que restera-t-il aux personnes âgées qui n’ont plus de vie sexuelle, et plus beaucoup de vie sociale, s’ils n’ont même plus un bon dessert à se mettre sous la dent de temps en temps, ou un verre de bon vin pour régaler leurs papilles ?

C’est aussi un acte créateur de civilisation et de culture. Quelle différence entre les anglais et les français si les premiers ne mangent plus de bœuf bouilli et les seconds de blanquette de veau ? Si on ne n’est plus « couscous » ou « spagettis » ou « moules frites » ou « tortilla con frijoles » ou « sushi » qu’est-ce qui nous reste comme manifestation concrète de notre nationalité d’origine ? Il n’y a qu’à regarder à quel point tous les immigrés de tous les pays du monde font des efforts pour maintenir chez eux leurs traditions culinaires !

D’un point de vue psychologique et social, quelles sont les implications du passage d’une alimentation traditionnelle à une alimentation certes nutritive mais très limitée sur le plan gustatif ? Pourquoi ?

Perdre en même temps du plaisir, de la vie sociale, et ses racines, ça serait vraiment destructeur, psychologiquement et socialement, non ? Cette « solution » sera donc réservée à des cas extrêmes et des situations provisoires. Si elle peut améliorer la vie de quelques anorexiques, quelques sportifs extrêmes, pourquoi pas, mais pas à la cantine de mon entreprise, ni dans le foyer familial !

C’est l’occasion saluer l’invention absolument géniale des deux français (André Briend et Michel Lescanne), le Plumpy’nut, pate énergétique à base de lait et d’arachide, bourrée de vitamines et d’éléments minéraux, qui permet de renutrir provisoirement les enfants affamés, et de leur sauver la vie. Mais une fois sauvés, ils repassent évidemment au riz ou au manioc !

Boire une boisson qui remplace toute nourriture

Boire un verre de nutriment, et ne rien manger d’autres,

ce n’est pas la fête !

 

Dans un pays gastronomique comme la France, une telle transition relève-t-elle de la science-fiction ? Le blocage est-il culturellement plus fort que dans d’autres pays ? Quelles contingences nous obligeraient à nous nous nourrir uniquement de protéines ? (scénario à la Matrix…)

Dans les années 60, on nous prédisait déjà qu’en l’an 2000 on se nourrirait de simples pilules. Et on n’a rien vu, même si les hamburgers insipides ressemblent un peu à ces pilules… Et on ne verra évidemment rien dans ce sens en 2050 non plus, au moins en France. Il n’y a qu’à voir toutes ces émissions sur la cuisine à la télé, ou la taille des rayons de livres de recettes dans les librairies ? La gastronomie est ancrée dans nos gênes, quoiqu’en disent les prophètes de la malbouffe. Et on vient en France du monde entier pour voir comment on fait, naturellement, pour bien manger.

Malgré les discours alarmistes sur l’incapacité de la planète à produire de la nourriture en suffisance pour toute la population, des alternatives existent-elles avant que nous n’en soyons réduits à boire des verres de protéines ou à manger uniquement des insectes ? Quelles sont-elles ?

L’idée même qu’il y ait une solution aux problèmes de l’alimentation des 9 à 10 milliards de terriens qui arrivent est absurde et frise l’escroquerie intellectuelle. C’est vrai qu’il va falloir produire approximativement 70 % de nourriture en plus. Pas en Europe où on mange déjà assez, voire trop, et où on ne fait plus d’enfants, mais il faudra au moins doubler en Asie et tripler en Afrique. Ca n’est pas gagné, mais ce n’est pas le verre de protéines industrielles ni le steak haché de viande artificielle (qu’on nous a présenté l’été dernier), ni le passage de tous aux insectes qui va nous sauver la mise. D’autant que la génération spontanée n’existant pas, pour produire leur poudre, les américains vont bien utiliser, eux aussi, plein d’énergie et de matières premières. Et, on l’a déjà vu, le lait en poudre maternisé dans les pays du tiers monde, c’est criminel, car avec des demi doses (car les gens sont pauvres) mélangées à de l’eau impure et polluée, les enfants meurent en masse ; rien ne vaut l’allaitement maternel !.

Ce qu’il faudra, c’est produire par des voies agro écologiques, et intensifier les processus écologiques comme on intensifiait les processus chimiques depuis 50 ans. Inventer une agriculture « écologiquement intensive » qui permettra de produire beaucoup, mais en ponctionnant moins sur les ressources non renouvelables. Elle devrait permettre de produire « autant et mieux avec moins » dans nos pays déjà très efficaces en agriculture, et de produire « plus » dans les pays tropicaux, où les forces de la Nature sont importantes et la productivité actuelle faible, mais presque sans recours aux tracteurs, et engrais et pesticides artificiels, qui sont de toute manière hors de prix pour eux.

De plus, pour que ceux qui ne mangent jamais de viande puissent en manger de temps en temps, il est urgent que ceux qui en consommant trop s’occupent davantage de leur propre santé, et luttent contre l’obésité, le diabète et l’artériosclérose en se nourissant de façon plus raisonnable, équilibrée et modérée. Et pourquoi pas des insectes en effet de temps en temps, dans les pays où ils sont intégrés dans la culture alimentaire : ces animaux à sang froid ont un nettement meilleur taux de transformation de végétal en protéines animales que nos actuels animaux à sang chaud, qui passent leur temps à se chauffer avec ce qu’ils mangent (bœuf, cochon, poulet, etc.).

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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