Pourquoi les crevettes que vous achetez sont rarement ce que l’étiquette vous en dit

Article publié le 4 novembre 2014 sur le site Atlantico

Crevettes

30% des crevettes que nous mangeons ne sont pas celles que nous croyons !

Atlantico : Alors que le groupe environnemental américain Oceana affirme que 30 % des crevettes vendues aux Etats-Unis présentent une erreur d’étiquetage et qu’en France la répression des fraudes (DGCCRF) a été amenée en 2012 à donner 817 avertissements (28 %) sur les 2 927 contrôles portant sur l’étiquetage des produits de la mer et d’eau douce, quelle proportion de problèmes d’étiquetage des crevettes concernent la France ?

Bruno Parmentier : La fraude est malheureusement vieille comme le monde ! Un gouvernement responsable doit donc la limiter au maximum ! Obliger les vendeurs de nourriture à apposer une étiquette sur leurs produits constitue un premier acquis, mais contrôler fréquemment et inopinément la véracité des informations imprimées sur les étiquettes se révèle tout aussi utile. Rappelons-nous que dans le scandale des raviolis au cheval roumain, il y avait bien des étiquettes réglementaires sur les produits finaux, sauf qu’elles indiquaient « bœuf en provenance de la communauté européenne ».

Le commerce mondial de la crevette tropicale est très important ; la production mondiale est passée de 2 à 4,3 millions de tonnes de 2003 à 2012. Chacun peut comprendre que, plus un produit franchit de frontières, plus il est difficile à tracer et plus la fraude s’épanouit. Par exemple le pays de provenance sur l’étiquette est le dernier par lequel le produit a passé. La Thaïlande, qui a souvent mauvaise presse en la matière, fait souvent franchir plusieurs frontières à ses produits pour « noyer le poisson » !

Au total, on peut avoir à la fois des provenances qui ne sont pas les véritables, des allégations mensongères, par exemple « crevettes sauvages ou lieu d’élevages », et des noms espèces qui ne sont pas les bons…

Mais, moins en France qu’ailleurs, car nos contrôles restent plus fréquents et plus efficaces. Et les contrôles de provenance ne sont pas les plus importants, les sanitaires restent autrement plus décisifs ! Sur ce plan, on semble bien protégés en France, on a tiré d’excellentes leçons des scandales précédents, et on ne déplore pratiquement plus jamais de gros problèmes. La majorité de ceux qui restent sont d’ailleurs situés en bout de chaine (en particulier mauvaise hygiène et mauvais respect de la chaine du froid en restauration, surtout saisonnière).

Atlantico : Comment expliquer que les étiquettes déforment aussi fréquemment les origines des crevettes, l’espèce et la méthode de production ? Quelle est la législation en la matière en France et quelles sont les failles concernant la loi sur les étiquetages ?

Bruno Parmentier : Il est bien évidemment interdit de tricher. Tout le monde est content quand on a écrit une législation, qui reste néanmoins toujours perfectible. Une fois qu’on a dit ça, les bonnes questions à se poser ce sont « que fait la police » ! Et « a-t-on la police qu’on souhaite dans ce pays » et encore « veut-on la conserver, la développer ou la réduire en période de crise » ? Et notre attitude à ce sujet dépend énormément de la conjoncture : dès qu’un scandale semble pointer, on devient tous extrêmement exigeants et vindicatifs, mais entre temps… on pense à autre chose !

Version pessimiste : la fraude existe et existera toujours parce qu’elle rapporte gros ! Le prix au kilo peut varier fortement suivant l’attitude du consommateur, et certains sont donc tentés d’obtenir illégalement ce qu’ils ne peuvent avoir « à la loyale »… Mais on peut aussi avoir une version plus encourageante : on découvre mieux les fraudes qu’auparavant, et donc on a l’impression qu’il y en a davantage, alors qu’en fait on mesure l’efficacité des systèmes de contrôle publics et d’alerte démocratique, dont celui des associations environnementales comme Océana ! Exerçons donc une vraie pression sur nos gouvernements, et rejoignons les associations !

Atlantico : Alors que les crevettes d’élevage provenant essentiellement du deuxième producteur mondial qu’est la Thaïlande peuvent contenir une quantité importante de produits chimiques impropres à la consommation humaine mais aussi des antibiotiques, quels sont les risques pour la santé chez les consommateurs ?

Bruno Parmentier : Oui, les exploitations « industrielles » de crevettes tropicales en pleine mer, qui détruisent les mangroves et fragilisent le littoral, en particulier en cas de tsunamis, génèrent également d’énormes problèmes sanitaires, dans des mers chaudes et propices à la multiplication des microbes et virus. D’où en particulier le recours très fréquent aux antibiotiques, qui provoquent une accoutumance préoccupante chez le consommateur, amoindrissant ses défenses potentielles en cas de maladies graves chez lui. Sans parler des effets allergènes, ou des produits conservateurs à base de sulfites, ou de la concertation en mercure et autres métaux lourds…

On peut également évoquer la « contamination sociale » : de nombreuses ONG dénoncent régulièrement des pratiques d’esclavage en cours sur de nombreux bateaux de pêche asiatiques qui fournissent le poisson servi comme nourriture dans les élevages de crevettes…

Manger est et restera toujours une activité à risques !

Atlantico : A quelles conditions la France pourrait-elle résoudre ses problèmes d’informations sur la provenance et l’origine des crevettes et plus généralement des produits de la mer ?

Bruno Parmentier : Une des voies qui commencent à être explorées consiste à se lancer dans l’élevage de crevettes tropicales… en France même, où les contrôles et la traçabilité seront plus faciles. Bien entendu pas directement dans la mer, les nôtres sont trop froides et il faut élever les crevettes dans une eau à 28°. En fait sur terre au bord de la mer, par exemple en Bretagne, dans des bâtiments à énergie positive, parfaitement isolés, et maintenus à température avec de l’énergie solaire, éolienne et géothermique. A l’intérieur, de nombreux petits bassins, pour pouvoir résoudre les problèmes sanitaires. Et comme nourriture de base les algues (on en produit beaucoup en Bretagne…), les restes de poisson des conserveries, et les restes des légumes locaux. Un projet très prometteur se monte actuellement à Roscoff. Et quand on trouvera sur nos étals de la bonne crevette tropicale parfaitement locale et tracée, on aura fait un pas décisif !

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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