D’où viendra le lait que nous allons boire suite à la suppression des quotas laitiers ?

Article paru sur le site Atlantico le 31 mars 2015

ATLANTICO : L’Europe a mis fin aux quotas laitiers en vigueur depuis plus de trente ans. Régulant un marché du lait en surproduction, leur disparition brusque va fortement impacter un secteur d’activité déjà dans l’incertitude quant à son avenir.

Pourquoi a-t-il été décidé de revenir sur ce mécanisme ? Les problèmes auxquels ces quotas devaient apporter une réponse ont-ils été résolus

B. Parmentier: Il est très difficile de réguler la production laitière car la « réaction aux signaux du marché » est lente : le lait est la conséquence chez la vache de l’apparition d’un petit veau et la première traite n’a donc lieu qu’à l’âge de 30 mois. Ensuite chaque vache européenne produit ses 20 à 40 litres par jour, avec de brèves pauses entre deux mises bas. On peut jouer un peu sur le volume produit en modifiant l’alimentation, ou en envoyant un peu plus tôt la vache à l’abattoir (généralement autour de 6 ans), mais ce produit périssable coule néanmoins avec une grande régularité, alors que les variations de la demande peuvent être brutales, sujettes qu’elles sont à des événements politiques (comme l’embargo russe récemment). La Politique agricole commune a donc cherché à réguler ce processus dès les années 60. Il fallait alors augmenter la production dans des pays exsangues et assoiffés ; on a alors institué le système du prix garanti au producteur, ce qui les a incité à investir pour produire davantage. Ca a tellement bien marché (+ 50 % de production en France entre 1961 et 1984) que les frigos européens ont croulé sous les surplus (poudre de lait et beurre congelé) à tel point qu’un changement de politique total est intervenu en 1984 avec l’instauration des célèbres quotas, par pays et par an, à charge du pays de répartir ces quotas aux producteurs, et de payer en cas de dépassement (c’est ainsi que l’Allemagne a payé près de 2 milliards d’euros de pénalités en 30 ans !).

Production de lait dans le mondeLe lait est aussi un marché mondial ! (Source : Ouest-France)

L’Union européenne a ainsi produit 151 milliards de litres en 2014 ; les pays les plus productifs ayant été l’Allemagne (30 milliards), puis la France (23), le Royaume-Uni (14), les Pays-Bas, l’Italie et la Pologne. Mais ce système très régulé et stable ne permettait pas d’exporter avec souplesse : à peine 1,9 milliard de litres ont quitté le continent. Or on espère pouvoir exporter beaucoup plus, car la demande mondiale croit avec le développement des classes moyennes dans les pays émergents, et, pour le moment, ce sont les pays plus libéraux et moins régulés qui en profitent, comme la Nouvelle Zélande et les USA. De plus l’Europe contrôle beaucoup plus sa production que la moyenne mondiale et des pays comme la Chine, traumatisés par de multiples scandales, souhaitent s’approvisionner chez nous pour profiter de nos normes sanitaires. C’est ainsi que des investisseurs chinois construisent actuellement des usines de séchage du lait en Bretagne et en Normandie.

L’Europe a donc augmenté le niveau de ses quotas depuis 2009 (environ 1 % par an). Maintenant, les libéraux qui tiennent le haut du pavé ont donc décidé de déréguler pour de bon, estimant qu’actuellement le déficit d’exportation est plus dangereux pour l’économie que le risque de surproduction due à la crise ; rappelons pourtant qu’une erreur de planification avait provoqué une crise majeure en 2009, avec une chute de 30 % des cours du lait !

ATLANTICO : Concrètement, quels effets cette sortie des quotas va-t-elle avoir ? Les producteurs français sont-ils armés pour faire face à cette nouvelle donne ? Quel type de lait va se retrouver sur le marché français ? A quel prix ?

B. Parmentier: La Commission tente de calmer le jeu en prévoyant une hausse en volume de seulement 1,2 % en 2015 et 0,6 % en 2016 (contre 4 % en 2014 !). On peut en douter quand on entend l’Irlande (qui exporte déjà 80 % de sa production) annoncer qu’elle va doubler sa production d’ici 2020, et les Pays-Bas (et la région Bretagne) l’augmenter de 20 % !

Dans un sondage récent, 30 % des éleveurs français ont d’ailleurs déclaré vouloir augmenter la taille de leur troupeau.

Dans ce jeu, il va donc évidemment y avoir des gagnants et des perdants ! On peut estimer que les producteurs très organisés installés sur des créneaux de qualité reconnue, comme le Comté, sauront mener leur barque sans céder à la tentation suicidaire de la quantité. En revanche sur le créneau du « tout venant », les faillites vont se multiplier, et les regroupements… ou plutôt se poursuivre : rappelons qu’en 20 ans, de 1993 à 2013, on est passé en France de 162 000 producteurs à seulement 67 000, et qu’on estime déjà qu’en Bretagne la moitié des producteurs vont passer la main dans les 10 années qui viennent ; on peut douter que chacun trouve un successeur !

Machine à traire les vachesLa production de lait peut, elle aussi, s’industrialiser !

Les très grandes fermes laitières vont donc se multiplier sur le continent, comme il en existe déjà ailleurs dans le monde, en particulier en Amérique et en Asie. Il sera de plus en plus courant de voir des exploitations regroupant des milliers de vaches, voire des dizaines de milliers. Probablement pas en France, où on est plus sensible qu’ailleurs à la qualité de l’environnement, au développement régional équilibré et à la notion de terroir, mais gageons que le nombre moyen de vaches par exploitation, qui est actuellement autour de 50, va fortement augmenter…

Le prix du lait va donc fluctuer beaucoup plus qu’avant, malgré les contrats conclus entre les industriels et les groupements de producteurs. Et les regroupements d’industriels se poursuivre, dans un pays qui accueille déjà le leader mondial (Lactalis), mais aussi Danone ou la coopérative SODIAAL.

ATLANTICO : Faut-il s’attendre à une surproduction massive ?

B. Parmentier: Oui ! On pourrait bien voir dans le lait ce qui se passe dans le porc, lui aussi très « libéralisé » : la succession mortifère de cycles économiques : pénurie de lait, forte augmentation des prix, qui incite les éleveurs à garder plus de vaches, lesquelles arrivent toutes à maturité sexuelle deux à trois ans après, provoquant une crise de surproduction, un effondrement des prix, des faillites et des regroupements !

ATLANTICO : De nouveaux acteurs vont-ils apparaître (investisseurs étrangers, consolidation) ? Avec quelles conséquences ?

B. Parmentier: Évidemment, la nouvelle volatilité de ce marché, et les besoins croissants de certains pays asiatiques, vont attirer les investisseurs, comme les chinois qui débarquent dans nos campagnes, et bien évidemment les spéculateurs. On parle déjà de coter en Bourse à Amsterdam le prix du lait à usage industriel (beurre, poudre, lactosérum) ! Ce qui, comme on l’a vu dans les céréales, va encore amplifier les variations de prix.

ATLANTICO : Si les effets pervers de ces quotas ont été démontrés, en sortir de cette façon-ci était-il pour autant préférable ?

B. Parmentier: L’idée que les productions agricoles doivent être libéralisées comme les produits industriels, et que la concurrence, pour impitoyable qu’elle soit, profite au final à tous, doit, à mon sens, être revisitée ! Tous les gouvernements responsables ont constaté que la demande alimentaire est impérative et régulière, alors que la production reste aléatoire à cause des aléas climatiques et sanitaires. Les pharaons égyptiens employaient une armée de scribes pour comptabiliser et stocker les récoltes des années de « vaches grasses » en prévision de celles de « vaches maigres » ; les empereurs de Chine régulaient le riz, les Romains construisaient des routes pour faire circuler les grains… En 1789 à Paris on manquait de pain, de même qu’à Tunis et au Caire au moment des récentes révolutions arabes ! On peut imaginer un pays sans chaussettes ou même sans ordinateur pendant plusieurs mois, mais pas sans nourriture ! On devrait faire plus attention avant de déréguler « à la sauvage » la production agricole. Gageons que le balancier reviendra à davantage de raison relativement rapidement… En attendant, il y aura de belles réussites, et pas mal de casse.

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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