Quand on achète un produit, on achète le monde qui va avec…

C’est relativement facile pour le citoyen consommateur de se dire manipulé par les « gros capitalistes » pour diminuer sa propre responsabilité dans l’organisation de la filière alimentaire. En fait, quand on achète un produit, on achète le monde qui va avec ! Quelques exemples (notes un peu lapidaires pour une intervention devant une « Conférence de citoyens sur l’alimentation » organisée par la Fondation GOOD PLANET).

  • Quand on achète des lasagnes surgelées à 1,50 € la part, on sait bien que ça n’existe pas avec des produits de qualité et des salaires payés normalement. On achète donc de la mondialisation débridée, la mise en concurrence effrénée des fournisseurs à travers toute l’Europe et au-delà, l’industrialisation à outrance, des traders incontrôlables d’Amsterdam à Chypre… et en bout de chaîne des escrocs qui écoulent frauduleusement les chevaux de réforme roumains déguisés en bœufs de chez nous !
  • Quand on trie un par un ses fruits, pommes, puis prunes, et même cerises, pour n’acheter que des fruits « parfaits », on transmet le message suivant à l’arboriculteur : « je ne veux pas qu’une seule mouche se soit posé sur mon fruit », et donc on achète 3 passages de plus d’insecticides.
  • Quand on sacrifie aux promotions toujours plus fortes sur les prix de la viande sur lesquelles les chaines de supermarchés se font une concurrence sauvage, du type « la caissette de 10 côtes de porc à quelques euros seulement », on achète de l’industrialisation de l’élevage, du mal-être animal, des salariés roumains dans les abattoirs, et à terme la disparition des élevages de porcs bretons au profit d’usines à viande de l’Europe de l’est. Si nous voulons de la bonne nourriture produite chez nous, il faut la payer !
  • En se payant notre téléphone portable avec les seules économies faites sur la nourriture, et en consacrant chaque année moins de temps à nous nourrir, on induit un accroissement des dépenses de santé, un réchauffement de la planète et la délocalisation des activités de production agricole, et la toute-puissance de la grande industrie agroalimentaire. En 1960 on consacrait le quart de notre salaire à notre alimentation, aujourd’hui un petit 12 %, deux fois moins que pour le logement et bientôt moins que pour nos loisirs. C’est le choix d’un certain modèle de société…
  • Quand on ne cesse de se battre pour que le ticket de cantine soit de moins en moins cher (alors que le coût de la main d’œuvre ne cesse d’augmenter), on arrive à ce que 70 % de la viande servie dans la restauration collective française soit importée. Idem quand on augmente de 70 % le poids de la restauration rapide dans notre pays. On consomme donc du réchauffement de la planète, de la déforestation de l’Amazonie, et du chômage en France. La cantine devrait être le premier lieu d’exercice de la citoyenneté !
  • Quand les citoyens européens envoient une majorité de libéraux à la Commission européenne, qui veulent que « les agriculteurs soient plus sensibles aux signaux du marché », ils suppriment toutes les aides, par exemple les prix garantis ou les quotas de production, et on provoque la disparition du petit élevage de nos régions, au profit d’usines « hors sol ».
  • Quand on mange du légume de contre saison importé par avion, on achète du réchauffement de la planète : il produit 20 fois plus de gaz à effet de serre que le légume de saison produit localement. Par exemple, 1 kilo de fraises de sa région, acheté en saison nécessite 0,2 litre de pétrole. S’il est produit outre-mer et qu’il est transporté par avion pour être vendu en hiver, il lui faudra 4,9 litres de pétrole, soit dans 25 fois plus. Et en plus on oriente la recherche dans le sens de la fraise « transportable », sans goût !
  • Quand on mange beaucoup de viande et de lait, on pille les ressources de la planète. Un végétarien consomme 200 kilos de céréales par an, un carnivore rajoute tous les végétaux qu’a mangés l’animal qu’il mange, et passe à 800 kilos de céréales par an. Or les animaux à sang chaud consomment beaucoup de végétaux pour se chauffer, et donc leur « taux de transformation » est très mauvais. Et chaque français mange, en moyenne, 85 kilos de viande et 90 kilos de lait par an, et, au cours d’une vie, 7 bœufs, 33 cochons, 1300 volailles, 20 000 œufs et 32 000 litres de lait ! On ne peut pas proposer aux autres peuples d’adopter notre gastronomie, ce n’est absolument pas soutenable. C’est à nous de consommer moins, pour notre santé et celle de la planète.

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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