On pêche beaucoup plus poisson de mer que ce que l’on croyait

Article paru sur le site Atlantico le 31/1/16

Depuis des décennies, les statistiques mondiales de la pêche dans les océans ont été fortement sous-évaluées, d’après une étude parue mi-janvier dans la revue scientifique Nature. Pourquoi et comment ?

Bruno Parmentier : Il est évidemment très difficile d’évaluer la quantité réelle de poissons pêchés dans les mers et océans. Tout d’abord les poissons ramenés dans les ports ne représentent qu’une partie de ce qui est réellement pêché, car les filets remontent nombre de poissons trop petits, trop gros, abimés, hors quotas, sans valeur économique ou commerciale, peu comestibles, etc. Les rejets en mer représentent ainsi entre 30 et 50 % de la pêche, la plupart du temps morts ou grièvement blessés, et qui ne rentrent pas dans les statistiques, même s’ils servent à nourrir les poissons ou les mouettes.

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Le nouveau de cette étude de Nature, c’est de signaler qu’une bonne partie de ce qui est pêché échappe aux statistiques officielles : la pêche artisanale pour autoconsommation ou approvisionnement des marchés locaux, la pêche de loisir ou touristique, et bien entendu la pêche clandestine ne sont presque jamais comptabilisées. Sans oublier la faible fiabilité des pays en guerre, fortement corrompus ou à état défaillant…

De plus il faut se rendre compte qu’une bonne partie de la pêche mondiale s’effectue au sein d’un monde sans foi ni loi. En effet, à 800 km des côtes, on ne trouve pas beaucoup de policiers mais de nombreux bateaux immatriculés dans des paradis fiscaux, avec des équipages internationaux dépourvus de protection sociale, parfois réduits à l’état d’esclaves. Ce n’est pas la pêche hors quota qui les impressionne beaucoup, et, dans ce cas, ils ne se précipitent pas pour enregistrer la totalité de leur cargaison. En 1970, quelques 600 000 navires marins avec pont (la plupart avec moteur à l’intérieur) étaient immatriculés, et aujourd’hui plus de 2 millions, dont 70 % en Asie. Les chalutiers industriels, qui ne représentent que 1 % de cette flotte, ramènent la moitié des prises…

Les auteurs de cet article ont tenté de contourner le problème de la sous déclaration en recoupant les données avec celles estimées via d’autres sources d’information : les études nutritionnelles, la consommation de fuel par les bateaux de pêche, etc. ; ils estiment ainsi à au moins 32 millions de tonnes annuelles la sous déclaration !

Pour prendre la mesure de ce chiffre, notons qu’on a « officiellement » pêché 91 millions de tonnes de poisson en 2013 (contre 18 en 1950). La pêche réelle aurait donc été de l’ordre de 130 millions de tonnes, plus tout ce qui a été rejeté mort dans la mer sans être entré dans un port… beaucoup trop ! D’autant plus que les auteurs n’excluent pas que dans le pire des cas ce chiffre puisse in fine approcher les 200 millions de tonnes ! Croire qu’on peut prélever une telle quantité de ressources halieutiques sans s’occuper sérieusement du renouvellement, et sans dépeupler la mer, est une opinion bien naïve ! Le poisson de mer est en fait tellement menacé qu’il est proche d’être condamné

Le chiffre officiel des prises ne bouge plus depuis 20 ans, autour de 90 millions de tonnes, signe de non renouvellement de la ressource puisqu’au cours de ces décennies les méthodes de pêche se sont fortement améliorées ; en particulier on racle les fonds marins de plus en plus profondément. Il est donc pertinent de s’interroger sur l’évolution du chiffre réel.

La sous-déclaration a-t-elle tendance à augmenter, ce qui voudrait dire que les océans ont finalement produit beaucoup plus de poisson que ce que l’on imaginait ? Les auteurs estiment au contraire qu’elle a tendance à diminuer, signe que le déclin est vraiment et fortement amorcé depuis la fin des années 90, en particulier dans les zones Atlantique Nord-Ouest et Sud-Est et Pacifique Ouest. On ne peut qu’être navré par l’incapacité de la communauté internationale à empêcher la disparition mondiale du poisson…

surpeche_4Du poisson aujourd’hui, certes, mais demain ?

Quelle est l’ampleur de cette disparition d’espèces? Certaines espèces d’entre elles sont-elles plus touchées que d’autres ? Quelles en sont les conséquences environnementales ?

Bruno Parmentier : Aujourd’hui, on estime que 29 % des 600 espèces de poissons et crustacés sont en passe de s’éteindre, et que 90 % de la population des grands poissons (thon, maquaire, requin, cabillaud et flétan) a déjà disparu.

Ce phénomène est en plus largement accentué par le réchauffement climatique. En effet la seule manière qu’a le poisson, animal à sang froid, de s’adapter au réchauffement des eaux de mer et à la diminution du taux d’oxygène est de de moins grossir ou de remonter vers le nord (ou de plonger plus profondément)… En moyenne les espèces migrent ainsi de 75 Km par décennie. Ceci n’est qu’une moyenne : le phytoplancton migre actuellement à la vitesse incroyable de plus de 400 km par décennie, et certains poissons osseux comme la morue ou le zooplancton invertébré de plus de de 200 km. Mais cette fuite en avant aura une fin : on ne pourra pas stocker tous les poissons de l’océan près des pôles. De plus, les coraux des mers tropicales, qui eux ne peuvent pas bouger, ne pourront donc plus servir de nourricerie pour les poissons brouteurs ; il faut donc s’attendre à de graves difficultés pour la pêche tropicale qui est une source essentielle de nourriture pour les pays du sud.

L’histoire est là pour nous rappeler les conséquences de nos inconséquences ! Par exemple la morue de l’Atlantique nord semble avoir atteint le point de non-retour. Entre 1500 et 1950 cette pêche a largement contribué à nourrir l’Amérique du nord et l’Europe et façonné la culture des villes côtières ; les prises avaient progressivement monté à 500 000 tonnes par an. Puis on a investi dans de puissants chalutiers, qui ont fini par prendre jusqu’à 1,8 millions de tonnes en 1968… et là les stocks se sont carrément effondrés (probablement à 1 % de ce qu’ils étaient). Aujourd’hui on ne pêche que 40 000 tonnes…

Autre exemple : en 1945, on a pêché jusqu’à 235 000 tonnes de sardines au large de Monterey, Californie, faisant tourner les 30 conserveries qui avaient transformé cette ville en capitale mondiale de la sardine… Cette activité a subitement et définitivement disparue : les prises de 1948 ont à peine atteint 15 000 tonnes. Les sardines ne sont jamais revenues et il y a longtemps qu’il n’y a plus de conserverie dans cette ville, qui s’est transformée, mais un peu tard, en centre d’une zone de protection maritime !

Aujourd’hui le thon rouge, très apprécié en particulier par les japonais, fait soit disant l’objet d’une attention particulière ; alors que l’on ne devrait pas en pêcher plus de 15 000 tonnes par an, les quotas internationaux sont fixés de façon tout à fait excessive (32 000 tonnes en 2005, 28 500 en 2008, 22 000 en 2009, et on prévoit 23 000 tonnes en 2017), sans parler des quantités réelles atteintes (probablement deux à quatre fois ces limites).

L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture recueille chaque année les données officielles de volumes pêchés auprès de chaque pays membre. Problème: les chiffres sont parfois largement sous évalués, comme le montre cette étude. Comment obtenir des estimations du tonnage de poissons plus fiable ?

Bruno Parmentier : En poursuivant ce type d’études multicritères pour ne plus être si crédules sur les déclarations des gouvernements ! Même en Europe, continent où les états sont forts et bien organisés, nul doute qu’il y a du filage, et les débats sans fin entre la Commission européenne et les représentants des pêcheurs pour fixer le niveau des quotas qui ménagent l’avenir et se les répartir entre les différentes flottes nationales montrent clairement que les intérêts des différentes parties ne coïncident guère, ce qui incite inévitablement à tirer les statistiques dans un sens plus conforme…

Mais nous savons bien que la ressource s’épuise dangereusement, et les statistiques n’en sont qu’un indicateur ! Il faut donc dorénavant manger moins de poisson, au moins issu de la pêche (le poisson d’élevage pose d’autres problèmes) et mieux le choisir.

Quel sont les espèces les plus menacés, et dont le consommateur final peut éviter la consommation?

Bruno Parmentier : Il est frappant de voir que la demande sociale pour les circuits courts et la transparence et la traçabilité des filières monte de plus en plus pour les produits végétaux et les animaux terrestres. Nombre de restaurateurs savent dorénavant dire à leur client avec précision d’où vient la viande qu’ils leur proposent et comment les animaux ont été élevés. Mais combien peuvent en dire autant pour le poisson, ne serait-ce que sur la saisonnalité des divers produits ? Il reste énormément à faire en la matière, et les consommateurs devraient reprendre la main. Sur quoi peuvent-ils s’appuyer ?

Dans ce monde de peu de lois et encore moins de contrôles fiables, les labels n’en sont malheureusement qu’au balbutiement. Déjà, il ne faut pas confondre la « pêche responsable » (ensemble de bonnes pratiques, qui ne sont pas forcément durables et ne concernent qu’une obligation de moyens) et la « pêche durable », qui, en principe, se soucie réellement de démontrer que le stock cible de la pêcherie est dans un état sain ou en cours de restauration, avec, là, une obligation de résultats. Le principal label, MSC (Marine Stewardship Council, créé en 1997 par le WWF et Unilever) est souvent contesté (trop du Nord, trop laxiste, etc.), et de toute façon ne concerne qu’une petite partie de la pêche mondiale… Mais c’est un début !

Mais quand on cherche, on peut trouver des conseils d’achat responsable auprès de diverses ONG, comme SeaWeb Europe ou le WWF ou encore Mr Goodfish… On peut y lire en particulier des listes de poissons et de provenances qu’il est fortement déconseillé d’éviter d’acheter. Une fois de plus, disons-le, c’est quand même le consommateur qui a le dernier mot, et « quand il achète un produit, il achète le monde qui va avec » !

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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