Pesticides : commencer par revoir notre vision de la place de l’homme dans le monde

On diminue les pesticides dans notre pays ou bien… on les augmente ? Visiblement on n’a pas pris le problème par le bon bout ! Prenons du recul en s’interrogeant sur la place de l’humanisme dans nos sociétés.

La 6e édition des « Entretiens de l’agriculture écologiquement intensive » s’est tenue à Angers les 10 et 11 mars 2016 sur le thème de la Défense sanitaire des cultures et du bétail dans une perspective d’agriculture écologiquement intensive.

Dur dur, quelques jours avant, le Ministère de l’agriculture révélait que (corrigé des variations climatiques saisonnières), la consommation des produits phytosanitaires (les pesticides) a encore augmenté de 5,8 % en France entre la période 2011-2013 et la période 2012-2014. Ce chiffre est à comparer aux objectifs du Grenelle de l’environnement, qui prévoyait une réduction de moitié de ce même chiffre d’ici 2018, échéance repoussée ultérieurement à 2025. On est donc fort loin du compte, surtout sur les herbicides (pour les insecticides, la baisse est amorcée).

« En France, le nombre de traitements est de l’ordre de 2,7 sur les choux-fleurs, 8,5 pour les cerises, 10 sur les melons, 12 pour la tomate, 19 dans la viticulture, 35 sur les pommes. Mais les rendements ne progressent pas pour autant : céréales, oléagineux, poires, pommes, betteraves sont moins productifs qu’en 2009 » constate Martine Valo dans Le Monde du 9 mars.

Or dans le même temps, le Ministère a fait la démonstration, dans un réseau de 1900 fermes « DEPHY » que l’on pouvait baisser de façon très significative le recours aux pesticides sans perdre en productivité.

Force est donc de constater qu’on n’a pas pris le problème par le bon bout. En effet, si on ne change qu’un seul facteur (ici l’épandage d’herbicide) dans un système de production productif cohérent, où chaque élément se tient, on arrive à un déséquilibre majeur ; on a alors beau jeu de dire que « ça ne marche pas » et on se hâte de revenir à la situation antérieure.

Revisiter l’humanisme et notre place dans la Nature

En fait c’est tout le système qu’il faut changer pour retrouver une nouvelle cohérence avec moins de produits chimiques ! Allons encore plus loin, le problème est d’abord philosophique, comme l’a rappelé Bernard Chevassus au Louis, en s’interrogeant sur l’évolution historique de la notion d’humanisme dans nos sociétés occidentales.

Notons bien qu’au moment où ce terme est inventé, à la Renaissance, on ne parle en fait que des droits du mâle blanc, adulte… et riche ! Le Pater familias règne encore en maître absolu sur sa femme et ses enfants ! Et les pauvres ne verront leurs droits (formels) reconnus qu’en 1789…

Ensuite, avec l’exploration du monde, on invente le concept de peuple primitif et d’évolution. On se délecte de spéculer sur le fait que les noirs et les indiens puissent avoir une âme… Et lorsqu’ils en acquièrent une, ils restent néanmoins intrinsèquement inférieurs. La Déclaration universelle des droits de l’homme ne date que de 1948 !

L’extension des droits, et donc de l’égale dignité de tous les êtres humains, est finalement très récente. Ce n’est qu’en 1841 qu’on a commencé à légiférer sur le travail des enfants, en 1889 que l’Etat s’arroge le droit de se substituer à l’autorité paternelle en cas d’abus, et en 1898 qu’on pénalise le viol sur les enfants ! La fin « théorique » de l’esclavage ne date en France que de 1848. En ce qui concerne les femmes en France, il faut attendre 1945 pour le droit de vote et 1965 pour celui de travailler librement et gérer leurs biens !

Un nouveau pas est franchi en 1992 lors de la Conférence de Rio avec la notion de développement durable, qui inclue finalement dans l’humanisme les générations futures, auxquelles on commence à donner des droits opposables. La récente COP 21 ne serait jamais arrivée à un accord sur le réchauffement climatique si cette notion d’intérêt vital des générations à venir ne s’était progressivement imposée à l’opinion publique.

Se pose dorénavant la question d’une nouvelle extension de l’humanisme, à l’ensemble du monde vivant, et donc celle de la place de l’homme dans la Nature. En Occident, on a toujours considéré que l’homme était en dehors, à part, au sommet, ailleurs, né pour gérer la planète à son seul profit (ce qui n’a jamais été universel, de nombreuses autres philosophies, en particulier orientales incluaient l’homme au sein d’un tout, et non au-dessus). Les animaux ne sont que des machines, des biens mobiliers. On assiste maintenant à des esquisses d’une évolution, par exemple avec le droit émergent des animaux, la reconnaissance de leur souffrance, la définition de leur bien-être, la nécessité de préserver un minimum de biodiversité… Gageons que tout ceci va s’accentuer, et que l’humaniste de demain considérera autrement les animaux, et l’ensemble du monde vivant, et donc sa propre place dans la Nature…

ego-nature

Deux visions de la place de l’homme dans la nature

Notre relation « simpliste » à la nature s’est construite sur ce concept de domination, qui nous donnait droit de vie et de mort. C’est dans cet environnement philosophique et éthique qu’est née l’agriculture moderne, avec en particulier les pesticides : pour pouvoir nous nourrir, nous pouvions décider d’éradiquer purement et simplement telle ou telle espèce de plante ou d’animaux baptisée « nuisible ». C’est bien cette conception qui montre ses limites actuellement.

Faire la guerre à la Nature ou la co-construire ?

On a heureusement abandonné le terme de « mauvaise herbe », trop connoté, au profit d’adventice (plante qui pousse en concurrence avec les plantes cultivées) mais il est resté profondément ancré dans notre inconscient. Pour nous, une partie de la Nature est « bonne » et une autre est « mauvaise ». Avec une telle dichotomie, pas de problème, on peut, et donc on doit, éradiquer, supprimer, anéantir, détruire, annihiler, exterminer, repousser. Le vocabulaire de l’agriculture emprunte donc à celui de la Défense nationale ; en la matière, tout est permis, licite, moral, en particulier la guerre chimique et bactériologique dorénavant interdites en matière d’affrontement avec nos ennemis humains ! On parle de « défense des cultures », de « lutte contre les nuisibles », « d’éradication des ravageurs », de « bioagresseurs », de « prédateurs », de « biocides », etc., et d’ailleurs souvent les produits utilisés ont été inventés au départ pour la guerre chimique entre les hommes.

Or les théories des guerres « classiques » ont montré leurs limites. Les bombardements massifs du Vietnam n’ont pas empêché les USA de perdre la guerre. La « sale guerre » des français n’a pas empêché l’indépendance de l’Algérie. Russes et américains ont successivement échoué en Afghanistan. L’armement considérable du Shah d’Iran ne lui a servi en rien contre Khomeiny. Les guerres « modernes » sont celles du faible contre le fort, guérillas, terrorismes et idéologies triomphent sur les bombardements massifs. En fait chaque nouveau bombardement crée de nouvelles vocations pour les opposants.

Alors, à la campagne, va-t-on continuer longtemps à bombarder nos champs et tenter d’éradiquer purement et simplement nos ennemis supposés ? Depuis le début de cette guerre chimique, on sait pourtant que l’éradication n’existe pas, que la Nature mute toujours, que naissent inéluctablement des insectes ou plantes résistantes, que cette course aux armements n’a jamais de fin ! On estime qu’entre 500 et 1000 insectes sont dorénavant résistants à certains insecticides ; pour les adventices, Arvalis en a dénombré 183, dont 31 en France.

En plus on provoque par nos déséquilibres nombre de dégâts collatéraux. Par exemple en éradiquant des insectes prédateurs, on tue également des insectes pollinisateurs, on affame les oiseaux qui les mangeaient en les régulant, on laisse la niche écologique ouverte pour d’autres insectes, qui souvent n’ont pas de régulateurs naturels, provoquant des conséquences en chaine. De surcroit ces produits sont loin d’être inoffensifs, puisque précisément ils ont été inventés pour tuer ; ils menacent en premier lieu la santé des agriculteurs qui les manipulent en doses concentrées, mais aussi celle des riverains, et celles des consommateurs (de nourriture ou d’eaux polluées). On a beau les interdire à grande vitesse (735 des 984 substances utilisées en 1993 sont maintenant prohibées), elles restent pour la plupart durablement dans nos sols et nos eaux de surface. Et on en lance en permanence d’autres « réputées » meilleures ou moins dangereuses, mais sans savoir les conséquences des effets d’association…

On peut donc, on doit, élargir notre vision et constater que dans la Nature, tout est affaire d’équilibre. Rien n’est là « par hasard », tout a son utilité. Il faut réapprendre à raisonner global, systémique, écosystème, faire de la « politique » et non la « guerre » ! Rappelons que dans 1 M2 de sol, on trouve 260 millions d’organismes vivants, sans compter les bactéries et les champignons, qui se comptent par centaines de milliers par gramme de sol ! Dans ce cadre, où ce qui frappe est notre ignorance, baptiser une espèce parmi tant d’autres de « nuisible » et s’efforcer de l’éradiquer en la bombardant consiste surtout… à étaler la dite ignorance !

Faune du sol

D’où la vanité des directives isolées et volontaristes du type « diminuons l’usage des pesticides », condamnés dès le départ. Ce qu’il faut évidemment, c’est passer à la biologie, au biocontrôle, à la bioinspiration, composer avec l’environnement, maîtriser, endiguer, etc. C’est un changement radical de regard et d’action. C’est passer de l’agriculture « chimiquement intensive » à l’agriculture « écologiquement intensive ». Ce qui n’empêche aucunement de produire beaucoup de nourriture pour les hommes, comme le souligne Michel Griffon, l’inventeur du concept.

Les pistes de solutions alternatives sont très nombreuses ; les participants à ces « Ateliers de l’agriculture écologiquement intensive » ont pu le constater, tant en matière de production végétale que de production animale. De nombreux agriculteurs en explorent, de nombreux professionnels leur proposent des solutions nouvelles : mélanges et rotations de plantes, piégeages, phéromones, confusion sexuelle, activation bactérienne, solubilisation, mycorhizes, désherbage mécanique, phytothérapie, homéopathie, utilisation d’insectes auxiliaires, etc. Une fois de plus, en la matière, tout reste à inventer, et notre principale limite est… notre propre médiocrité, notre incapacité à raisonner différemment !

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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