L’allaitement maternel peut sauver de très nombreuses vies

L’Unicef rappelle les immenses bienfaits de l’allaitement maternel, des toutes premières heures après l’accouchement jusqu’à 6 mois. Citons à nouveau cette étude qui estime qu’une généralisation de l’allaitement maternel pourrait sauver chaque année la vie de 823 000 enfants ! A titre de comparaison, c’est l’équivalent de la totalité des naissances en France dont on aurait pu éviter la mort, soit un bébé en moins toutes les 40 secondes.

Le journal Le Monde s’en fait l’écho.

Les chercheurs, qui ont rassemblé des données provenant de 164 pays, estiment ainsi que les bébés entièrement allaités au sein pendant 6 mois ont un taux de mortalité huit fois inférieur dans les pays pauvres. En particulier la tétée diminuerait de moitié les diarrhées et du tiers les infections respiratoires. Même dans les pays riches l’allaitement réduirait de 36 % le risque de mort subite du nourrisson et de 58 % celui d’entérocolite nécrosante. Il diminuerait également les risques d’infection, d’asthme et de troubles du comportement, etc.

Ces bienfaits commencent dès les premières heures après l’accouchement, quand la Maman produit le colostrum, véritable vaccin des nouveau-nés contre les infections et les maladies transmissibles, en particulier diarrhées et pathologies respiratoires. Le risque de mortalité du nourrisson augmenterait de 74 % quand le bébé ne commence à téter qu’après 24 heures !

Mais les chercheurs avancent également que la protection dure également toute la vie : ils estiment « probable » que l’allaitement maternel diminue considérablement la fréquence de surpoids, d’obésité et même de diabète et de problèmes cardio-vasculaires, et en plus il développerait davantage les capacités cognitives ! Les mères elles-mêmes en bénéficieraient également puisqu’il permettrait de surcroit de diminuer de 20 000 par an les décès dus au cancer du sein et significativement ceux dus au cancer de l’ovaire, plus les risques d’ostéoporose. Bien évidemment ces chiffres, concernant les pays développés, peuvent être discutés, comme on le verra ci-dessous.

Rappelons par ailleurs que, contrairement à une idée reçue, allaiter ne fait pas « tomber » les seins ! En contrepartie, évidemment, il faut éviter le tabac et l’alcool pendant toute la durée de l’allaitement, et faire attention à sa prise de médicaments…

Tout cela a un fort coût économique dans toutes les sociétés. D’après les estimations des auteurs, les États-Unis pourraient économiser 2,4 milliards de dollars annuels de frais de santé, du fait de la réduction des maladies infantiles, en portant à 90 % le taux d’allaitement maternel à six mois.

Alors, pourquoi allaite-t-on aussi peu dans nos pays, comme on voit sur cette carte de la fréquence de l’allaitement à 12 mois ? Il indique qu’en France on se situe autour de 5 %, très en deçà de l’Allemagne et de l’Espagne (23 %), des États-Unis (27 %), de la Norvège (35 %) ou du Japon (60 %).

Allaitement à 12 mois par pays

C’est d’abord une affaire sociale et politique, en particulier en relation directe avec la durée du congé maternité. En Europe, rares sont les entreprises où les mères peuvent aller travailler avec leur enfant nourri au sein, d’autant qu’allaiter en public est devenu compliqué dans nos sociétés. En Suède, 80 % des femmes allaitent après quatre mois, car le congé maternité dure six mois après l’accouchement. Ce chiffre n’est que de 25 % en France, où le congé maternité s’arrête au bout de six semaines. Et il faut donc prendre en compte le fait qu’une femme qui allaite longtemps est souvent amenée à prendre un congé parental en plus de son congé maternité, ce qui a des effets directs sur le ralentissement de sa carrière professionnelle… De ce point de vue, on peut donc rapprocher le relativement faible taux d’allaitement de longue durée en France avec le fait que les femmes y travaillent beaucoup plus que dans la plupart des autres pays comparables. Un phénomène identique à celui des statistiques de chômage : il est plus facile de les maintenir faibles lorsqu‘un grand nombre de femmes s’arrête longtemps pour élever leurs enfants…

D’après l’enquête Epifane la durée réelle moyenne de l’allaitement exclusif est en France à peine de trois semaines et demie (la moitié des 74 % d’enfants nourris au sein à la naissance le sont encore à cet âge). Pour l’allaitement mixte (complété avec du lait maternisé) la durée moyenne dure quinze semaines.

Allaitement durée en France

Un choix culturel et social avant tout…

La préférence pour le sein par rapport au biberon reste très liée au milieu socio-culturel. En effet l’allaitement a longtemps été mal vu en France, car il était perçu comme avilissant du point de vue du droit des femmes, mais ces représentations sont en train de changer. Aujourd’hui, il retrouve progressivement sa place chez les trentenaires fortement diplômées, car il redevient en phase avec leurs idéaux, leurs réflexions personnelles, leur rapport au travail, au couple, et se marie bien avec la vague écolo, bobo, anticrise… ces mères bénéficient également d’une plus grande facilité d’organisation domestique, et elles ont choisi la maternité plus librement. Alors que chez certaines femmes jeunes et peu instruites, allaiter, c’est aller encore à l’encontre des habitudes de leur famille ou de leur milieu et rajouter de nouvelles contraintes à une vie déjà compliquée ; logiquement, les mères de moins de 30 ans, vivant seules ou en couple sans être mariées, ainsi que celles ayant un niveau d’études intermédiaires (CAP/BEP, lycée) allaitent moins longtemps. Pour cette activité très physique entre également en jeu l’image ressentie de son corps : les mères en surpoids allaitent en moyenne deux semaines de moins que les autres et celles qui sont obèses, quatre semaines de moins. Or si l’obésité est une maladie des riches des pays pauvres, elle touche surtout les pauvres dans les pays riches. De même, lorsque les pères n’assistent pas à l’accouchement, leurs femmes allaitent moins que les autres !

Du coup on peut douter des études épidémiologiques qui concernent les bienfaits du sein dans les pays développés, puisque cette pratique est très inégalement répartie entre les classes sociales. Les bébés nourris au sein sont-ils en meilleure santé et plus intelligent parce qu’ils ont été nourris au sein, ou parce que leur mère était plus riche, mieux éduquée, et mieux suivie médicalement, ou avait accès à davantage de ressources culturelles ?

Rappelons néanmoins que PCB, dioxines et furannes se retrouvent en forte concentration dans le lait maternel des femmes des pays industrialisés ! Ce lait représente l’ultime maillon de la chaîne de concentration des éléments toxiques et il est précisément administré à la frange de la population la plus fragile : les nourrissons. Certains enfants qui ont eu la malchance de naître dans des régions très industrielles absorbent quotidiennement des doses beaucoup plus fortes que celles jugées admissibles par l’Organisation mondiale de la santé. La liste des troubles que peut causer l’ingestion de dioxines est une véritable catastrophe : cancers du foie, du tube digestif, troubles dermatologiques, cardio-vasculaires, endocriniens, mauvais développement des capacités psychomotrices et des organes sexuels, etc. Rien n’est simple !

Notons qu’en ce qui les concerne, les immigrées respectent encore leur propre tradition : 89 % des africaines et 79 % des maghrébines installées en France allaitent ; mais très peu d’asiatiques, encore un effet du rapport culturel au corps.

On voit bien que toute notre nourriture, et donc notre santé, sont largement conditionnées par notre milieu social dès le premier jour de notre vie !

Mais influencé par de forts enjeux économiques…

Ne négligeons pas le rôle des lobbies dans cette affaire, alors que le marché des substituts de lait maternel représentait 45 milliards de dollars en 2014, et, selon certaines sources, pourrait dépasser les 70 milliards en 2019 ! On observe une politique commerciale très agressive dans de nombreux pays émergents… Rappelons que dès les années 1970, la firme Nestlé avait lancé d’intenses campagnes publicitaires (sur le mode « éducatif ») dans les pays en développement en faveur de l’alimentation infantile au biberon, soit disant plus moderne et occidental, afin d’élargir ses marchés de lait en poudre maternisé. Loin d’améliorer la nutrition infantile comme elle le proclamait, elle l’a fortement dégradée. Car, vu le prix des boites de lait, les mères pauvres ne mettaient qu’une demi-dose dans leurs biberons, avant souvent de les remplir avec de l’eau contaminée, la seule disponible, et de visser dessus une tétine non stérilisée. Objectivement Nestlé a fortement contribué à augmenter la mortalité infantile en Afrique… ceci a même conduit l’Organisation mondiale de la santé à éditer un « code international de bonne conduite pour la commercialisation des substituts du lait maternel »…

Sans négliger les scandales plus récents, comme celui des biberons stérilisés dans les maternités avec un gaz toxique, l’oxyde d’éthylène, ou ceux contenant des phtalates ou du bisphénol A. Ou encore celui du lait maternisé chinois dopé à la mélanine pour le faire apparaître plus riche en protéines, qui a « officiellement », fait 290 000 bébés victimes, dont 51 900 ont dû être hospitalisés ; une cause directe de deux récents investissements chinois dans des tours de séchage de lait en Bretagne et en Normandie, la France étant jugée par les consommateurs chinois plus honnête…

Une pétition circule actuellement pour demander de « cesser de culpabiliser les femmes », qui argumente que « l’allaitement au sein et au biberon doit rester un choix personnel. Chaque femme mérite un respect égal dans ses choix. Nous demandons de conserver notre droit à décider sans devoir affronter une culpabilisation permanente ». On ne peut s’empêcher d’être gêné lorsqu’on n’est pas directement concerné : quelle est la part de progrès social et culturel dans cette revendication de liberté absolue, et qu’est-ce qui est généré insidieusement par les énormes intérêts économiques en jeu ? A l’inverse quelle est la part de relent de machisme patriarcal dans ce nouvel essai de contrôler le corps des femmes au nom des « impératifs » de santé publique (y compris de la part du signataire de cet article) ?

La publication du rapport de l’UNICEF d’août 2016 a relancé cette polémique, d’autant que cette organisation n’a pas craint de tweeter : « L’allaitement stimule la santé d’un enfant, son QI, ses performances scolaires et son revenu à l’âge adulte ». Certaines féministes avancent : « Comment peut-on mettre sur un pied d’égalité une femme qui accouche dans un pays pauvre avec un environnement insalubre et une femme d’un pays industrialisé avec un accès facile non seulement à l’eau potable mais aux soins médicaux en général?« . Elles relancent un appel : « L’allaitement au sein ou au biberon doit rester un choix personnel. Ce n’est pas à des acteurs privés ou publics de décider pour nous. »

On est vraiment là dans une question citoyenne et démocratique, de balance entre l’intérêt général et la somme des intérêts particuliers, et entre la liberté individuelle et la responsabilité sociétale.

Une bonne nouvelle néanmoins : quand on a arrêté d’allaiter, on peut maintenant reprendre ! Depuis le début des années 2000, les techniques de « renutrition » se sont considérablement affinées, permettant de sauver la vie d’enfants que l’on aurait considérés auparavant comme définitivement condamnés. On sait dorénavant restimuler l’allaitement maternel. Pour cela, on doit d’abord apprendre à la mère les gestes facilitant une bonne prise de sein par l’enfant. Ensuite, si nécessaire, on met en œuvre des techniques de supplémentation par succion, en rajoutant une sonde très fine sur le mamelon permettant à l’enfant d’absorber à la fois le peu de lait que possède la mère et un complément thérapeutique. Cette succion régulière du sein va stimuler la sécrétion de la prolactine (hormone de production du lait) et en général la mère, à qui on fournit en même temps un supplément nutritionnel, arrive en une douzaine de jours à produire de nouveau assez de lait pour son enfant. Finalement dans ces situations extrêmes, au lieu d’hospitaliser les enfants dénutris pour leur sauver la vie, on obtient le même résultat à moindre coût en fournissant éducation et compléments alimentaires à la mère. Désormais des organisations comme Action contre la faim pratiquent cela couramment.

Allaitement redémarrage ACF

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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