Avocats, Goji, les nouveaux fruits à la mode sont-ils éthiques et écolos ?

Avocats, Kale, baies de Goji ou graines de Chia, les « super food » ont le vent en poupe et sont très populaire. Qu’est-ce qui explique leur succès dans l’alimentation quotidienne des Européens notamment ?

Article paru sur le site Atlantico.fr le 15 mars 2019

Bruno Parmentier : C’est une erreur de penser qu’on mange la même chose qu’avant ! Si on mangeait comme au Moyen-âge, on s’ennuierait beaucoup en mangeant essentiellement du pain avec nos seuls choux, pois, fèves, lentilles, artichauts, fraises, etc. La plupart de nos aliments actuels ne sont pas d’origine européenne ! On en a conscience pour les produits tropicaux dont on sait qu’ils ont beaucoup voyagé avant d’atterrir dans nos assiettes, comme la banane, l’ananas, la mangue ou l’avocat, mais parfois moins pour ceux que nous avons acclimatés, comme la pomme de terre, le potiron, le piment ou le tabac, qui viennent du Pérou, ou la tomate, la courgette, le poivron, le haricot et le maïs, originaires d’Amérique centrale.

Le riz, le sarrasin, la pêche, l’orange, le coing et l’abricot viennent de Chine ; le concombre, l’aubergine, l’épinard, la noix, le citron et le poivre d’Inde ; cerises et poires sont nées au Caucase ; oignons pistaches en Asie centrale ; le blé, le seigle, la carotte, le chou, le petit pois, la laitue, le melon, l’amande, le raisin et le pois chiche au Moyen-Orient.

Donc on continue à s’enticher de nouveaux végétaux, rien de nouveau sous le soleil ! On aime toujours être surpris et se régaler à table. Le kiwi et l’avocat par exemple, sont devenus de consommation courante (et effectivement ils sont très bons !), et on commence à manger régulièrement du quinoa. Gageons que, si on trouve enfin le moyen de la faire voyager à moindre coût et en gardant toutes ses saveurs, la mangue, un des meilleurs fruits qui existent sur Terre, garnira couramment nos corbeilles dans quelques années !

Rappelons qu’Ève, si elle avait existé au Moyen-Orient, n’aurait pas pu manger de pomme, puisque ce n’est qu’avec la « route de la soie » qu’elle est arrivée d’Asie au Moyen-Orient, puis en Occident. La Bible dit qu’elle a mangé le fruit « de l’arbre du milieu du jardin », l’arbre de la « connaissance du bonheur et du malheur » et se garde bien de qualifier l’espèce coupable en question, alors que quelques versets plus loin elle parle bien du figuier qui a fourni opportunément des feuilles pour couvrir la nudité du couple (et qui existe effectivement au Moyen-Orient depuis au moins dix mille ans). En fait, ce nom vient du mot latin pomus, fruit ; la déesse romaine des fruits est Pomona, et on retrouve cette utilisation générique du fruit dans les associations pomme de pin ou pomme de terre. En revanche Newton, lui, a parfaitement pu recevoir une pomme sur la tête dans la campagne anglaise en 1666 avant d’inventer la loi de gravitation universelle.

Mais au-delà de la gastronomie et des saveurs exotiques, nous accordons dorénavant de plus en plus d’importance aux « aliments santé » et le marketing tente régulièrement de nous caresser dans le sens du poil en nous présentant des produits miracle comme l’algue spiruline, ou les baies de Goji et autres graines de Chia, parées de toutes les vertus. Elles seraient bonnes pour la vue, les cheveux, les os, la peau, la mémoire et le sommeil, anti-rides, anti-inflammatoires, anti-âge ; de plus elles réguleraient le taux de sucre, stimuleraient le système immunitaire et la fertilité, brûleraient les graisses, soulageraient les douleurs musculaires et articulaires et les rhumatismes, etc. !!! Un vrai condensé de nos peurs et de nos aspirations secrètes !

Mais attention ! Ces aliments miracles ont probablement des propriétés assez puissantes, mais du coup leurs inconvénients peuvent aussi l’être ! Si la baie de Goji est vraiment « l’aliment le plus complet, le plus nutritif et le plus anti-oxydant de la terre », elle peut également provoquer chez certaines personnes de fortes réactions allergisantes. Et sa production a cessé d’être artisanale.

Récolte de Goji en Chine

Ces légumes, fruits et légumineuses ont souvent été associés à une consommation plus « saine », plus « verte », plus « éthique ». Cependant, ces vertus sont remises en question depuis quelques années, notamment du fait des conditions de production et d’acheminement. Qu’en est-il réellement ?

Bruno Parmentier : Ce n’est pas parce qu’un aliment se retrouve soudain paré de plein de vertus diététiques qu’il n’est pas produit avec les méthodes du monde d’aujourd’hui ! Tant que la consommation est faible, la production peut rester artisanale, même si le transport de produits tropicaux sur de longues distances, souvent en avion, reste un désastre pour le climat.

Mais quand la consommation européenne d’avocats augmente de 65 % entre 2016 et 2018 pour atteindre environ 650 000 tonnes, et qu’en particulier les parisiens se mettent à en consommer chacun près de 3 kilos par an, on passe évidemment à l’agriculture industrielle, avec tous ses travers.

Le Mexique, premier producteur mondial, est un pays par ailleurs gangréné par les cartels de la drogue. Ils se sont évidemment intéressés de près à cette nouvelle source de revenus (le prix d’achat au producteur est passé en quelques années de 20 centimes à 3,5 € !). Les rackets de terres favorables à la plantation de cet arbre se sont donc multipliés, ainsi que les incendies et abatages sauvages de forêt vierge. La monoculture qui s’installe alors provoque alors une disparition progressive de la faune (oiseaux rares, pumas, coyotes, papillons monarques, etc.). Le sol est tamisé mécaniquement avant la plantation, car l’avocatier craint la pierraille. Le tronc est badigeonné afin de le protéger du soleil. On n’est pas vraiment dans de la bio !

D’autre part l’avocatier est un arbre du tropique humide, qui nécessite énormément d’eau (1 000 litres d’eau pour un kilo d’avocat, sept fois plus que pour un kilo de salade). Tant qu’on le cultive sous les tropiques, l’eau tombe du ciel, mais, naturellement, l’attrait de ce nouvel or vert a séduit des pays comme l’Afrique du Sud ou l’Andalousie en Espagne, nettement plus secs. On assiste alors à l’accaparement de l’eau, et à un asséchement accéléré des nappes phréatiques. Et on intégre des régions entières au commerce mondial (elles ne produisent plus de quoi nourrir leur propre population et doivent donc importer leur nourriture).

De plus, pour avoir des fruits réguliers et impeccables dans un univers chaud et humide favorable aux insectes et autres champignons, les arboriculteurs industriels ont souvent tendance à abuser des pesticides… dans des régions où la police et les contrôleurs sont moins efficaces. Logiquement, les nappes se polluent, les habitants attrapent des maladies et les consommateurs ingèrent des résidus de produits malsains.

Il faut enfin parler du transport, heureusement par voie maritime vu les tonnages : camion jusqu’au port, puis cargo transatlantique pendant un mois, dans des conteneurs maintenus à la température de 6° ; une fois en Europe, murissement pendant 6 jours dans des chambres qui passent de 6 à 25° et où on injecte de l’éthylène, puis emballage et camions de nouveau. Tout cela est très gourmand en énergie et producteur de déchets. Bienvenue dans le monde réel !

Plantation d’avocatiers en Afrique du Sud

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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