Les échanges internationaux alimentaires vont-ils se bloquer ?

  • Des Philippines, au Guatemala en passant par les États-Unis ou certaines régions d’Afrique, les exportations sont au plus mal en raison des blocages provoqués par la crise du Covid-19. Quelles peuvent être les conséquences sur notre alimentation ? 

Article paru sur le site Atlantico le 11 avril 2020

Le Bougainville traverse les mers avec 1 milliard d’euros de marchandises

90 % du commerce international s’effectue actuellement par voie maritime. Quelques 50 000 navires transportent 9 milliards de tonnes de marchandises chaque année, en vrac ou en conteneurs. Le porte conteneurs Bougainville par exemple, fleuron de la compagnie CGA CGM, mesure 398 mètres de long et transporte à lui tout seul 240 000 tonnes de marchandises réparties dans 15 000 conteneurs ! On se doute que les opérations portuaires sont d’une grande complexité, et d’une grande efficacité. De plus, les usines fonctionnent à flux tendu, avec très peu de stock. Le moindre grain de sable peut provoquer des retards en chaine dans cette organisation… Or, si on ose l’expression, le COVID est un énorme grain de sable !

Port de Shanghai

Aux Philippines, avec le confinement on n’arrive plus à nettoyer assez rapidement les conteneurs de riz avant remplissage ; au Guatemala et au Honduras, le couvre feu diminue les plages horaires où l’on peut charger le café ; dans certains ports africains où le déchargement est peu mécanisé, il n’y a plus assez de porteurs pour décharger les bateaux ; inutile de mentionner qu’en janvier et février, les ports chinois n’ont pas fonctionné au maximum de leur capacité (des milliers de conteneurs de porc, de poulet et de bœuf congelés importés s’empilaient, et les produits exportés ne partaient plus) ; ça et là on peut manque de conteneurs réfrigérés, de camions, de personnel, ailleurs les banques sont fermées, les syndicats s’affolent, les policiers et les douaniers font du zèle, les compagnies font monter les prix, et certains pays commencent à restreindre leurs exportations…

Mais il n’y a pas lieu de s’affoler, pour le moment la plupart de ces incidents restent ponctuels et provisoires. Espérons qu’ils le resteront !

  • Si ces blocages s’aggravent sur le long terme, quelles sont les denrées qui risquent se réduire drastiquement ? 

Toutes les denrées, car il n’y en a pas beaucoup qui ne voyagent pas : le pétrole, le café, le cacao, le soja, le sucre et les bananes, le blé, le riz et le maïs, les vêtements et les jouets, les ordinateurs et les téléphones, les voitures et les machines-outils, etc. ! La foire d’empoigne actuelle sur les masques chinois concerne le transport aérien, vu l’urgence, mais il n’y a pas beaucoup d’autres produits qu’on se dispute sur les tarmacs des aéroports.

Là quand même, il faut distinguer l’essentiel de l’accessoire. Les français achètent 300 millions de paires de chaussettes par an, dont 95 % sont importées. Si le commerce de cet accessoire venait à se gripper, on serait certainement capable de « tenir » quelques mois sans émeutes sur les Champs Élysée ! En revanche l’Égypte ne produit que 8 millions de tonnes de blé et doit en importer 12 millions par an. Elle ne pourra tout simplement pas se nourrir si elle n’arrive plus à importer ce grain… Pareil pour l’Algérie, le Gabon, Haïti ou le Bangladesh !

Le problème des céréales est particulièrement aigu, car il se trouve qu’il n’y a qu’un petit nombre de pays capables de produire plus que ce qu’ils ne consomment, et donc de nourrir la multitude de pays qui n’ont pas une agriculture suffisamment efficace : pour le blé ce sont la Russie, l’Union européenne (dont la France pour une bonne part), les USA, le Canada, l’Ukraine, l’Argentine, le Kazakhstan et l’Australie… les bonnes années, car il arrive peu souvent que la récolte soit au top dans chacune de ces zones. Pour le riz, il s’agit de l’Inde, du Pakistan, du Vietnam, de la Thaïlande et des USA. Pour le maïs, on trouve les Etats-Unis, le Brésil, l’Argentine et l’Ukraine.

Or on commence à voir, indépendamment des problèmes de logistique évoqués ci-dessus, des envies de restriction des exportations, par exemple venant de la Russie ou du Vietnam… Là on peut vite arriver au drame et à l’apparition de famines, à tel point que les trois directeurs des organisations spécialisées des Nations-Unies sur l’agriculture, la santé et le commerce viennent de nous alerter solennellement sur ce qui pourraient provoquer une brusque aggravation de la faim dans le monde. « Nous devons nous assurer que notre réponse face à la pandémie de Covid-19 ne crée pas, de manière involontaire, des pénuries injustifiées de produits essentiels et exacerbe la faim et la malnutrition ».

  • Certains régions du monde sont-elles plus préparées que d’autres face à ce phénomène ? L’Europe, et la France, en font-elles parties ? 

Grâce à la Politique agricole commune, l’Europe est capable de se nourrir, et ne risque pas de connaître la faim ! On produit au sein des 28 l’essentiel de notre alimentation : céréales, viandes, poissons, laitages, fruits et légumes, boissons, etc. surtout en France !

On ne peut pas en dire autant des pays africains par exemple !

Cela dit, si la situation s’aggravait considérablement, et durablement, nous manquerions de produits exotiques, et il nous faudrait (provisoirement) diminuer notre consommation de café ou de chocolat, de bananes et d’avocats… Dur pour le moral certes, mais pas vraiment vital !

Indépendamment des carburants, dont nous sommes extrêmement dépendants (mais ça tombe bien nos voitures sont actuellement immobilisées), nous risquons quand même au moins deux pénuries graves : les médicaments, dont les matières premières proviennent très largement d’Inde et de Chine, et le soja du Brésil et d’Argentine sans lequel nos cochons, nos poulets, et même une partie de nos vaches ne survivraient pas !

L’Europe importe ainsi 33 millions de tonnes de soja par an, dont un dixième pour la France. Pour se rendre compte de l’énormité de ces transferts, réalisons que ce soja couvre environ 15 millions d’hectares outre Atlantique, à comparer avec les 20 millions de la surface agricole française. En quelque sorte, nous avons décolonisé au XXe siècle… sauf pour nos bestiaux pour lesquels nous avons conservé l’usage de champs couvrant l’équivalent d’un grand pays ! Tant que les cargos continuent à traverser l’Atlantique et à décharger ces précieux grains à Lorient, St Nazaire ou Sète, tout va bien, mais on ne peut qu’espérer que cela dure, et que cette crise nous serve de leçon et qu’on se décide pour la future politique agricole commune de mettre en place des solutions de substitution européennes, à commencer par les oléo-protéagineux (colza et tournesol) mais aussi les légumineuses à graines (pois, féverole, lupin) et les légumineuses fourragères (luzerne, trèfles, sainfoin, lotier).

Impossible de ramasser toutes les fraises et les asperges sans les immigrés

Il reste qu’on va manquer de fruits cette année car il sera impossible de remplacer entièrement par des français les 250 000 travailleurs saisonniers polonais, roumains, bulgares, marocains, tunisiens ou sénégalais qui ne pourront pas rentrer en France pour la cueillette des asperges, fraises et autres fruits rouges, pêches et abricots, tomates et melons ! Mais il ne s’agit pas là de logistique mais de conséquences du confinement. Nous pourrons faire des gâteaux, tous les ingrédients seront là, sauf parfois la cerise du dessus !

12 000 salariés travaillent à Rungis

A court terme, espérons néanmoins qu’une brusque poussée de coronavirus ne nous oblige pas à fermer, même provisoirement, le plus grand marché alimentaire du monde, celui de Rungis ! Car il faut amener et répartir quotidiennement près de 20 000 tonnes de nourriture pour nourrir les 12 millions de franciliens !

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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