L’agriculture victime du réchauffement – en France

Les agricultures française et européenne vont être fortement impactées par les multiples conséquences du réchauffement climatique. Cet article tente d’en détailler plusieurs, toutes fort préoccupantes. Continuer à manger malgré le réchauffement va nécessiter d’immenses efforts dans les décennies qui viennent.

Rappelons que l’agriculture est à la fois la principale victime du réchauffement, y compris dans les pays tempérés, mais aussi une cause majeure de ce réchauffement, et aussi une possible solution.

Dans ce deuxième texte d’un série de quatre, nous allons regarder en détail les conséquences du réchauffement sur l’agriculture française.

L’agriculture française va souffrir, surtout dans le sud

Rappelons que la température moyenne a beaucoup augmenté en France depuis les années 90, comme on le voit sur ce graphique de Météo France, et que ce n’est malheureusement qu’un début !

Les années froides sont derrière nous, bienvenue aux années chaudes !
La France coupée en deux par une ligne Bordeaux-Valence.

En synthèse, avec le réchauffement climatique, la France pourrait être coupée en deux par une ligne Bordeaux-Valence. Au nord de cette ligne, comme dans la majorité des pays européens, on devrait, moyennant de nombreux ajustements, en particulier dus aux sécheresses, maladies et épidémies, pouvoir produire plus. Au sud, comme en Espagne, Portugal, Italie, Roumanie et Grèce, il est probable qu’on produira moins, quels que soient les efforts fournis, car on devra affronter à la fois des sécheresses, des canicules, une diminution de la période de végétalisation, une érosion des sols, des incendies, etc.

Il faut bien se rendre compte que dans des villes comme Rennes où Orléans on aura bientôt le climat actuel de Marseille, tandis qu’à Marseille on aura celui d’Alger !

Dans les deux tiers nord de la France, on aura à la fois davantage d’eau l’hiver (et d’inondations), et davantage de sécheresse et de chaleur l’été. Le Bassin parisien ou le Pas de Calais devraient connaitre le climat actuel de Midi-Pyrénées, et on sera probablement obligé de mieux y gérer l’eau pour en stocker davantage l’hiver afin d’en disposer l’été et dans tous les cas de mieux l’économiser.

Évolution prévisible des rendements de blé

Dans les façades ouest et sud du pays les rendements des céréales vont probablement baisser de façon significative. On estime en effet que chaque degré supplémentaire fait baisser de 6% le rendement de blé dans les pays tempérés…

 Des canicules plus fréquentes

La définition de la canicule à Paris n’est évidemment pas la même que celle qui a cours à Tamanrasset ou Le Caire : 3 jours consécutifs à plus de 31 ° avec des minima nocturnes supérieurs à 21°, avec quelques adaptations suivant les régions (à Marseille 35 ºC le jour et 24 ºC la nuit).

Ces épisodes duraient de 2 à 10 jours par an au siècle dernier, maintenant 15 à 30 jours par an, et de façon plus chaude, et on craint de devoir endurer bientôt de 30 à 60 jours par an…

Le nombre annuel de jours de canicule ne cesse d’augmenter

Rappelons que la canicule d’Août 2003 a fait entre 15 et 20 000 morts en France (qui sont en fait davantage morts d’indifférence sociale que de chaleur) ; depuis on s’est mieux organisé, en particulier pour mieux entourer les personnes âgées ; la canicule de Juillet 2006 n’a ainsi tué que 2 000 personnes et celle de 2019 1 500.

Mais… il est difficile de protéger les champs de blé, quand ces canicules arrivent avant la moisson ! Or celui-ci souffre beaucoup de la chaleur au moment où le grain se forme et la production baisse fortement comme on le verra plus loin.

En fait rares sont les plantes qui poussent bien en France quand la température dépasse les 35 à 40°, et les animaux souffrent également beaucoup.

Des incendies plus dévastateurs

Des températures plus élevées favorisent la transpiration des plantes et la diminution de l’eau contenue dans les sols. La végétation s’assèche d’autant plus que la pluviométrie diminue l’été. Le risque de départ de feu augmente, et la quantité de combustible disponible également.

L’indice forêt météo (IFM) quantifie le danger météorologique associé aux feux de forêts. Il a déjà augmenté en France de 18 % depuis la période de référence 1691-1980 ; les spécialistes prévoient une augmentation de 30 % en 2040 et de 75 % d’ici 2060.

En effet, tous les facteurs s’aggravent simultanément : fréquence des jours présentant un danger météorologique de feux de forêts, allongement de la saison propice aux incendies, et extension vers le nord des territoires exposés à ce danger.

Heureusement, face à ce risque, on multiplie les mesures préventives, et les méthodes de lutte contre les incendies s’améliorent, mais il est néanmoins à prévoir que dans la moitié sud de la France les gros incendies de foret sont amenés à se multiplier… et à gagner le centre du pays.

Un rapport de l’Agence Européenne de l’Environnement estimait en février 2020 que l’augmentation de la fréquence des incendies en France pourrait être de l’ordre de 30 à 40% dans le nord du pays et souvent plus de 40% sur les deux tiers sud plus tout l’ouest jusqu’à la Bretagne.

Évolution de la fréquence des feux de forêt selon un scénario d’émissions de CO2 modérées (à gauche) ou importantes (à droite) – European Environment Agency

Des tempêtes plus fortes

La France borde l’océan Atlantique, qui se réchauffe en permanence, et les vents dominants viennent de l’ouest. Il est donc à prévoir que tant la fréquence que la force et la superficie couverte par les tempêtes majeures sont amenés à croitre fortement, avec des dégâts de plus en plus importants.

On peut par exemple se rappeler les tempêtes de décembre 1999, Lothar et Martin, quand plus de la moitié du territoire a subi des vents supérieurs à 100 Km/h, avec des pointes dévastatrices de 160 à 180 Km/h, ou Xynthia en 2010.

La plus grande forêt artificielle d’Europe, les Landes, qui s’étend sur près d’1 million d’hectares, est également menacée ! Bien entendu par les incendies, qui, comme on l’a vu plus haut, vont devenir de plus en plus dévastateurs et déjouer progressivement les mesures de prévention prises après les dramatiques feux des années 50 et 60 (où 300 000 hectares avaient disparu), mais aussi par les tempêtes. Cette région borde en effet l’océan Atlantique, et sera inéluctablement  soumise à des coups de vent de plus en plus violents. La tempête Martin de 1999 a couché environ le quart des arbres. 10 ans après, la tempête Klaus de 2009 a couché 40 % de ce qui restait. Il faut plus de 40 ans pour « récolter » un pin maritime, quelle est la probabilité réelle de récolter les arbres qu’on a semé après la tempête Klaus ?

Après Martin (1999) et Klaus (2009), on redoute la tempête suivante dans les Landes.

Une sécheresse généralisée

Il faut d’abord différencier plusieurs types de sécheresses, comme le fait Météo France :

Carte des déficits de précipitations en juillet 2020, avec un bilan national de -77 % par rapport à la moyenne 1981-2010, qualifiée de « normale », mais qui ne mérite plus guère ce qualificatif !
  • La sécheresse météorologique correspond à un déficit prolongé de précipitations sur le territoire. Elle donne lieu à ce type de cartes, pas rassurantes du tout, et qui mènent directement aux autres sécheresses.
    • La sécheresse agricole se définit par un déficit en eau des sols superficiels (entre 1 et 2 m de profondeur) entraînant une altération du développement des végétaux. Cette notion tient compte de l’évaporation des sols et de la transpiration des plantes, couplée au manque de précipitations.
    • La sécheresse hydrologique s’identifie aux niveaux des lacs, rivières ou nappes souterraines lorsque ceux-ci sont anormalement bas. Elle est donc dépendante des précipitations mais également de l’état du sol influant sur le ruissellement et l’infiltration de l’eau

C’est dans le cas le pire, sécheresse hydrologique, que les autorités commencent à prendre des mesures de restriction d’usage de l’eau.

Nombre de départements touchés par les restrictions d’eau, de 2012 à 2020 – via France Info

Depuis 20 ans, Météo France observe une augmentation importante de la fréquence et de l’ampleur géographique de ces mesures de restriction d’eau en France métropolitaine. Au cours des années 2017, 2019 et 2020 ce sont environ 80 départements qui étaient concernés par ces restrictions, soit l’essentiel du territoire !

Pour l’avenir, les travaux du programme d‘étude de l’évolution de la sécheresse au sol ClimSec, coordonné par Météo-France, sont carrément pessimistes, même dans sa version dite « intermédiaire ». Dans un futur proche, il n’y aura pratiquement plus d’agriculture l’été en France sans irrigation ! Mais d’où prendrons-nous l’eau pour irriguer ?

Données Drias (Donner accès aux scénarios climatiques Régionalisés français pour l’Impact et l’Adaptation de nos Sociétés et environnement). http://www.drias-climat.fr/

Davantage d’inondations plus étendues

Cela peut paraître curieux de souffrir à la fois d’inondations et de sécheresses, mais ça n’est nullement antinomique ! En fait le réchauffement climatique exacerbe tous les phénomènes extrêmes ; et bien sûr les inondations de novembre ou février projettent violemment l’eau de pluie dans les rivières et la mer, et au cours de ces phénomènes paroxystiques elle se stocke peu dans les nappes phréatiques et ça n’empêche nullement que les mêmes rivières soient à sec l’été !

Dans l’ouest de la France, les inondations restent relativement modérées, car les nuages chargées de pluies survolent des plaines et continuent à se déplacer. En revanche, dans le sud-est de la France, les inconvénients dus au réchauffement de la température de la Méditerranée se mesurent à chaque automne, même si les baigneurs sont contents de pouvoir se baigner à Cannes à la Toussaint ! Cette mer est trop étroite pour que des cyclones se forment, mais cela n’empêche pas une forte évaporation entre septembre et novembre. De temps en temps, les vents violents soufflent du Sud et amènent donc de très gros nuages chargés de pluies sur les côtes. Et là d’un côté ils se heurtent aux hauts reliefs des Alpes et de l’autre côté au Massif central. En montant en altitude ils stagnent et provoquent des orages de plus en plus forts, les rivières débordent et les inondations sont de plus en plus catastrophiques, d’où les noms d’épisodes « cévenols » ou « méditerranéens ». Tout cela est évidemment aggravé d’une part par la disparition de la végétation, qui accélère le ruissellement et l’urbanisation irresponsable.

Le Luc 2019
Alès 2002

Les experts estiment que, suivant l’ampleur du réchauffement, ces phénomènes vont augmenter de 20 à 100 % dans les années qui viennent. Le sud-est de la France va donc manquer d’eau pendant les 3/4 de l’année et souffrir de graves inondations le reste du temps, mais de telle manière qu’il sera très difficile de stocker ces gigantesques afflux d’eau. L’agriculture locale devra donc faire de gigantesques efforts d’adaptation. 

De nouveaux risques sanitaires pour les plantes

La combinaison de grosses chaleurs et d’humidité, beaucoup plus fréquente, provoque un développement important des maladies cryptogamiques ou fongiques (causées par des champignons parasites) : rouille, oïdium, tavelure, mildiou, gravelle, fusariose, etc. Ces maladies affectent gravement la vigne, la tomate, la pomme de terre, l’oignon, le blé, le maïs, etc.

Mildiou de la vigne et de la tomate – Fusariose du maïs
Cercope des prés, considéré comme le principal vecteur de la bactérie Xylella fastidiosa

On a vu depuis 2014 que la production européenne d’huile d’olive (qui représente 73 % du total mondial), est extrêmement menacée par des attaques bactériennes, en particulier la Xylella fastisiosa surnommée la « lèpre des oliviers » et des insectes parasites favorisées par une succession d’été chauds et humides.

Carpocapse de la pomme

La carpocapse de la pomme passe de deux à trois générations par an dans le sud-est, la troisième génération étant rendue possible par l’augmentation de 25 % du nombre de jours où la température dépasse les 10°. Son ver a une fâcheuse propension à s’introduire dans les pommes pour aller manger ses pépins !

De même l’encre du chêne profite largement de la diminution du froid hivernal. La maladie de Lyme, dont on découvre qu’elle provoque des dégâts considérables dans la population, ne cesse de s’étendre avec la prolifération de la tique.

Les insectes ont une répartition géographique généralement limitée par les températures basses l’hiver et plus hautes l’été. Pour les insectes natifs, une température élevée permet une croissance et un déplacement plus rapides, mais heureusement signifie aussi une vie plus courte. Mais, avec le réchauffement, ils peuvent non seulement proliférer dans leur aire initiale, mais en plus se propager vers le nord.

Par exemple, depuis 1993, 31 espèces de ravageurs du palmier ont été recensées sur la côte méditerranéenne, en provenance de zones subtropicales.

Ces espèces dites invasives causent de gros problèmes écologiques et économiques, car il n’existe en général aucun organisme capable de réguler leur population sur ce nouveau territoire.

Et ne parlons pas des risques de voir les invasions de criquets se répandre au nord de la Méditerranée, avec les désastres écologiques majeurs qu’ils provoquent, décrits dans le dossier précédent sur les pays tropicaux. L’histoire nous relate nombre d’invasions de ce type en Europe, et il n’y a pas de raisons que nous en soyons durablement épargnés.

Au total, ravageurs, pathogènes et adventices sont à l’origine de la perte de plus de 40 % des disponibilités vivrières mondiales. Cela ne devrait donc pas s’améliorer, y compris dans nos régions tempérées !

De nouveaux risques sanitaires pour les animaux

L’élevage est également très fortement touché, car plus il fera chaud, plus on aura droit à toutes les maladies des pays chauds.

Des espèces invasives peuvent dévaster les communautés natives, sans défense contre elles ; par exemple, l’acarien Varroa destructor, originaire d’Asie, cause très peu de dommages à l’abeille asiatique, mais ravage les colonies d’abeilles occidentales).

… a déjà franchi la Loire !
Le moustique Tigre…

Le Moustique tigre envahit la France du sud au nord à grande vitesse. Il favorise malheureusement la propagation des maladies tropicales à virus tels que la dengue, zika ou le chikungunya. Et tout laisse à penser qu’il va continuer inexorablement sa progression vers l’Angleterre, la Belgique et l’Allemagne, provoquant de gros dégâts de santé sur les hommes et leurs animaux.

Dans son rapport d’avril 2005, l’Afssa (Agence française de sécurité sanitaire des aliments) identifiait déjà six affections dont l’incidence est susceptible d’être modifiée par le changement climatique (cette liste n’est pas malheureusement exhaustive) :

Fièvre catarrhale ovine en 2017
  • La fièvre catarrhale ovine, ou maladie de la langue bleue, propagée par un moucheron suceur de sang, progresse nettement ces dernières années sur le pourtour méditerranéen ; on estime que l’augmentation de 1 °C de la température moyenne permet à l’espèce de remonter de 90 km vers le nord et de 150 m d’altitude. Cette fièvre peut tuer de 2 % à 30 % des animaux infectés. En 1956 elle a tué 200 000 animaux en Espagne et au Portugal. En 2006-2008, elle est remontée dans le nord de l’Europe (Allemagne, Pays-Bas, Belgique, et, en France le Nord-est et le Pays basque), où elle a tué plusieurs milliers d’animaux. En 2017 elle a sévi durement dans l’est de la France.
Peste équine au Tchad
  • La peste équine se transmet selon un schéma proche et tue, actuellement, 90 % des animaux infectés ; elle est pour le moment cantonnée en Afrique centrale et Afrique du Sud  En Europe, la maladie a pour le moment été éradiquée depuis 1991 grâce à de nombreuses vaccinations mises en place en Espagne et au Portugal, les deux pays touchés. Espérons que ça dure !
  • La fièvre de la vallée du Rift se transmet par différentes espèces de moustiques susceptibles de remonter en Europe avec le réchauffement ; endémique en Afrique, elle peut également affecter l’homme, comme en 1977 où elle a touché 200 000 personnes en Égypte, dont 598 sont mortes. Au Kenya et en Somalie, en 1997-98, elle a fait quelque 500 victimes humaines et tué des dizaines de milliers de têtes de bétail.
  • Tout aussi dangereuse, la fièvre du Nil occidental, également transmise par des moustiques après incubation sur des oiseaux migrateurs venant d’Afrique. Elle a été repérée durant l’année 2000 en Camargue, où elle a tué 21 chevaux. En 2003, 2 chevaux ont succombé dans le Var et 7 humains ont été infectés. Depuis, elle a frappé au Canada, en Grèce, en Russie et aux États-Unis…
La fièvre du Nil a traversé la Méditerranée plusieurs fois
  • Autre maladie qui prend de l’ampleur avec le changement climatique, la leishmaniose. Transmise par des diptères, elle se développe chez les rongeurs et les canidés, puis passe au chien, qui alors la transmet à l’homme. Bien présente en Afrique du Nord elle touche désormais régulièrement les canards du sud de la France. Les hommes qui sont piqués développent des boutons provoquant des lésions irréversibles. Non soignée, cette maladie devient mortelle. On enregistre actuellement de l’ordre de 2 millions de nouveaux cas humains par an, répartis dans 88 pays.
Au commencement l’urine du rat !
  • Enfin, la leptospirose, véhiculée par une bactérie présente dans l’urine des rongeurs, passe par le cheptel ou les chiens et atteint l’homme. Elle pourrait se diffuser dans les cours d’eau durant les années où il ne gèlera pas suffisamment. En 2003, on a enregistré en France 37 hospitalisations et 2 décès. On estime à plus de 500 000 le nombre de cas sévères de leptospirose par an dans le monde avec un taux de mortalité supérieur à 10 %…

Mutation ou disparition des forets et autres plantations pérennes

Les forets françaises vont considérablement changer d’aspect au cours du XXIe siècle.

Des arbres qu’on croyait durablement installés et emblématiques dans leurs régions, vont migrer vers le nord et l’est. Par exemple les hêtres du Nord-est de la France, qui recouvrent actuellement le quart de la superficie de départements comme la Meuse, ne pourront tout simplement plus s’y maintenir. De même en Normandie (15 % du territoire).

En revanche la végétation du sud-ouest (pin maritime, bruyère) remontera jusqu’à Reims, et celle du sud-est (chêne vert, olivier) jusqu’à Mâcon et Limoges !

Les palmiers du bassin méditerranéen, et en particulier de la Côte-d’Azur, commencent à subir les attaques dévastatrices du charançon rouge tropical ; il n’est pas sûr qu’on continue à en trouver sur la Croisette à Cannes ni sur la Promenade des anglais à Nice !.

De même les platanes du Sud-ouest ont le plus grand mal à résister au chancre coloré. On a commencé à les abattre par milliers le long du canal du Midi ! Ils y étaient pourtant depuis des siècles !

Le buis lui-même, qui ornait déjà les jardins « à la française » avant la Révolution, est carrément menacé par la pyrale.

La chenille processionnaire du pin qui cause de sévères dégâts aux résineux et des problèmes allergiques pour l’homme ne cesse de remonter vers le nord : elle atteint désormais la Normandie et la région parisienne, mais aussi en altitude : elle a été observée à plus de 1600 m dans le Parc national des Écrins.

Heureusement les plantes peuvent migrer pour ne pas disparaître. C’est évidemment plus compliqué pour les plantes permanentes que pour les annuelles, mais possible. La vigne par exemple est actuellement exploitée sur environ 1500 km en dessous d’une ligne qui court en Europe de Vannes à Paris et Berlin. Cette ligne remonte rapidement vers le nord ! Il est maintenant clair que les viticulteurs siciliens ont du souci à se faire, et les français vont avoir à s’adapter, par exemple en changeant leurs cépages ou leurs pratiques culturales, et vont voir le degré d’alcool de leurs vins augmenter. Ils vont également commencer à avoir de nouveaux concurrents au Danemark et en Angleterre !

La limite nord de la vigne va remonter significativement

Baisse et irrégularité des productions végétales

Transport de paille

Le fourrage va devenir plus rare à cause des déficit ou excédents d’eau au printemps, et des canicules et des sécheresses l’été. C’est ainsi qu’en 2003, puis en 2011, les éleveurs ont manqué gravement de fourrage pour leurs ruminants et que, faute de mieux, les agriculteurs se sont solidarisés pour transporter des milliers de tonnes de paille issue des zones céréalières vers les zones d’élevage.

Pousse de l’herbe au 20 juillet 2020.
En rouge : déficit important (75 % et moins) ;
en orange : déficit faible (de plus de 75 % à 90 %) ;

La paille est un aliment pauvre en sucres solubles, en matières azotées, en minéraux et en vitamines. Elle est encombrante et peu digestible, cependant elle permet de faire face au plus pressé, en y ajoutant des compléments alimentaires. On a utilisé également au maximum les sous-produits de l’industrie agro-alimentaire (pulpes de betteraves, lactosérum, drêches de brasserie, pommes, carottes, pommes de terre), une pratique qui pourrait devenir courante. Fin juillet 2020, comme on le voit sur cette carte, la pousse cumulée n’était que de 44 % de la pousse annuelle de référence dans les Hauts de France et 51 % en Grand Est.

D’après l’Académie américaine des sciences (PNAS),en moyenne mondiale chaque augmentation d’un degré Celsius de la température moyenne dans le monde réduit d’environ 6 % le rendement du blé, 3,2 % celui du riz et 7,4 % celui du maïs !

En France la réalité est que la progression des rendements du blé et du maïs a été amputée respectivement de 5,5 % et de 3,8 % entre 1980 et 2010, à cause des vagues de chaleur et de la modification des régimes pluviométriques.

Cette baisse est moyenne ; elle est parfois catastrophique lors d’incidents climatiques forts. Concrètement par exemple la canicule de 2003 a provoqué une baisse de 8 millions de tonnes de la production de blé française (29 au lieu de 37 habituellement) ; des baisses similaires ont eu lieu à cause des incidents climatiques en 2001, 2007, 2016 et 2020, soit 5 très mauvaises années en 20 ans ! La production de maïs a elle aussi connu des chutes importantes ces mêmes années à cause des sécheresses estivales.

Un incident climatique peut faire baisser la récolte de blé française de 5 à 10 millions de tonnes

En matière de productions fruitières, on a également enregistré d’importantes pertes de productions consécutives à des extrêmes climatiques inédits ; par exemple au cours de l’été de la canicule 2003 ; ou en 2007 pour le cerisier et en 2008 pour l’abricotier. Des conditions climatiques défavorables (gel, températures élevées, pluviométrie excessive) peuvent advenir lors des phases déterminantes du cycle annuel des arbres et provoquer de nombreuses dégradations affectant la récolte.

Par exemple : des besoins en refroidissement non satisfaits, des sécheresses persistantes, des orages de grêles plus fréquents et violents, une retard de la floraison pas forcément synchrone avec les pollinisateurs, une végétation moins développée, la présence de fruits doubles, des branches sans fruit, des défauts de coloration des fruits, une hétérogénéité des calibres, des modifications des caractéristiques gustatives, des équilibres entre sucre et acidité modifiés, des rendements altérés, un resserrement des périodes de récolte imposant une réorganisation du travail, la prévalence de certains bio-agresseurs…

En conclusion

Les dégâts causés par le réchauffement climatique seront absolument majeurs dans les pays tropicaux, comme on l’a vu dans le dossier précédent ; ils vont carrément menacer la capacité des populations locales, en forte croissance, à se nourrir.

Si ces dégâts seront nettement plus tempérés en France et en Europe, ils seront loin d’être négligeables comme on l’a vu ici. Ils nécessiteront d’immenses et constants efforts pour être neutralisés.

Mais, par ailleurs, il ne faut pas oublier que l’agriculture et en particulier l’élevage, produit énormément de gaz à effet de serre, comme on le verra dans le dossier suivant « L’agriculture, cause du réchauffement climatique ».

Le mot d’ordre est donc double : produire malgré le réchauffement, et produire sans réchauffer, ce qui nécessitera des investissements intellectuels et matériels considérables dans les années à venir.

Pour aller plus loin

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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