
L’Europe signe finalement un accord commercial de libre-échange avec le Mercosur et ses 260 millions de consommateurs. Approuvé par plus de 55 % des pays représentant plus de 5 % de la population (seuls 5 sur 27 s’y sont opposés, France, Pologne, Hongrie, Autriche, Irlande), c’est le plus grand accord de libre-échange qu’elle n’ait jamais signé. Les éleveurs français sont vent debout et vont faire l’impossible pour tenter d’empêcher la ratification de cet accord qui leur sera probablement en partie défavorable, ainsi que des écologistes qui estime qu’il provoquera un accroissement du réchauffement de la planète. Quels sont exactement les enjeux ?
L’Europe doit-elle définitivement laisser l’industrie et le commerce mondial aux chinois, indiens et américains ?
La désindustrialisation de l’Europe est de plus en plus préoccupante. Les USA, la Chine, l’Inde et d’autres multiplient les initiatives pour conquérir le plus de marchés possibles à travers la planète, et protéger les leurs de façon de plus en plus agressive. Si l’Europe ne réagit pas en investissant massivement dans l’innovation et le commerce, elle est promise à une « lente agonie, et à un défi existentiel », comme le soulignait Mario Draghi dans son rapport sur « L’avenir de la compétitivité européenne ».

C’est dans ce cadre qu’il faut regarder ce projet d’accord, avec des pays qui nous sont proches culturellement et promis à un vrai développement. Il s’avère fort utile, voire indispensable, pour nos industries (et pas seulement les allemandes !) : automobiles, chimiques, pharmaceutiques, technologiques, du luxe, et même agroindustrielles.
Rappelons qu’on estime à 20 % la part de l’emploi français dépendant de l’exportation !
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De nombreuses entreprises françaises devraient se développer grâce au Mercosur
Voici quelques exemples d’entreprises françaises connues qui devraient bénéficier de l’accord UE-MERCOSUR (mais qu’on n’entend pas beaucoup dans les médias…) :
Automobile et pièces détachées :
- Renault (présent en Amérique du Sud, notamment au Brésil)
- Peugeot (Stellantis) (fortement implanté en Argentine et au Brésil)
- Valeo et Faurecia (équipementiers automobiles)
Chimie et pharmacie :
- Sanofi (pharmacie, déjà présent en Amérique latine)
- Arkéma (chimie spécialisée)
- Air Liquide (gaz industriels, présent au Brésil et en Argentine)
Agroalimentaire (vins, spiritueux, produits laitiers) :
- LVMH (vins et spiritueux : Moët & Chandon, Hennessy, etc.)
- Pernod Ricard (spiritueux : Ricard, Chivas, etc.)
- Bordeaux négociants et coopératives viticoles
- Danone (produits laitiers)
- Lactalis (fromages et produits laitiers)
Luxe :
- LVMH, Kering, Hermès (marques déjà très demandées en Amérique du Sud)
- L’Oréal (cosmétiques, marché en croissance dans la région)
Technologies, aéronautique, logiciels industriels, services numériques :
- Airbus (pour l’aéronautique civile)
- Thales, Dassault Systèmes, Safran, Atos, Sopra Steria, etc.
- Orange Business – télécoms
Services et grands travaux publics :
- Veolia, Suez (eau, énergie, gestion des déchets)
- Vinci, Bouygues (BTP, infrastructures)
Grande distribution :
- Carrefour (déjà très présent sur place)
Services financiers, assurance et conseil, services aux entreprises :
- BNP Paribas, Société Générale, Crédit agricole, AXA, Coface
- Capgemini, Accenture France, Altran, Egis, Artelia
Ces entreprises, déjà présentes ou en développement en Amérique du Sud, devraient voir leurs opportunités commerciales s’élargir grâce à la réduction des droits de douane, à l’ouverture des marchés publics et à une meilleure protection des marques et appellations.
Mais ceci a un coût : on ne peut pas obtenir la levée des droits de douane là-bas pour nos produits sans accepter de les lever ici pour leurs produits. Et qu’est-ce qu’ils peuvent nous vendre le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay, etc. ? Du soja, du maïs, de la viande, du jus d’orange, du sucre, etc. D’où le fait qu’on ait qualifié cet accord de « viande contre automobile ». Mais les éleveurs sont furieux de risquer de faire les frais de ce grand troc… et le font savoir bruyamment dans la rue… alors que ceux qui grâce à lui vont pouvoir garder leur emploi, ou en trouver un, dans des entreprises qui vont pouvoir se développer en exportant mieux, ne peuvent pas le faire aujourd’hui, puisqu’ils ne sont pas encore nommément désignés. On sait ce qu’on risque de perdre, mais on ne sait pas précisément ce qu’on gagne…
La France et l’Europe sont eux-mêmes de gros exportateurs de produits agricoles
La France, et d’autres pays européens, sont mal venus pour demander de réduire, ou de stopper, le commerce des produits agricoles et alimentaires, car si certes nous en importons, nous en exportons aussi énormément, comme je l’ai détaillé dans mon article « Faut-il vraiment diminuer le commerce international de produits agricoles ».
La France vend beaucoup de vins et spiritueux, mais aussi de céréales, de produits laitiers, de fruits et légumes et d’animaux. Nous achetons aussi énormément : du poisson, de la viande, des fruits et légumes, des huiles, et des produits exotiques comme le café le cacao et le thé, etc. MAIS nous vendons plus que nous n’achetons ! Même si au total nous perdons des parts de marché, pour tendre vers l’équilibre…

Il est donc périlleux de vouloir fermer nos frontières, intérieures à l’Europe tout d’abord, car nous exportons essentiellement vers les autres pays européens ; si des importations de fruits et légumes espagnols agacent légitimement les producteurs de sud-est de la France, il ne faut pas oublier qu’à Madrid on mange pour une bonne part du pain issu de blé de Beauce, et qu’avec le réchauffement climatique demain ce seront les espagnols qui mangeront des tomates françaises et non plus l’inverse. Mais aussi vers le vaste monde, où nous vendons en particulier beaucoup de vins et spiritueux et de savoureux fromages.
Il ne faut donc pas renoncer, mais aménager.
Au total, les enjeux sont les suivants : actuellement le Mercosur n’est que le dixième partenaire commercial du Vieux Continent, qui y a exporté 53,3 milliards d’euros de marchandises en 2024 ; soit à peine 2,1 % de nos exportations totales, loin derrière la seule Turquie à qui nous avons vendu pour 112 milliards d’euros en 2024, et 10 fois moins que les USA, qui cherchent très activement à nous torpiller en multipliant leurs droits de douane !

En revanche nous sommes son deuxième client (après la Chine) : il nous a vendu pour 49 milliards d’euros en 2024.
Notre balance commerciale avec le Mercosur est donc légèrement excédentaire, mais les chiffres restent très modestes ; on peut donc facilement imaginer que ce nouvel accord va permettre d’accroitre sensiblement nos échanges, à une période de tensions internationales où il devient de plus en plus difficile de commercer en dehors de l’Europe…
L’accord CETA avec le Canada n’a finalement pas perturbé l’élevage européen
En 2026-2017, la signature et la mise en œuvre de l’accord de libre échange avec le Canada (CERA) ont déjà provoqué beaucoup d’émotions et de conflits. J’en avais fait écho en 2019 en écrivant « Sur l’accord CETA, ne pas se tromper de combat ».

Nous avons maintenant assez de recul pour constater qu’il n’a aucunement entrainé d’invasion de viande canadienne en Europe. En 2023 seules 1 450 tonnes ont été ainsi importées, soit à peine 2 % de ce que le CETA autorisait (65 000 tonnes par an) ! La viande bovine canadienne représente aujourd’hui moins de 0,1% de la consommation en France.
En fait, ce qui a fonctionné à plein, c’est le respect des normes sanitaires : l’Europe interdit les hormones de croissance en élevage et l’acide péroxuacétique en décontamination dans les abattoirs, deux produits qui sont largement utilisés outre-Atlantique. Bref, seulement 36 éleveurs canadiens sur 70 000 ont été homologués !

En définitive, c’est même le contraire qui s’est passé : c’est nous qui avons exporté du bœuf au Canada ! Nos exportations sont passées de 1 700 à 14 000 de tonnes en sept ans, plus 19 millions de tonnes de fromages (soit un peu plus de 1 % de leurs exportations mondiales).
Le problème est certes beaucoup plus compliqué avec le Brésil, l’Uruguay ou l’Argentine, des pays d’élevage qui utilisent couramment nombre de produits interdits en Europe, et où on peut estimer que les contrôles sont et seront durablement beaucoup plus laxistes. Compliqué, mais pas absolument impossible ; c’est vraiment dans cette voie qu’il convient de travailler maintenant en renforçant nos moyens de contrôle.
Le Mercosur est déjà omniprésent dans l’élevage européen
Evidemment, les 193 millions de bovins brésiliens font peur aux éleveurs français (qui, eux, n’en élèvent « que » 16 millions sur les 72 européens !). De même que les 52 millions d’Argentine et 12 millions d’Uruguay (un petit pays où on compte néanmoins 4 vaches par habitants !).
Mais en fait le problème est déjà largement installé, car ce sont pour une bonne part les cultivateurs de ces pays qui nourrissent actuellement nos vaches, porcs et poulets ! On élève sur le vieux continent beaucoup plus d’animaux qu’on ne peut en nourrir, et du coup on importe massivement du soja brésilien et argentin !
La Bretagne par exemple, qui compte 3,3 millions d’habitants, élève 750 000 vaches, 7,3 millions de cochons, 34 millions de poules pondeuses, 125 millions de poulets, et 70 millions de dindes ! 95 % de ses protéines végétales viennent d’Amérique latine. Si on arrête ce flux massif, la principale activité économique de cette région s’effondre purement et simplement.

La France a importé en moyenne 3,6 millions de tonnes de soja par an sur la période 2012-2021 (soit 54 kg par habitant). Pour les produire, elle a mobilisé de fait près d’un million d’hectares dans le monde, soit l’équivalent de deux de nos départements ! Ce soja vient pour les 2/3 du Brésil. Tout se passe comme si nous avions décolonisé pour les hommes, mais pas pour nos animaux !

Donc, si une partie de notre production domestique de viande est malheureusement substituée à cause de cet accord par de la viande produite dans le Mercosur, en termes de réchauffement climatique, l’effet ne sera pas considérable, car, en quelque sorte, le mal est déjà fait !
Certains mettent également en avant la pollution générée par les transports entre l’Amérique du Sud et le vieux continent. Mais il faut considérer que, d’une part, le transport par voie maritime est très peu réchauffant, contrairement à celui par fret aérien ou par camion, et que, d’autre part, on en économise beaucoup en transportant des carcasses d’animaux en lieu et place de la nourriture que mangent ces animaux (rappelons qu’il faut 6 kilos de végétaux pour produire un kilo de porc et 11 kilos pour un de bœuf !).
Si on veut réduire le réchauffement climatique causé par notre alimentation, c’est d’abord en diminuant notre consommation de viande rouge qu’on peut le faire, qu’elle soit produite en France ou au Brésil !
Il faut aider les éleveurs à produire moins et mieux, pas à produire davantage.
Les éleveurs le reconnaissent eux-mêmes, les conséquences de cet accord ne sont pas très importantes en elles-mêmes, elles ne représenteront vraisemblablement que quelques pourcents de la production française (on parle de 1,5 % de la production européenne de viande bovine et 1,4 % de celle de poulet).
C’est un exemple typique de confusion des chiffres. Pour le particulier, c‘est très impressionnant d’apprendre qu’avec cet accord le Mercosur pourra nous vendre chaque année 99 000 tonnes de viande de bœuf sans droits de douane… mais il faut comparer ce chiffre à celui de la consommation européenne, qui est de 7 millions de tonnes, ou même à la consommation française, qui, est de 1,4 millions de tonnes ! Ou au fait que cela représenterait à peine l’équivalent d’un steak par personne et par an ! On est très loin de la submersion ! Même si ce nouveau contingent risque de s’ajouter à tout ou partie des 200 000 tonnes qu’on importe actuellement avec droits de douane…
En agitant ces chiffres bruts sans les contextualiser, on joue avant tout sur l’émotion, pas sur la rationalité !
On peut comparer avec ce qui se passe en matière de lutte contre la dermatose bovine. L’abattage préventif de près de 3 500 vaches et la détresse des éleveurs concernés nous touche… Mais il s’agit bien de protéger d’une maladie très contagieuse les 16 millions de bovins français, dont par ailleurs plus de 5 millions sont abattus chaque année, soit 19 000 par jour ouvrable !
Ce qui rend furieux les éleveurs, c’est l’effet « goutte d’eau qui fait déborder le vase » ou encore « cerise sur le gâteau ». Car, il faut bien le reconnaître, ils ne sont pas à la fête depuis plusieurs années et, après avoir reçu tant de coups : sécheresses, inondations, maladies et épidémies, baisse des prix de vente, augmentation des coûts des intrants, promesses non tenues pour cause de dissolution, etc. le Mercosur, pour reprendre une autre expression populaire, « c’est le pompon ! ». L’instabilité gouvernementale les déstabilise totalement, car sur ces dossiers complexes, il faut du temps et de l’argent pour mettre en œuvre des réformes, toutes choses que les gouvernements Attal, Barnier, Bayrou et Lecornu n’ont pas eu ! D’où l’apparition de revendications de plus en plus radicales comme l’arrêt de tout contrôle dans les fermes, l’autorisation débridée de l’usage de pesticides… ou même des menaces de mort contre des contrôleurs et des vétérinaires !
Ils sont en quelques sortes dans la situation des viticulteurs des années 60, quand chaque français consommait en moyenne 140 litres de vin, contre 40 aujourd’hui. Malgré cette baisse historique et drastique, il y a encore des vignes en France, et le chiffre d’affaires de la viticulture n’a cessé d’augmenter ! Cette profession, avec beaucoup d’efforts et de souffrance, est entièrement passée de la quantité à la qualité. Et alors que le « litron » de rouge coûtait moins de 1 franc de l’époque, l’entrée de gamme d’aujourd’hui se situe autour des 4 euros les 75 centilitres, soit 35 fois plus !

L’apogée de la consommation de viande et de laitages en France a été atteinte au tournant du siècle, avec près de 100 kilos de chaque par habitant, trois fois plus que dans les années 1930. Depuis, la consommation baisse ; elle se situe dorénavant autour de 90 kilos de laitages et de 80 kilos de viande. Soit une baisse de près de 20 % en 25 ans !
Cette baisse n’est pas terminée, évidemment ; gageons qu’elle se situera autour de 60 kilos dans les années 2050. Autrement dit, la consommation de viande de bœufs risque de baisser encore de 10 à 20 % de plus dans les prochaines décennies.

Il faudra d’une manière ou d’une autre « sacrifier des vaches pour sauver le climat », comme je l’ai détaillé dans un article récent. On élève trop d’animaux, et en plus ils sont mal répartis (voir cet autre article).
C’est donc avant tout au consommateur d’agir : s’il veut consommer moins (que ce soit pour des raisons de réchauffement, écologiques, de bien-être animal, de diététique, philosophiques ou autres), il doit veiller à consommer local, et à rémunérer suffisamment les producteurs nationaux. A quand des associations de parents d’élèves qui exigent de la viande locale dans la cantine de leur école ou de leur lycée, payée correctement et équitablement, alors qu’on estime actuellement qu’environ 70% de la viande de poulet y est importée et 40% pour le porc ? (Voir également mon petit guide : « Restauration collective, comment s’adapter au réchauffement climatique »)
Et le gouvernement devrait rapidement se consacrer activement à aider les éleveurs, et la plupart des agriculteurs, à passer ce cap difficile, malgré nos contraintes budgétaires actuelles. Car s’ils se découragent et désertent en masse le métier, alors là ce sera vraiment le pompon !
Mais aussi à moyen terme à accompagner efficacement la transformation de notre élevage vers une production de qualité. On ne devrait à terme élever en France que les animaux qu’on peut nourrir avec des végétaux français, majoritairement sous signe de qualité, et vendus plus chers….
Synthese tres interessante qui donne une vision plus globale du sujet.Tres utile pour les personnes qui ne connaissent pas le sujet comme moi
Pourquoi le gouvernement n explique pas le sujet de cette maniere aux syndicats agricoles au lieu de passer en force?
Un citoyen lamba qui aime son pays et ses agriculteurs
Merci Dominique pour vos encouragements… C’est bien mon projet d’aider mes lecteurs et auditeurs à prendre du recul face aux réactions trop souvent partielles, partiales et affectives que nous présentent les médias…
Bonjour,
J’entendais votre interview sur France Info, et j’ai regretté, qu’une fois de plus, le discours général sur le mouvement paysan n’évoque pas plus clairement la sujétion des syndicats agricoles aux partis politiques (des extrêmes droite et gauche) dont ils ne sont que les faux nez, et les instruments de déstabilisation des politiques gouvernementales depuis des décennies.
Comme vous le disiez fort justement, et quoique ce soit triste au fond, les abattages préventifs ne sont pas un drame pour les agriculteurs qui tôt ou tard auraient conduit ces bovins à l’abattoir. Ils sont indemnisés, convenablement et plus rapidement que lorsqu’ils livrent leurs animaux aux coopératives.
De plus, ces indemnités sont si confortables que ne nombreux éleveurs en profitent pour acheter de nouveaux troupeaux de races plus valorisantes, et améliorent ainsi, substantiellement, la valeur de leur cheptel et des sous produits.
Aucun ministre n’affronte réellement cette situation et ne déclare haut et fort cet état de fait. Le politiquement correct stérilise l’opinion et les français vont aux urnes dans avoir une réelle information sur les tenants et aboutissants. Quant à ceux qui savent, ils se taisent. Comme les veaux décriés par De Gaulle.
Merci Gilles pour vos encouragements.
Et oui ! Mais ne nous décourageons pas en plus de tout ça !