Le blocage d’Ormuz va provoquer une forte augmentation de la faim dans le monde.

Le monde entier regarde d’un œil navré les conséquences de la guerre en Iran et en particulier le blocage du détroit d’Ormuz, qui promet de se prolonger encore longtemps.Les conséquences en termes d’approvisionnement énergétique sont directement visibles : l’augmentation du prix des carburants, et, en particulier en ce qui concerne l’Asie, de réelles pénuries.

Mais un autre aspect de ce blocage va provoquer des réactions à long terme. En effet, environ un tiers des engrais mondiaux transitent habituellement par le détroit d’Ormuz. Le Golfe produit approximativement la moitié de l’urée mondiale et un tiers de l’ammoniac.

Les engrais sont donc en train de devenir hors de prix ou de manquer au printemps, qui est la saison où les agriculteurs en ont vraiment besoin pour booster leurs semis de céréales. Après l’heure, ce n’est plus l’heure. Donc même si le blocus s’allège au cours du mois de mai, ce sera trop tard pour l’année 2026 et les récoltes sont donc d’ores et déjà sérieusement menacées, ce qui provoquera inéluctablement une forte augmentation de la faim dans le monde.

Il y a, début mai 2026, au moins une vingtaine de cargos d’engrais bloqués avant Ormuz, transportant plus d’un million de tonnes. Mais, en plus, aucun cargo ne se charge actuellement, et, en année pleine ce sont plus de 1 000 cargos d’engrais qui passent, et transportent 30 à 50 millions de tonnes. Image générée par IA

Les engrais sont absolument nécessaires pour nourrir l’humanité

Le rôle des engrais est très important pour l’efficacité de l’agriculture mondiale. Car avec l’augmentation massive de la population qu’on a connue dans la deuxième partie du XXème siècle, la production de céréales a réussi une performance extraordinaire puisqu’on produit 3,5 plus de riz et de blé et six fois plus de maïs que dans les années 60.

Notons que cela s’est fait sans augmentation des surfaces consacrées aux céréales. Car on a beau défricher à tour de bras nombre de forêts, en particulier tropicales, dans le monde, pour augmenter la taille de la « ferme monde », en fait, on urbanise, bétonne, privatise, érode, pollue à peu près autant que ce qu’on met en culture, ce qui fait que la surface consacrée aux céréales n’a absolument pas bougé dans le monde, autour de 700 millions d’hectares.

Depuis 65 ans, on cultive toujours environ 700 millions d’hectares de céréales : 220 millions pour le blé, 210 millions pour le maïs, 170 millions pour le riz, etc. Graphique de l’auteur à partir de stats FAO

Autrement dit, le facteur clé pour l’alimentation, c’est la productivité des céréales, puisqu’on ne peut pas jouer sur les surfaces. Et à son tour, une des conditions fondamentales pour obtenir cette productivité est de nourrir les plantes pour que l’on puisse, année après année, replanter sur les mêmes et trop rares surfaces, sans appauvrir la fertilité des sols. L’augmentation considérable de la production de céréales a donc été obtenue, en particulier, par la multiplication par neuf de la consommation d’engrais azotés !

Il faut se rendre compte que dans les pays d’agriculture moderne, les rendements ont énormément augmenté, mais n’augmentent plus depuis 30 ans. En France par exemple, on est passé de 25 à 75 quintaux à l’hectare entre les années 60 et les années 90 et, depuis, les rendements stagnent, avec de grandes variations annuelles en fonction des conditions météorologiques. Or avec le réchauffement climatique, la dégradation de ces conditions météorologiques se fait de plus en plus fréquente. Donc on ne sait pas produire plus de 70 quintaux à l’hectare de blé.

Notons au passage que le blé bio, qui lui n’utilise pas d’engrais minéraux, voit aussi son rendement stagner depuis vingt ans, mais non pas à 70-75 quintaux, comme le blé traditionnel, mais à deux fois moins, un peu moins de 30 quintaux à l’hectare.

Les rendements de blé ne progressent plus en France, avec de grandes disparités annuelles en fonction des conditions météo. Les rendements de blé bio stagnent aussi, à moins de deux fois moins que le blé « chimique ». Graphique de l’auteur à partir de données Agreste et Arvalis

Ceci donne une indication de la catastrophe absolue que peut représenter l’impossibilité mondiale de nourrir les champs de céréales, en particulier avec des apports d’azote. Si on voulait produire autant de blé et de maïs en France sans engrais minéraux et avec des techniques biologiques, il faudrait carrément doubler les surfaces consacrées aux céréales.

C’est en avril-juin qu’on doit épandre les engrais, sous peine de graves conséquences

Les mois d’avril à juin sont précisément la période absolument cruciale car les engrais azotés doivent être appliqués à la fin de l’hiver ou au début du printemps pour le blé, et au printemps pour le maïs et le riz. À ce stade, une non-application d’engrais ou une sous-dose devient irréversible pour la campagne. Donc le choc sur la production future des céréales de l’année 2026 est déjà en grande partie engagé. Et comme ce blocage du détroit d’Ormuz risque de durer, les conséquences vont être considérables.

D’une part, comme pour le pétrole, la raréfaction des céréales crée une augmentation importante des prix. Pour l’urée, elle est de 50 à 75 % ! Dans les pays riches, comme en Europe ou aux Etats-Unis, il est probable qu’on appliquera quand même à peu près autant d’engrais, mais, comme cela va coûter beaucoup plus cher, la rentabilité des cultures céréalières sera fortement minorée.

Pour le blé français de 2026, il est probable que la plupart des agriculteurs s’étaient approvisionné avant la crise, mais cette dernière va les frapper durement pour le maïs et le tournesol. Des estimations arrivent à un surcoût de l’ordre de 420 millions d’euros (en partie compensés par l’aide d’urgence de l’état de 90 millions… Donc la hausse des charges des agriculteurs céréaliers devraient tourner autour de 300 millions d’euros, dont il n’est absolument pas sûr qu’elles soient compensées par les augmentations de prix et de chiffre d’affaires.

Le bureau d’études Agriculture Stratégie a ainsi publié des cartes montrant que la baisse de la marge brute à l’hectare, et donc des revenus des agriculteurs céréaliers français, va être considérable, en particulier dans les grandes plaines céréalières de la moitié nord du pays.

Donc les agriculteurs français vont produire moins de blé et de maïs tout en dépensant davantage, ce qui risque de les décourager de semer autant de surfaces céréales l’année prochaine ; donc l’effet boule de neige durera plusieurs années. Car si la crise dure, en année pleine 2027 le risque pourra monter jusqu’à 1,5 milliards de charges supplémentaires… qui pourront néanmoins être diminuées par un basculement plus rapide vers l’agriculture régénérative (en particulier via la diminution drastique du labour et la couverture permanente des sols avec des légumineuses).

Rassurons-nous, à court terme, ceci n’aura néanmoins qu’une incidence moyenne sur le prix de la nourriture des Français. Car dans ce que nous mangeons, le prix de la matière première est relativement faible, seulement de l’ordre de 7 %.

Dans le prix de notre sacro-sainte baguette (très artisanale), le prix du blé ne représente qu’entre 5 et 8 %. Si le boulanger augmente ses tarifs, ce sera probablement plus à cause du prix de l’énergie et du transport que de celui du blé.

En fait, paradoxalement, ce qui est plus sensible au prix du blé, et pourrait donc augmenter, ce sont par exemple les pâtes, qui sont des produits complètement industriels. Personne ne se lève à 2h du matin pour faire des nouilles, ce sont les machines qui travaillent presque toutes seules, et en fin de course, l’industriel les vend par tonne. Le poids du blé dans le prix des nouilles est donc beaucoup plus important que dans la baguette.

Il en va de même pour l’élevage. La nourriture du cochon représente 70 % de ses coûts de production. Et qu’est-ce qu’il mange le cochon ? Du blé, du maïs, du soja, du colza, du tournesol : rien que des productions dont les prix vont flamber. Quand le prix des céréales augmente, le prix de la côte de porc ne peut qu’amplifier fortement cette hausse, et les revenus des éleveurs diminuer dangereusement. De même pour le poulet de chair, qui a consommé de l’ordre de 5,5 kilos d’aliments avant d’aller à l’abattoir ; et la poule pondeuse qui doit manger de l’ordre de 150 grammes tous les jours pour pondre un œuf de 50 à 70 grammes.

Au total, il n’est pas exclu d’observer une augmentation non négligeable des prix alimentaires pouvant aller jusqu’à 8 à 15 %. Cela ne provoquera pas de famine en Europe, mais probablement un certain nombre de troubles sociaux, et risque d’animer fortement la campagne des présidentielles de 2027.

Les engrais produits dans le Golfe sont stratégiques

Les dix plus gros exportateurs d’engrais azotés en 2023. Illustration de Benjamin Nowak, à partir de chiffres FAO

Comme l’a remarqué l’agronome Benjamin Nowak, le marché des engrais azotés est fortement concentré. Les dix principaux producteurs d’engrais azotés produisent 78 % de la production mondiale, dont les deux tiers viennent de quatre pays seulement : la Chine, l’Inde, les États-Unis et la Russie. Mais les trois premiers consomment l’essentiel, voire la totalité de leur production. Et comme l’Inde et la Chine fabriquent leur engrais avec beaucoup de gaz provenant justement… du Golfe, leurs usines ne tournent pas actuellement à plein régime ! Quand-aux usines russes, elles sont maintenant régulièrement bombardées par les Ukrainiens ! Pour les pays acheteurs, les fournisseurs du Golfe Persique (Arabie Saoudite, Qatar, Iran) sont donc essentiels et la pénurie réelle.

Dans les pays du Sud, les conséquences vont être dramatiques

C’est dans les pays du sud que les conséquences vont être les plus dramatiques, parce que l’Asie et l’Afrique s’approvisionnent principalement en urée et en ammoniac dans les pays du Golfe, contrairement à ce que fait la France, et qu’ils n’auront pas les moyens de trouver cette année d’autres fournisseurs,

Il est plus que probable que, dans ces régions, nombre d’agriculteurs pauvres ne pourront pas se payer du tout d’engrais vu les prix prohibitifs pour leur pouvoir d’achat, et qu’en conséquence leur production va chuter considérablement.

Imaginons ce qui pourrait bien se passer dans un certain nombre de pays.

En Égypte, la consommation de pain est particulièrement élevée avec près de 200 kilos de blé consommés par an et par habitant, dont 60 % est importé. Environ 80 % de la population bénéficient de subventions pour le pain (chaque personne peut obtenir jusqu’à 5 pains par jour au prix subventionné). Photo Mohanad5ayman Wikipédia

L’Egypte, par exemple, est totalement incapable de nourrir sa population. Chaque année, c’est le plus grand importateur mondial de blé. La baisse de sa production va être considérable vu qu’il dépend quasiment totalement des importations d’engrais des pays du Golfe. Et les importations de blé vont être pour lui beaucoup plus problématiques, puisque le cours du blé mondial risque d’être beaucoup plus cher. De plus, les revenus générés par le Canal de Suez vont fondre, réduisant les possibilités qu’aura le gouvernement d’agir pour amortir le choc. Concrètement, on peut d’ores et déjà y prévoir une augmentation du prix de l’aliment de base, le pain, de 25 à 40 %. Inutile de dire que cela va affecter considérablement l’alimentation des Égyptiens les plus pauvres. On estime que 5 à 10 millions de personnes supplémentaires vont avoir du mal à se nourrir, ce qui pourrait provoquer des émeutes de la faim et une instabilité politique qui va rejoindre celle des autres pays du Moyen-Orient.

L’Inde se classe au deuxième rang mondial des producteurs de riz et de blé. Elle doit nourrir près de 1,5 milliards d’habitants ; si sa productivité baisse, c’est une véritable catastrophe. Al Jazeera English – Wikipedia

En Inde, l’agriculture est très intensive et dépend énormément des importations d’engrais. L’État a davantage de moyens et a commencé à les subventionner pour éviter un désastre. Grâce à cela, il est possible que, hors problèmes climatique (qui sont pourtant tout à fait possibles, rappelons qu’au mois d’avril, il faisait déjà entre 40 et 48° dans les plaines céréalières de l’Inde), la production indienne de blé et de riz ne baissera que de 5 à 10 % et que du coup, l’inflation alimentaire pourrait n’être que de 10 à 25 %. Mais, pour des centaines de millions d’Indiens qui sont très pauvres, cette inflation est énorme. Et donc on estime que ce sera de l’ordre de 20 à 40 millions d’Indiens supplémentaires qui vont connaître la faim.

Apport d’engrais chimique dans une rizière en Afrique. Wikipedia

Mais le pire va être certainement en Afrique. Un continent extrêmement vulnérable puisque totalement dépendante des importations d’engrais. On pense qu’il s’épandra entre 30 et 60 % de moins d’engrais sur les champs africains. Ce qui devrait provoquer une chute de 15 à 30 % de la production locale, en particulier de mil, de maïs, de riz et de sorgho. Les marchés locaux sont très sensibles aux coûts de production, et il est à craindre que les prix alimentaires augmentent de 30 à 80 % suivant les régions et qu’au bout du compte, de 40 à 80 millions de personnes supplémentaires vont devoir affronter la faim. On peut malheureusement dire que le blocage du détroit d’Ormuz va provoquer une vraie crise alimentaire en Afrique.

Au total, il est probable que la production mondiale de céréales baisse de 5 à 10 %, que les prix mondiaux de céréales augmentent de 20 à 40 % et que le nombre de personnes supplémentaires qui vont être touchées par la faim sera entre 80 et 150 millions, dont la moitié en Afrique.

Il nous reste à espérer que 2026 ne soit pas une trop mauvaise année sur le front des catastrophes environnementales… Mais maintenant on sait qu’il y aura très probablement beaucoup plus de morts de faim à cause des guerres du Moyen-Orient que de morts directes de ces différentes guerres.

Les ONG ne pourront pas jouer correctement leur rôle d’amortisseur

Ceci se situe dans un contexte où les pays occidentaux ont baissé considérablement leur aide aux pays du Sud, à commencer par les États-Unis d’Amérique, où l’on a purement et simplement supprimé l’agence USAID, qui était et de loin le plus gros financeur de l’aide humanitaire internationale. Une bonne partie de ces crédits passait par des ONG européennes, qui se trouvent de ce fait en grande difficulté pour continuer à assurer leurs missions.

Mais on peut noter que l’Europe fait exactement la même chose à bas bruit et qu’elle a baissé ses aides de plusieurs milliards d’euros….

Les ONG comme Action contre la Faim ont vu leurs budgets baisser considérablement, de l’ordre de 50 %. 1 300 projets ont d’ores et déjà arrêtés dans le secteur de la solidarité internationale, avec une fermeture ou réduction des activités dans 23 pays. Ceci a directement affecté 1,5 millions de personnes secourues par ACF (arrêt de soins nutritionnels, refus de nouveaux patients « renvoyés chez eux »). ACF a déjà licencié plus de 1300 de ses collaborateurs…

On considère que, d’ores et déjà, ces désengagements ont affecté 2,3 millions d’enfants à travers le monde, et que cela provoquera de l’ordre de 370 000 décès supplémentaires par an…

Ormuz va très certainement amplifier fortement ces très mauvaises nouvelles…

Avec les conséquences d’Ormuz, quel sera le prochain slogan d’Action contre la faim ?

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation, faim dans le monde et développement durable. Président ou administrateur d’ONG et de fondations. J'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agricultures d'Angers). Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde. Il en est sorti quatre livres de synthèse, un sur l'agriculture, l'alimentation, la faim et le réchauffement climatique. Des livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange. Il est également illustré par une chaine YouTube http://nourrir-manger.com/video
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