Les principales menaces qui pèsent sur l’humanité ne sont pas celles auxquelles nous pensons quotidiennement ! En matière alimentaire, nous avons très peur de nous faire empoisonner, alors que ce risque est devenu très faible, particulièrement en France. En revanche, nous sous-estimons fortement LE danger qui menace nos enfants et petits-enfants : l’obésité.
Une étude publiée dans The Lancet s’est risquée à estimer les années de vie en bonne santé que l’humanité pourrait perdre entre 2025 et 2100. L’obésité arriverait largement en tête, avec 23 milliards d’années perdues, trois fois plus que le tabagisme et dix fois plus que l’alcoolisme ! Selon cette évaluation, elle pèserait même davantage que des menaces qui nous préoccupent beaucoup, comme l’usage malveillant de l’intelligence artificielle ou le risque nucléaire ! Et ils ne mentionnent même pas les effets délétères des pesticides !
Il s’agit bien sûr de projections, mais leur ampleur donne à réfléchir.
Comme le remarquait déjà Pascal dans ses Pensées : « on ne s’occupe que de ce qui n’est pas, et non de ce qui est ».


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L’obésité nous menace tous, beaucoup plus que nous le pensons
L’humanité a passé 10 000 ans à lutter contre la faim. Aujourd’hui, son plus grand défi serait-il de survivre… à l’abondance ? Le paradoxe est cruel : la faim continue de tuer — un enfant en meurt encore toutes les dix secondes —, mais l’obésité tue désormais davantage que la sous-alimentation. Pendant que nous cherchons à vaincre un fléau ancien, un autre progresse à une vitesse impressionnante. Et il ne s’agit même pas d’une maladie infectieuse !
Contrairement aux pandémies classiques, elle ne se transmet ni par l’air, ni par l’eau, ni par contact. Pourtant, elle se propage comme une traînée de poudre.
D’après l’Organisation mondiale de la santé, 2,5 milliards d’adultes étaient en surpoids en 2022, soit 43 % de la population adulte mondiale. Le cap d’un adulte sur deux pourrait être franchi vers 2035. Plus de 390 millions d’enfants étaient déjà en surpoids en 2022.
L’obésité proprement dite, c’est-à-dire un excès de poids devenu dangereux pour la santé, touchait déjà plus d’un milliard de personnes en 2022 : une personne sur huit ! Il y a désormais davantage de personnes obèses dans le monde que de personnes qui ont faim. Depuis 1990, leur nombre a plus que doublé et celui des adolescents obèses a quadruplé, pour atteindre 160 millions.
Les États-Unis montrent la voie : selon le CDC (National Center for Health Statistics), en 2025, 73,6 % de leurs adultes étaient en surpoids, dont 42,4 % en situation d’obésité. La Chine, où urbanisation et modes de consommation occidentaux progressent rapidement, a multiplié par cinq son nombre de personnes obèses entre 2000 et 2022. À ce rythme, elle pourrait dépasser les États-Unis en nombre de personnes touchées dès 2030. Les deux plus grandes puissances mondiales se retrouvent ainsi confrontées à une crise sanitaire qui accompagne leur prospérité.
En France, d’après les centres spécialisés sur l’obésité du ministère de la Santé, l’évolution est moins rapide : en 2025, 47,3 % des adultes étaient en surpoids, dont 17 % en situation d’obésité, soit deux fois plus qu’en 1997. Les chiffres semblent cependant s’être stabilisés depuis 2010. Chez nos voisins, la situation est souvent plus préoccupante : au Royaume-Uni, le surpoids et l’obésité concernaient 66 % des adultes en 2024.
Contrairement aux pandémies classiques, l’obésité ne se transmet ni par l’air ni par contact. Pourtant, tout se passe comme si elle était contagieuse ! Nos habitudes alimentaires, nos traditions culinaires et notre perception du « poids normal » se construisent en famille et entre amis. Voir grossir son entourage peut modifier ce que chacun considère comme acceptable. Certaines études ont même suggéré qu’un ami d’ami pouvait influer, indirectement, sur les normes de poids du groupe ! Sans parler de véritable contagion biologique, notre entourage change nos habitudes, nos références et notre tolérance à l’embonpoint. L’environnement social joue donc un rôle majeur, bien au-delà des seules décisions individuelles.
Définition de l’obésité : comment le devient-on ?
L’outil le plus utilisé est l’indice de masse corporelle (IMC) : on divise son poids en kilos deux fois de suite par sa taille en mètres. Exemple, pour l’auteur de cet article, 78 kilos et 1,73 mètre, l’IMC est de 26 ; léger surpoids, mais… 15 kilos accumulés entre 20 et 70 ans !
Selon les seuils de l’OMS, le surpoids commence à 25, l’obésité commence à 30, devient sévère à 35 et « morbide » à 40.
Une fois le cordon ombilical coupé, tout ce que nous accumulons dans notre corps est d’abord entré par la bouche ! Nous consommons autour d’une tonne d’aliments et de boissons chaque année personne (approximativement 600 kilos de liquides et 400 kilos de solides). Notre organisme transforme cette matière, en utilise une partie et stocke le reste. Notre poids résulte, sur la durée, de l’équilibre entre les apports et les dépenses d’énergie : tout ce qui est rentré dans notre corps, moins tout ce qui en est sorti sous forme d’énergie, de transpiration et d’excréments…
Ce qui nous a permis de survivre pendant des millénaires peut aujourd’hui se retourner contre nous. La théorie du « génotype économe », proposée en 1962 par James V. Neel, suggère qu’une aptitude à constituer des réserves aidait nos ancêtres à traverser les famines. Cette explication génétique reste discutée, mais le renversement de notre environnement ne fait aucun doute. Pendant longtemps, la capacité de stocker de l’énergie pouvait aider à franchir les périodes de « vaches maigres ». Peut-être faut-il y voir une explication du prestige autrefois attaché aux femmes « fortes », si présentes dans l’art de certaines époques : ces réserves donnaient davantage de chances de survivre à l’hiver et de nourrir ses enfants.
Aujourd’hui, changement radical : les supermarchés regorgent de victuailles 365 jours par an, alors que notre activité physique quotidienne diminue.
L’exemple de plusieurs îles du Pacifique est spectaculaire : leurs populations, confrontées à un changement rapide d’alimentation et à la sédentarisation, figurent parmi les plus touchées par l’obésité au monde. De même pour les Inuits du Groenland.

À une autre échelle, pensons aux sportifs professionnels : habitués à dépenser parfois 4 000 à 8 000 calories par jour et à manger en conséquence, ils doivent revoir entièrement leur alimentation lorsqu’ils arrêtent l’entraînement intensif. Le nageur Michael Phelps, athlète le plus médaillé de l’histoire olympique, est souvent cité pour ses rations alimentaires gigantesques pendant la compétition. Mais lorsque les entraînements s’arrêtent, les besoins énergétiques chutent ; les habitudes, elles, ne changent pas forcément au même rythme ! Il a pris 20 kilos, et les footballeurs Pelé et Maradonna 40 et 52 kilos !
Bien sûr, il faudrait manger moins et bouger davantage… On nous le rabâche à longueur de campagnes sanitaires ! Mais les tentations sont partout : aliments trop gras, trop sucrés, trop salés, souvent ultra-transformés, portions généreuses, grignotage permanent. Pour dépenser les quelque 350 calories d’un pain au chocolat ajouté au petit-déjeuner, une personne de 70 kilos doit marcher d’un bon pas pendant environ 1 h 15, soit 5 à 7 kilomètres. Cela fait réfléchir !
À l’inverse, nous surestimons le risque de nous faire empoisonner
Nos arrière-grands-parents craignaient de mourir de faim ou de consommer une nourriture avariée. Aujourd’hui, nous redoutons surtout le prochain reportage télévisé consacré à une bactérie, un pesticide ou un additif. Pourtant, la sécurité sanitaire des aliments a fait des progrès considérables. En 1900, un Français sur trois mourait avant 60 ans ; les maladies infectieuses, les carences et la mauvaise conservation des denrées pesaient lourd dans cette mortalité. En 1950 encore, on aurait compté 15 000 décès attribués aux intoxications alimentaires. La situation sanitaire d’aujourd’hui est radicalement différente.
En France, l’espérance de vie dépasse 83 ans et les intoxications alimentaires causent, selon une étude de Santé Publique France, entre 232 et 358 décès par an, ainsi qu’environ 20 000 hospitalisations (soit… un petit millième des hospitalisations totales , qui sont de 20 millions)….
C’est évidemment trop, mais à comparer aux quelque 41 000 décès attribués à l’alcool et aux 68 000 liés au tabac, dont on se garde bien de parler trop souvent !
Notre pays figure dorénavant parmi ceux où la sécurité sanitaire des aliments est la mieux assurée, avec le Danemark et les Pays-Bas. L’indicateur 2024 Global Food Security Index, sur la résilience des systèmes alimentaires la place carrément à la 1ère place mondiale pour la sécurité sanitaire !
Et pourtant, chaque alerte concernant une bactérie ou un produit suspect suscite une émotion immense. Les rares défaillances visibles masquent les millions de repas consommés quotidiennement sans incident.
Pourquoi avons-nous malgré tout si peur de notre assiette ? Parce que les systèmes de contrôle sont devenus suffisamment efficaces pour que leurs échecs, heureusement rares, occupent presque toute la place dans l’actualité. Une simple diarrhée dans une maison de retraite peut maintenant faire la une des journaux ! Le risque spectaculaire retient davantage notre attention que le risque ordinaire, pourtant beaucoup plus lourd.
Ce n’est donc plus en France que ça se passe. Mais on ne peut pas encore fêter ce succès au niveau mondial malheureusement, car la situation est bien pire dans de nombreux pays : l’Organisation mondiale de la santé, dans son rapport sur la Sécurité sanitaire des aliments, estime que, chaque année, 866 millions de personnes – soit près d’une personne sur neuf dans le monde – contractent des maladies causées par la consommation d’aliments contaminés et que 1,52 million de personnes en meurent. La charge économique totale et la perte de productivité associées aux maladies d’origine alimentaire ont été estimées à 310 milliards de dollars en 2021.
L’obésité est un phénomène global : il faut la traiter comme tel
De multiples études montrent que les personnes souffrant d’obésité sévère (ou morbide, IMC ≥ 40) perdent en moyenne entre 8 et 10 ans d’espérance de vie : 6 ans chez les femmes, 8 ans chez les hommes, et 10 ans chez ceux qui démarrent dès leurs 20 ans !
Surtout, avant de décéder, elles risquent de vivre de nombreuses années en mauvaise santé, avec de multiples troubles associés : diabète, maladies cardio-vasculaires, cancers, troubles respiratoires, rénaux ou articulaires, douleurs chroniques, mobilité réduite… À ces atteintes physiques s’ajoutent des difficultés psychologiques et de véritables discriminations sociales.
On peut mesurer l’ampleur du problème en comparant les États-Unis et la France. En 1960, l’espérance de vie était proche de 69 ans dans les deux pays. En 2024, elle atteignait 83,7 ans en France, contre 79 ans aux États-Unis. L’obésité n’explique évidemment pas à elle seule cet écart, mais sa progression spectaculaire outre-Atlantique y contribue probablement.
De plus, cette maladie est éminemment sociale : c’est la maladie des riches des pays pauvres et des pauvres des pays riches !
Autrefois, l’embonpoint affichait la prospérité. Les paysans travaillaient dur, mangeaient souvent trop peu et rêvaient de viande ou de laitages. Les expressions populaires racontent cette histoire : on allait « gagner son pain à la sueur de son front », puis « gagner son bifteck », avant de vouloir « mettre du beurre dans les épinards », alors que maintenant on se contente de « faire de la thune ».
Cette situation reste cependant très présente dans nombre de pays du sud. Le surpoids y reste donc associé à la réussite matérielle. Dans les pays à faible revenu, l’obésité serait ainsi 25 % plus fréquente chez les plus riches que chez les plus pauvres.

En Inde, les femmes aisées seraient 2,5 fois plus souvent obèses que les plus démunies, et les hommes aisés 1,8 fois plus souvent que les plus pauvres.
En Egypte, le taux d’obésité touche environ 49,5 % des femmes, contre seulement 29,5 % des hommes. Hasardons une explication : dans les familles où le mari gagne suffisamment, il décourage parfois ses femmes et filles d’aller travailler (par peur qu’elles ne rencontrent d’autres hommes ?). Résultat : elles restent chez elle, ont peu d’activités physiques, s’ennuient… et parfois grignotent des aliments sucrés à longueur de journée…
Il ne s’agit pas seulement de préférences culinaires : les conditions de travail, les déplacements quotidiens, la place des femmes dans la société et les possibilités de pratiquer une activité physique modifient profondément les risques.
Mais dès que l’accès régulier à la nourriture se généralise, tout bascule : les plus favorisés ont les moyens de choisir leur alimentation et d’entretenir leur corps ; la course à la minceur détrône la course à l’affichage de l’opulence ; ce qu’il faut alors, c’est pouvoir afficher un corps svelte et bronzé dans un bikini tendance sur la plage.
A l’autre bout de l’échelle sociale, on se remet de ses frustrations séculaires en se gavant enfin de tout ce qui avait manqué avant : la viande, le gras, le sucré, le salé, les chips, les barres chocolatées, les boissons sucrées énergisantes, etc. La liste des tentations martelées par la publicité et offertes à prix modéré par les supermarchés est longue.
Des chercheurs ont même avancé un seuil autour de 25 000 dollars de PIB annuel par habitant à partir duquel l’obésité commencerait à basculer des riches vers les pauvres. Ce seuil dépend naturellement des sociétés, mais il illustre la transformation spectaculaire du statut social de l’embonpoint.
Le passage de la faim à l’abondance peut être incroyablement rapide. Le Brésil, qui comptait encore plus de 20 millions de personnes souffrant de la faim en 2000, est sorti de la carte de la faim de la FAO en 2024, avec moins de 2 % de sa population concernée. Les politiques sociales, notamment le programme Fome Zero engagé sous la présidence de Lula, ont contribué à ce succès remarquable. Mais, cette même année, l’obésité touchait déjà 26 % de ses habitants ; certaines projections avancent 44 % pour 2044. Le régime traditionnel à base de riz, de haricots et de légumes a trop souvent cédé la place aux sodas, aux snacks et aux fast-foods.
L’Afrique du Sud présente le même paradoxe : la faim y aurait reculé de 15 % à moins de 2 % de la population entre 2000 et 2024, tandis que l’obésité des adultes passait de 15 % à 33 %.
Ces pays affrontent désormais le « double fardeau » de la sous-nutrition et de la surnutrition, avec des moyens médicaux souvent plus limités que ceux des pays riches.
Côté pays riches, l’obésité est devenue récurrente… dans les populations les moins éduquées et les moins riches. Elle est littéralement passée intégralement des riches aux pauvres ! En Europe, d’après l’OCDE, les femmes et les hommes du groupe de revenu le plus bas ont respectivement 90 % et 50 % de plus de risque d’être obèses que ceux du groupe de revenus le plus élevé.
En France, d’après l’enquête INSERM ObÉpi-Roche, l’obésité touchait en 2020 :
- 22,1 % des ouvriers contre 11,5 % des cadres,
- 21,5 %, des personnes sans diplôme contre 12,8 % des diplômés du supérieur,
- 20,3 % des gens ayant des revenus inférieurs à 1 000 € par mois, contre 14,1 % pour ceux dont les revenus excèdent 3 000 €.

Dans notre pays, les fractures sociales et géographiques se lisent désormais sur les courbes de corpulence.
Conséquence cruelle : en passant des riches aux pauvres, l’obésité a cessé de faire envie. Elle entraîne parfois une véritable stigmatisation, comme si le surpoids prouvait à lui seul un manque de volonté : discrimination à l’embauche, harcèlement scolaire, difficultés relationnelles, voire refus de soins. Or nous venons précisément de voir combien les déterminants de cette maladie dépassent la volonté individuelle.
L’arrivée des nouveaux médicaments anti-obésité, dits « GLP-1 », pourrait encore bouleverser la donne. En agissant sur les signaux de faim et de satiété dans le cerveau, en ralentissant la vidange de l’estomac et en influant sur la régulation de la glycémie, certains de ces traitements permettent des pertes de poids de l’ordre de 15 à 22 %. Mais l’arrêt du traitement s’accompagne souvent d’une reprise de poids et leur accès reste très inégal. On peut donc craindre qu’une nouvelle inégalité s’ajoute aux anciennes : les plus favorisés auraient les moyens de bénéficier de ces traitements onéreux, tandis que les autres resteraient exposés aux mêmes environnements alimentaires. Aux États-Unis, le nombre de personnes traitées est déjà estimé entre 10 et 15 millions en 2026.
L’enjeu économique est gigantesque. Une étude d’Evaluate Pharma prévoit que le tirzépatide, commercialisé par Eli Lilly sous les marques Mounjaro et Zepbound, pourrait devenir le médicament le plus vendu de l’histoire, avec des ventes qui pourraient dépasser 70 milliards de dollars à l’horizon 2032. D’ores et déjà il a été plus vendu que le vaccin anti-covid. D’autres estimations avancent 100 à 200 milliards de dollars par an pour l’ensemble du marché mondial des traitements anti-obésité vers 2030-2035.
En tous les cas, la prise de conscience de l’ampleur incroyable de la menace pourrait bien influencer les priorités de la société. On ne peut pas exclure que certains pays riches rendent gratuit la consommation de ce médicament… constatant les énormes économies que cette mesure pourrait occasionner à la société ! Alors que les pays pauvres n’en auront jamais les moyens, ce qui pourrait en quelque sorte redessiner la géographie mondiale…

N.B. Une bonne partie de cet article est issu de mes travaux de cet été ayant abouti à l’écriture d’un nouveau livre : « Le Monde dans mon assiette – Ce que nos aliments racontent du monde ? et de nous-mêmes ». Mais, chers lecteurs, il vous faudra attendre 2027 pour le lire !