Pêcher moins de poisson

lafayette-plus-grande-usine-a-poisson2.jpg

La plus grosse « usine à poisson » du monde, le Lafayette, a 228 mètres de long, jauge 50 000 tonnes et peut traiter à l’aide de ses 320 hommes d’équipage et de ses 50 chalutiers associés, jusqu’à 1 500 tonnes de poisson par jour….

 

Un rapport de l’ONG Ocean 2012 (ocean2012.eu/?lang=fr) nous a récemment alertés : symboliquement, depuis le 21 mai 2012, la France a fini de consommer son propre poisson, et mange donc du poisson importé. La part du poisson importé (c’est-à-dire pêché hors de nos eaux territoriales) dans notre consommation est en effet passée de 1/3 en 1960 à 2/3 en 2012 ! Comment est-ce possible dans un pays qui possède tant et tant de côtes ?

La consommation de poisson a très fortement augmenté sur la planète dans les dernières décennies. On mange annuellement sur terre 132 millions de tonnes de poisson, contre 18 millions en 1950 ! En moyenne 19 kg de poisson et crustacés par an et par humain, soit 16 % des protéines animales absorbées ; la France est largement au-dessus avec 35 kg, contre 10 en 1950, elle draine donc plus que « sa » part. D’une manière générale, les européens consomment actuellement beaucoup plus de poisson que ceux que leurs mers peuvent produire.

La situation est particulièrement grave : d’un côté, 40 millions de pêcheurs artisanaux qui survivent de plus en plus difficilement et approvisionnent pour la plupart le milliard de personnes pour lesquelles le poisson est l’unique source de protéines animales. En face sont apparus des « pêcheurs industriels », largement subventionnés, équipés de bateaux énormes munis de sonars, de radars et de chaluts ou de filets dérivants qui vont de plus en plus profond. Ils ne représentent que 1 % de la flotte mondiale, mais ramènent la moitié des prises et l’essentiel des 20 à 40 millions de tonnes gaspillées (espèces non ciblées, mammifères marins, tortues, oiseaux de mer, poissons trop petits, etc., qui sont rejetés morts, sans être commercialisés ni consommé).

Si on ajoute à cela le réchauffement et la pollution des eaux, on estime que d’ores et déjà, 29 % des espèces de poissons et crustacés sont en passe de disparaître purement et simplement, et leur pêche a déjà chuté de près de 90 %. Exemples : la morue de l’Atlantique nord, qui semble avoir atteint le point de non-retour où elle ne se reproduit plus (la saga des Terre-neuvas est bien terminée), ou le thon rouge de Méditerranée.

Il faut donc que la communauté internationale réagisse vigoureusement en régulant « vraiment »cette activité. A commencer par l’Europe qui s’y emploie, mais avec un succès mitigé. La « vraie » solution consiste évidemment à élever les poissons plutôt que les pêcher, tout comme on est passé il y a 3000 ans sur la terre ferme de la chasse à l’élevage. C’est la pisciculture, qui croît heureusement très fortement : actuellement le tiers des poissons consommés dans le monde sont issus des élevages. Principalement asiatiques puisqu’ils sont à 90 % en Chine et dans le Sud-est asiatique. Pas en Europe, qui ne pèse qu’un modeste 3,5 % de cette activité (avec, entre autres, avec le saumon norvégien), et surtout pas en France, qui, elle, ne fait pratiquement rien en la matière, préférant réserver son littoral au tourisme.

Mais là, nouveau problème : les premiers éleveurs ont sagement veillé à domestiquer des races herbivores (vaches, chèvres, moutons), pas des races carnivores (tigres, guépards, etc.) ! En matière de poissons on fait justement l’inverse : la plupart ceux ceux que nous aimons manger sont justement… carnivores (saumon, bar, daurade, truites, thon, etc.), sans compter les crevettes : ils mangent… du poisson, pour au moins 30 à 50 %. Il faut donc pêcher préalablement d’énormes quantités d’espèces qui se nourrissent de plancton (anchois sardines, harengs, chinchards, merlans bleus, etc.) pour nourrir les poissons d’élevage, à l’aide de farines ou d’huiles de poissons. Dans la pratique, 53 % des farines de poisson (en particulier d’anchois) et 87 % de l’huile de poissons pêchés en mer nourrissent les poissons en aquaculture ; pour ce faire, ils ont pratiquement déserté le menu des poulets d’élevage. Pour nourrir nos saumons de Norvège, on écume et assèche actuellement le Pacifique Sud, car il faut 3 à 5 kilos de petits poissons pour produire un kilo de gros !

Il faut donc passer au poisson herbivore, comme la carpe chinoise ou le tilapia africain. Surtout que, animal à sang froid, son taux de transformation de protéines végétales en animales est particulièrement attractif, de l’ordre de 2,5 kilos de végétal pour un kilo de carpe, contre 4 pour le poulet et 6 pour le porc.

  elevage-de-carpe-en-chine.jpg

Elevage de carpes en Chine

Plusieurs pistes restent néanmoins à explorer, par exemple :

·     En France, nous allons (enfin) construire des parcs éoliens en pleine mer, pourquoi ne pas profiter de ces infrastructures pour les entourer de parcs piscicoles éloignés des côtes touristiques ?

·     De plus, pourquoi ne pas implanter des bassins sur terre, près des mers ou des lacs et rivières, en sites propres, pour élever des poissons ?

·     Il est urgent de poursuivre les recherches pour transformer nos poissons préférés de carnivores à omnivores et réduire leur dépendance aux poissons des océans froids.

·     La communauté internationale doit poursuivre ses efforts pour réglementer la pêche industrielle, et protéger l’activité et les revenus des petits pêcheurs artisanaux qui ont besoin de cette activité pour seulement survivre.

·     Et enfin il conviendra de manger moins de poisson, surtout dans les pays comme la France qui en mangent largement plus que la moyenne, et que ce que l’écosystème peut générer. Surtout moins de poisson qui se situent au bout de la chaine alimentaire, les grands poissons prédateurs carnivores (espadons, thon, daurade, loup de mer, lotte, brochet, etc.), car en plus de tout, ils se chargent en mercure, cadmium, DDT et autres poisons. La concentration peut en effet être multipliée par 10 en passant du poisson mangé au poisson mangeur. Après deux ou trois stades de la chaîne alimentaire, on passe à des multiples par 100 ou 1 000…

NB. : J’ai commenté cela sur Europe 1 le 31 mai, on peut clicker ici pour écouter l’émission de 10 mn


A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
Ce contenu a été publié dans Actu NOURRIR, Actualités, avec comme mot(s)-clé(s) . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

4 réponses à Pêcher moins de poisson

  1. Kate dit :

    D’action des Grands! Je pêche Pologne, un endroit magnifique avec un grand choix de poissons. Culture polonaise est ce que j’aime. Si vous voulez faire l’expérience quelque chose de nouveau est le bienvenu.

  2. Nicolas dit :

    Bonjour, encore une fois un excellent article qui donne un aperçu assez inquiétant de la situation.

    Vous parlez du rapport de l’ONG Océan 2012, et d’une de ses constatations (la France ne consomme plus son propre poisson). Vous parlez également de la toxicité présente chez certains poissons carnivores (ceux au bout de la chaîne alimentaire…).

    Peut-considérer que la France importe du poisson du Japon ? On sait très bien que l’étiquetage n’est pas toujours très fiable surtout pour les produits importés…

    Je veux bien sur parler de la présence de césium dans le poisson. Le cas a été identifié chez des poissons (Thon rouge) pêchés au large de la Californie et originaires du Japon :

    http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/05/29/des-thons-rouges-contamines-par-la-radioactivite-de-fukushima_1708696_3244.html

  3. Bruno Parmentier dit :

    <p>Bonjour,<br />
    Je ne suis pas un spécialiste, et le suivi des étiquetages n’est surement pas très fiables, mais je suppose que les flux sont plutôt à l’inverse : les japonais mangent énormément de poisson et en importent nettement plus qu’ils n’en exportent, y compris malheureusement des thons rouges de la Méditerranée…<br />
    Nos importations européennes viennent évidemment majoritairement de l’Atlantique, ou de l’Océan Indien, mais ne doivent pas venir beaucoup du Pacifique Ouest, et le risque d’ingurgiter du césium de Fukushima dans nos assiettes de poisson me paraît donc… faible, jusqu’à preuve du contraire.</p>

  4. escorts Paris dit :

    Je viens d’ajouter votre flux à mes favoris. J’aime beaucoup lire vos messages.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Merci de taper les caractères de l'image Captcha dans le champ

Please type the characters of this captcha image in the input box