De la crise à la famine, scénario catastrophe

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Le mémorial de la famine à Dublin

Entre 1846 et 1851, les récoltes de pommes de terre irlandaises sont perdues à cause du mildiou, ce qui provoque 1 million de morts et 2 millions d’immigrés.

 

La France, qui affiche aujourd’hui une agriculture largement exportatrice, a quand même connu onze disettes au XVIIe siècle, seize au XVIIIe, et dix encore au XIXe. même au XXe siècle, les deux guerres mondiales ont provoqué pénuries et rationnements et il a fallu attendre 1949 pour voir disparaître les cartes de rationnement et 1986 pour que les préfets cessent de fixer le prix du pain à Paris !

Une journaliste m’a récemment interrogé car elle me disait préparer une fiction sur un éventuel retour des famines en France ; est-ce envisageable ?

La première réponse est évidemment négative : avant que les famines n’arrivent dans l’Hexagone, bien d’autres régions du monde les auront vues se déployer, et, même en Europe, bien d’autres pays moins bien dotés en agriculture. Nous produisons plus de nourriture que nous n’en consommons, ce qui contribue efficacement à notre balance commerciale. Bien évidemment, si des pénuries arrivaient, nous commencerions par nous servir nous-mêmes.

D’ailleurs, qu’est une vraie crise ? Je propose une définition simple : c’est lorsque les banlieusards arrachent les rosiers de leur jardin et les habitants des immeubles leurs géraniums de leur balcon pour… planter des pommes de terre ! Je constate qu’on n’y est pas encore bien heureusement.

Ceci dit, cette question peut être l’occasion de réfléchir sur nos fragilités. Nous avons probablement l’agriculture la plus « moderne » du monde : nulle part ailleurs qu’en Europe de l’Ouest on arrive à sortir en moyenne 80 quintaux de blé à l’hectare, même sur des mauvaises terres, comme par exemple en Champagne (rappelons ici une constatation simple : partout où on a planté des vignes dans le temps c’est que les terres rendaient mal pour le blé !). Aux États-Unis, pays très extensif, les performances sont près de deux fois inférieures ; en Ukraine aussi, sur les meilleures terres du monde… De la même manière, alors que nos grands-parents étaient contents lorsqu’une vache leur donnait 3 000 litres de lait par an, maintenant on est déçu à moins de 8 000. Mais cette modernité se double d’une grande fragilité : nous sommes probablement les plus dépendants au monde de l’accès à des ressources extérieures soit non renouvelables, comme le pétrole et le gaz, soit de plus en plus aléatoires, comme le soja. En particulier, nous avons développé un élevage exceptionnel dans notre pays, mais qui a un talon d’Achille extrêmement préoccupant : une bonne partie de nos animaux mangent des végétaux, en particulier du soja ou du maïs, produits à 15 000 km de nos côtes. De même, nos céréales ont un énorme besoin d’engrais ; or l’engrais principal, le nitrate, est fabriqué à base de gaz naturel importé, et les autres, comme le phosphate, est très largement acquis à l’étranger dans des mines qui commencent à s’épuiser.

D’où l’idée d’un scénario catastrophe que j’ai fini par lâcher dans la conversation, en cas de cumul dans le temps des trois principaux risques qui menacent l’agriculture. Le risque climatique, qui pourrait bien provoquer plusieurs années de suite des sécheresses (ou des inondations) aux conséquences très fâcheuses. Le risque sanitaire, qui verrait arriver de nouvelles maladies ou de nouveaux prédateurs qui s’attaqueraient à nos récoltes ou à notre cheptel et qu’on ne saurait pas rapidement éradiquer. Et le risque géopolitique qui menacerait la circulation des bateaux sur les mers, et / ou l’appétence des pays producteurs d’énergie, d’engrais ou de protéines végétales à nous les vendre à un prix raisonnable. Voir le risque de troubles sociaux intérieurs qui pourraient menacer l’approvisionnement en particulier de la région parisienne (en se limitant à 1 kilo de nourriture par personne et par jour, il faut faire rentrer quotidiennement en Ile de France au moins 10 000 tonnes de nourriture !).

Dans le cas le pire, la simultanéité de ces trois événements, ce serait effectivement plus compliqué de manger. Je ne crois pas que nous risquions au moins à court terme ce qu’il est convenu d’appeler une famine, mais des transformations notables de nos habitudes alimentaires évidemment que oui. Dans ce scénario, une bonne partie de notre élevage s’effondrerait rapidement purement et simplement. De plus, les rendements céréaliers chuteraient, ainsi que celui des fruits et légumes.

Nous avons doublé notre consommation de viande et plus que doublé notre consommation de lait en deux générations, pour arriver actuellement à 85 kg de viande et 90 kg de lait par personne et par an. Idem pour les fruits. Il est clair que, si les prix de ces produits augmentent très fortement, notre consommation pourrait revenir à celle qu’elle était dans les années 50 : évidemment peu de changements à Neuilly-sur-Seine ou à Nice, mais beaucoup à Aubervilliers et à Béthune : de la viande et des laitages seulement une ou deux fois par semaine, et de nouveau beaucoup plus de pain, de pâtes et de pommes de terre. Or c’est beaucoup plus difficile socialement d’accompagner la régression sociale, surtout quand elle se traduit par une régression alimentaire que l’augmentation régulière du niveau de vie. On pourrait donc imaginer l’apparition de troubles sociaux majeurs, et de pillage de supermarchés ou de camions de livraison… Ce serait une vraie crise en France, une véritable épreuve dans un pays démocratique, qui éprouverait fortement la solidité de nos mécanismes de solidarité sociale, même s’il est peu probable qu’on puisse utiliser à bon escient le mot de famine.

Le pire n’arrive pas toujours ! Personnellement je ne crois pas à ce scénario catastrophe. Mais, puisque les temps sont devenus beaucoup plus incertains pour nous, pourquoi ne pas commencer à réfléchir à ce que nous ferions si les choses allaient vraiment mal ?

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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