Faim zéro : Brésil et maintenant Mexique

Il est temps de maîtriser ce concept de « Faim zéro » lancé par le président brésilien Luiz Ignacio « Lula » da Silva qui annonçait dans son discours d’intronisation : « Si, à l’issue de mon mandat, chaque Brésilien mange trois fois par jour, alors j’aurai accompli la mission de ma vie ». Ce programme a permis à 20 millions de Brésiliens de sortir de la pauvreté (ils sont passés de 28 à 10 % de la population), réduit la malnutrition infantile de 61 %, la mortalité infantile de 45 % et la pauvreté rurale de 15%, en favorisant l’agriculture locale et la consommation de produits locaux. Le Brésil est devenu une référence internationale en matière de sécurité alimentaire.

Faim zéro Brésil

 

Faim zéro : le Brésil qui mange aide la Brésil qui a faim

Les différents rapporteurs spéciaux des Nations-Unies sur le Droit à l’alimentation, Jean Ziegler et surtout Olivier de Schutter ont tenté de montrer que la mise en œuvre de ce droit est possible, et évidemment éminemment souhaitable et qu’il s’agit d’abord de mettre en œuvre les politiques nationales dans ce sens. Notons que c’est quand même incroyable qu’il ait fallu attendre l’arrivée de Lula au Brésil pour qu’un gouvernement se fixe officiellement cet objectif ! Sauf cas extrêmes du type catastrophe naturelle, éradiquer la faim, ce n’est pas d’abord un problème des paysans, des ONG, de l’aide internationale ou des fournisseurs de semences, d’engrais ou de matériel agricole, ça consiste avant tout à mettre en œuvre une véritable politique nationale ! La faim est politique, son éradication aussi.

Et bien, réjouissons-nous, cette idée simple commence à se répandre dans les esprits : ce défi Faim zéro a été officiellement lancé au niveau mondial par le Secrétaire général de l’ONU M. Ban Ki-moon en juin 2012, lors de la Conférence sur le développement durable Rio +20. Son ancien promoteur brésilien, M. José Graziano da Silva, qui est maintenant devenu directeur général de la FAO, vient de préciser à son tour en avril 2013 : « C’est principalement au gouvernement d’un pays qu’incombe la sécurité alimentaire de ses ressortissants : les objectifs du Millénaire pour le développement nous ont beaucoup fait progresser. Mais 870 millions de personnes souffrent toujours de la faim, aussi la guerre contre l’insécurité alimentaire est-elle loin d’être terminée. La seule réponse efficace à l’insécurité alimentaire reste l’engagement politique au niveau national, renforcé aux échelons régional et mondial par la communauté internationale des donateurs et les organisations internationales. Le droit à l’alimentation dans le contexte de la sécurité alimentaire nationale est désormais une base de discussion acceptée dans le monde entier ».

Les brésiliens avaient mis en œuvre un ensemble coordonné de mesures très efficaces, qui n’ont pas été étrangères au fait qu’après deux mandats, Lula soit un des seuls dirigeants politiques de la planète à avoir gardé une popularité incroyable en temps de crise et que son adjointe Dilma Rousseff, ait été élue à son tour :

  • Un système d’allocations familiales : la Bolsa Familia : 40 € en moyenne sont versés chaque mois aux femmes dont les enfants vont à l’école et sont suivis médicalement, fléchés sur les achats alimentaires. Cet argent a permis de redynamiser le petit commerce local.
  • Un programme de renforcement de l’agriculture familiale via le crédit et l’assurance, le PRONAF : bonification des taux d’intérêt des prêts pour les agriculteurs familiaux sous condition de revenus.
  • Un programme d’achat public de produits alimentaires, le PAA : la Compagnie Nationale d’Offre Alimentaire achète des produits alimentaires aux agriculteurs familiaux pour les fournir aux programmes de facilitation de l’accès à l’alimentation. Ces achats étatiques sont bonifiés de 30 % pour les productions issues de l’agroécologie, afin d’encourager ce type d’agriculture, et plafonnés pour chaque agriculteur, afin de profiter au plus grand nombre.
  • Un programme d’alimentation scolaire : le PNAE qui fournit aux élèves des établissements publics un repas gratuit, sain et adapté aux habitudes et traditions alimentaires, constitué au moins à 30 % de denrées issues de l’agriculture familiale locale achetées via le PAA.
  • D’autres instruments concernaient la gestion des risques (assurances), la régulation de certains prix, des dispositifs de formation professionnelle et de renforcement des capacités des acteurs, des systèmes de contrôle sur la qualité nutritionnelle, etc.

En ce début d’année 2013, une autre bonne nouvelle tombe (savourons-les, il n’y en a pas tant que cela !) : le nouveau gouvernement mexicain de M. Enrique Peña Nieto se lance à son tour, avec la Croisade nationale contre la faim, qui devrait toucher (dans un premier temps) 7,4 millions de personnes avec un budget de 18 milliards d’euros et un programme en 5 points :

  1. Zéro faim à partir d’une alimentation et une nutrition adéquate des personnes dans un état de pauvreté multidimensionnelle extrême et de manque d’accès à l’alimentation.
  2. Éliminer la malnutrition infantile sévère et améliorer les indicateurs de poids et de taille des enfants.
  3. Augmenter la production d’aliments et le revenu des paysans et petits producteurs petits agricoles.
  4. Minimiser les pertes post-récolte et d’aliments durant leur stockage, transport, distribution et commercialisation.
  5. Promouvoir la participation communautaire pour l’éradication de la faim.

Cruzada national contra el hambre2

Nous voulons transformer la vie de 7,4 millions de mexicains

Le Mexique, 11e pays du monde pour sa population (115 millions d’habitants) et 14e pour le poids économique, revient de loin en la matière : souhaitant profiter de sa position unique au monde, seul pays du Sud directement frontalier avec une grande puissance du Nord, il a signé un accord de libre-échange avec les USA et la Canada, une sorte d’alliance de la carpe et du lapin. Avec des salaires en moyenne 5 fois moins élevés, il a vu affluer sur son territoire des milliers d’usines de montage, qui ont créé des emplois, toujours précaires (car délocalisables en Asie à tout moment), mais actuellement bien réels. Mais le prix à payer a été de laisser également passer du Nord au Sud les camions de maïs subventionné qui ont complètement ruiné son agriculture, à la productivité 3 à 4 fois plus faible que celle de son grand voisin. Les paysans ruinés ont déserté les campagnes pour s’embaucher comme ouvriers dans les villes, et le pays est devenu fortement dépendant en matière alimentaire. Depuis 2000 ce pays a triplé ses importations de maïs et de riz et doublé celles de blé et de lait ! Les premières émeutes de la faim, en janvier 2007, ont eu lieu à Mexico, quand le prix de la galette de maïs (la tortilla), nourriture de base là-bas, a augmenté brusquement de 50 à 100 % suivant les régions, provoquant une baisse du niveau de vie de 18 % chez les mexicains pauvres…

On ne peut donc que se réjouir, tout en restant lucide : le Parti Révolutionnaire Institutionnel local a largement montré lors de ses 72 années au pouvoir que son art de la rhétorique dépassait largement sa capacité à se sortir de la corruption ! Les 5 items ci-dessus restent très généraux et beaucoup moins concrets et contraignants que ceux du plan brésilien ; de plus ce plan est déjà contesté : « L’intégration du secteur privé risque de convertir la croisade en véritable business de la faim visant à changer les habitudes alimentaires des pauvres à partir de produits très sucrés et salés, alors que les Mexicains sont déjà victimes de l’obésité », a dénoncé Patti Rundall, directrice de l’ONG Baby Milk Action.

Il reste que c’est nouveau que de grands pays émergents admettent qu’il est légitime de lutter contre la faim, et donc d’être jugés sur leur capacité à obtenir des résultats dans ce domaine. Or les résultats sont possibles, comme on l’a vu au Brésil, mais aussi en Chine, où le nombre de sous alimentés est passé de 387 à 140 millions dans les 40 dernières années, alors que sa population totale augmentait de plus de 500 millions de personnes dans le même temps.

D’autres pays d’Amérique Latine se sont lancés dans une voie proche de celle de Faim Zéro, en particulier Pérou et Nicaragua. A quand l’Inde, qui détient toujours le triste record de pays qui compte le plus d’affamés sur la planète, avec un nombre de sous-alimentés désespérément stable, supérieur à 200 millions ? Ou l’Afrique, où le nombre de sous-alimentés a été multiplié par 3 à 5 en 30 ans dans des pays comme la République démocratique du Congo, le Kenya ou Madagascar ?

Article paru le 29/4/13 sur le site Economie-Matin : http://www.economiematin.fr/les-experts/item/4533-faim-monde-programme-alimentaire-mondial

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
Ce contenu a été publié dans Actu NOURRIR, Actualités, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Faim zéro : Brésil et maintenant Mexique

  1. Jean-Michel dit :

    Ah enfin des perspectives honorables !
    Les occidentaux (Europe, USA,…) devraient adopter la méthode inverse. On a trop de bien-nourris, mangeons le nécessaire, maîtrisons le surplus en cassant le paradigme qui consiste à enrichir les intermédiaires agro-industriels qui eux-mêmes cautionnent les caprices du consommateur. Ce qui veut dire grosso modo, éduquer le consommateur !
    La question est : « en aura-t-on le courage d’être éduqué ? »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Merci de taper les caractères de l'image Captcha dans le champ

Please type the characters of this captcha image in the input box