Comment manger bien quand on a un petit pouvoir d’achat ?

Interview reprise partiellement par le site ATLANTICO, le 4 juin 2014

1) Le dernier rapport de la Cour des comptes concernant la qualité des produits dits « premier prix » est préoccupant. Selon ce dernier, la consommation régulière de ce genre de produit pourrait « avoir à terme des répercutions sur la santé publique ». Existe-t-il des solutions qui permettraient aux petits budgets de se nourrir correctement, tout en évitant de piocher dans les « prix spéciaux » des supermarchés ?

Tout d’abord analysons le contexte. Dans les années 60, les Français dépensaient en moyenne le quart leurs revenus pour se nourrir. Aujourd’hui, entre 12 et 15 % ! On dépensait alors deux fois plus pour se nourrir que pour se loger, maintenant c’est exactement l’inverse. Et on commence à dépenser plus pour ses loisirs (téléphone, jeux, télévision, sorties, vacances) que pour se nourrir ! Donc, sauf rares exceptions, dans notre pays, dépenser très peu pour se nourrir est d’abord un choix (personnel ou collectif). Qu’est-ce qui nous empêche vraiment de dépenser un peu moins en téléphone et un peu plus en aliments plaisir et santé ?

Deuxième idée, « quand on achète un produit, on achète le monde qui va avec ». Chacun se doute qu’une part de lasagnes surgelées à 1 ou 2 €, c’est louche ! En choisissant de l’acheter, même si on ne veut pas se le dire, on choisi les appels d’offres internationaux, le recours à des traders néerlandais et chypriotes, et on prend le risque qu’au milieu de ce maelström, on se retrouve avec des intermédiaires malhonnêtes, du cheval roumain à la place de bœuf français, et d’une manière générale, derrière un emballage flatteur, pas grand-chose qui nourrisse vraiment. Choisir systématiquement les produits les moins chers, c’est opter pour la mondialisation, le chômage en France, et des nourritures approximatives et pas toujours bien contrôlées.

Pourtant, rien n’empêche, à un coût raisonnable, de reprendre la main sur son alimentation. Par exemple manger moins de viande (quatre à cinq fois 100 grammes par semaine suffit amplement), mais… de la bonne ! N’acheter que les produits dont on a réellement besoin en se méfiant des promotions sur les quantités (vous en achetez trois je vous offre le quatrième), qui en fait ne servent qu’à remplir nos poubelles. Reprendre l’habitude d’accommoder les restes. Manger davantage de légumineuses qui apportent à peu de frais d’excellentes protéines végétales (lentilles, haricots, etc.). Manger des légumes et des fruits de saison.

soupe Minestrone

La soupe de légumes de saison, c’est la base, et elle peut être épluchée par Monsieur !

Faire une grande soupe de légumes le dimanche soir pour toute la famille jusqu’au mercredi. Ne pas se laisser impressionner par les dates limite de consommation et les dates limites d’utilisation optimale, pour éviter de jeter inconsidérément, etc.

2) Que peut-on acheter en toute sérénité dans la grande distribution ?

Chaque fois que c’est possible, privilégier les produits les plus simples : les fruits et les légumes (de saison), les laitages de base comme les yaourts, la viande à la coupe, etc. Et les produits les plus complets possibles, qui nourrissent mieux : le pain de campagne plutôt que la baguette, le sucre roux plutôt que le blanc, etc. Et le bio…

3) Et d’une manière générale, que faut-il éviter d’acheter dans les supermarchés ?

Si possible, ne pas trop se laisser avoir par les campagnes tapageuses pour les produits élaborés, lorsqu’elles sont axées sur le prix ou les remises quantitatives. Prendre du recul et savoir se dire « c’est louche » ! Ceci n’a rien à voir avec les promotions sur les fruits et légumes ; sur ce terrain, on peut profiter des aubaines, et réapprendre à faire des compotes et confitures, ou plats surgelés !

4) Les citadins sont-ils condamnés à faire la chasse aux coupons de réduction et au lancement de produits en promotion ?

Non, c’est évidemment un choix ! On peut tout aussi bien consacrer la même énergie, le même temps et le même argent à cuisiner de bons produits de base et à éviter le gaspillage.

5) Les circuits courts, et l’approvisionnement direct chez le producteur sont des alternatives à la fois économiques et qui permettent aux habitants en province de manger plus sainement. Quelles solutions existe-t-il et qui combinent à la fois la qualité des aliments et le bon respect des conditions d’hygiène ?

Bien entendu, chaque fois que c’est possible, on a raison de privilégier les circuits courts, pour obtenir des aliments frais et de saison, qui ont de plus grandes chances d’être bons et nutritifs. Mais cela suppose d’y consacrer du temps… Le supermarché, où l’on peut faire les courses de toute une semaine en moins d’une heure, a encore de beaux jours devant lui dans notre société d’agités ! Mais rien n’est simple : d’une manière générale, les produits vendus en supermarchés sont davantage contrôlés que ceux vendus dans les marchés ! La belle salade verte du marché a peut-être été cultivée au bord de l’autoroute ou sous les pistes d’un aéroport, et pourrait bien contenir quelques métaux lourds… De la même manière, l’éleveuse bio de nos montagnes avait peut-être la grippe au moment où elle faisait le bon fromage de chèvres !

6) Quel budget faut-il vraiment prévoir ?

Est-ce vraiment déraisonnable d’aller à contre-courant et de dire que les Français ne dépensent pas assez pour se nourrir correctement, et n’y consacrent pas assez de temps ? Délaissons un peu notre téléphone portable et réinvestissons un peu notre cuisine ! Depuis des millénaires, c’est en partageant le pain qu’on se fait des « co-pains », pas en regardant la télé en mangeant n’importe quoi ! Que ceux qui ont de l’argent en consacrent un peu plus à cette activité (ce qui leur fera économiser des frais médicaux), et que les autres y consacrent déjà davantage de temps !

7) Y-a-t-il des initiatives qui aujourd’hui ne permettent pas un accès régulier et économique à des produits inoffensifs pour la santé, mais qui présentent des perspectives intéressantes pour l’avenir ?

Cette reprise en main de notre alimentation nécessite d’être collective : multiplions les jardins potagers dans et autour des villes, organisons des circuits courts, mettons en place des systèmes de distribution efficaces de produits qui approchent de la date limite, ou de fruits et légumes dont la taille, la forme ou l’apparence ne sont pas dans les canons actuels mais qui reste excellents au goût et pour la santé, multiplions les initiatives d’éducation au goût et de lutte contre le gaspillage dans nos écoles, collèges et lycées, etc.

8) Le rapport de la Cour des comptes s’alarme entre autre de la sécurité alimentaire liée au respect de l’hygiène des circuits de distribution. En effet, les contrôleurs financiers ont constaté la présence de moisissure, de viandes « grises-verdâtres dans des charcuteries, moisissures, souris vivantes ou mortes, excréments de souris dans des étuves à chorizo ». Est-il possible aujourd’hui d’avoir accès à des aliments frais parfaitement propres à la consommation ?

Tant qu’il y aura des hommes, il y en aura pour tricher, en matière alimentaire comme dans le reste de la société ! C’est pourquoi, dans tout pays démocratique, police et justice sont des services publics. Or, avec les difficultés financières que connaît le gouvernement, la tendance est malheureusement au relâchement sur le front de la « police alimentaire », en particulier les effectifs des services de la répression des fraudes (DGCCRF et Oclaesp) diminuent. On peut donc estimer que certains indélicats ou fraudeurs passent au travers. De ce point de vue, il reste donc « risqué » d’aller manger dans le « boui-boui » du coin, surtout dans les régions et les périodes touristiques. Mais ce n’est en général pas le cas de la grande distribution, ni des grandes chaines de restauration, beaucoup mieux contrôlées, et pour qui l’incident sanitaire aurait de telles conséquences qu’elles s’efforcent activement d’en minimiser les risques. A les fréquenter, l’obésité est souvent, et malheureusement, assurée à terme, mais au moins on ne risque pas de mourir après souper ! Rappelons cependant que les performances sanitaires de notre pays sont, malgré tout, exceptionnelles, il suffit de constater la fréquence des diarrhées dont nous sommes victimes lorsque nous faisons du tourisme à l’étranger. Mais ne nous relâchons surtout pas sur ce point !

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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