La fin de la faim, qu’est-ce qu’on attend ?

Article paru dans Libération

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Le 16 octobre a été baptisé « Journée mondiale de l’alimentation » par la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture). Le thème spécifique de 2014 «Nourrir le monde, préserver la planète» a été choisi pour accroître la visibilité de l’agriculture familiale. Il attire l’attention sur le rôle crucial qu’elle joue dans de nombreux domaines : lutte contre la faim et la pauvreté, renforcement de la sécurité alimentaire et nutritionnelle, amélioration des moyens d’existence, gestion des ressources naturelles, protection de l’environnement et réalisation du développement durable, notamment dans les zones rurales.

Parallèlement, la FAO a sorti en septembre dernier de nouvelles statistiques montrant que le nombre de personnes affamées dans le monde a sensiblement baissé dans les dernières années, pour atteindre 805 millions ; cette organisation trouve que ces chiffres sont encourageants.

De qui se moque-t-on ? Il y a rigoureusement autant de gens qui ont faim aujourd’hui sur Terre… qu’en 1900, ou en 2000 ! A cette dernière date, les gouvernements du monde se sont engagés sur des « Objectifs du millénaire », parmi lesquels, entre autres, ils ont promis de réduire ce chiffre à 400 millions pour 2015. L’échec est donc total, patent, incontestable. Certes, la population du monde a beaucoup augmenté entre-temps. Les affamés représentaient presque la moitié de la population mondiale en 1900, et « seulement » 11 % aujourd’hui, et on a incontestablement réussi à nourrir 5 milliards de gens de plus sur les mêmes champs. Mais peut-on vraiment prendre son parti de ce chiffre apparemment incompressible de 800 millions de gens qui ne mangent pas assez pour survivre correctement ? Peut-on admettre qu’aujourd’hui, un enfant meurt de faim toutes les 10 secondes ? Et n’oublions pas les quelque 2 milliards de gens qui se nourrissent suffisamment en quantité mais dont la santé est gravement détériorée par des carences en protéines et vitamines car ils ne mangent qu’une seule chose (par exemple que du riz ou que du manioc).

Ce scandale de la faim est d’autant plus inacceptable que, malgré l’impression qu’on peut avoir en France lorsque l’on lit les médias, la guerre recule constamment sur la planète. Elle a pratiquement disparu en Europe, en Asie et en Amérique latine, pour se concentrer essentiellement au Moyen-Orient et dans le Sahel. On estime qu’au XXe siècle environ 5 % des morts sont dues à la guerre, contre moins de 1 % actuellement… Du coup, aujourd’hui, la faim tue beaucoup plus que la guerre ! Et quand elle ne tue pas, elle laisse les gens handicapés à vie (un enfant atteint de malnutrition à neuf fois plus de risques de mourir de maladie qu’un enfant bien nourri), elle fait perdre 13,5 points de quotient intellectuel puis 20 % de revenus tout au long de la vie, et environ 3 % de produit intérieur brut à l’échelle mondiale.

Alors, puisqu’on a réussi à nourrir 5 milliards de gens de plus, pourquoi ne pas « terminer le job » ? Aujourd’hui, la faim est d’abord politique, elle n’est plus seulement la fille de l’ignorance ou des incidents climatiques, mais principalement de la cupidité, de l’incurie et de l’indifférence, de l’absence d’État, de la lutte acharnée pour les matières premières, les terres et l’eau, de la mondialisation, etc. Il est plus que temps que les citoyens, leurs organisations et leurs gouvernements reconnaissent la faim comme le principal problème que doit affronter aujourd’hui l’humanité.

Car les solutions existent : développer partout l’agriculture familiale vivrière et agroécologique, « écologiquement intensive » (à la fois à la campagne et en ville, via le maraîchage !), soutenir les revenus des mères de famille par des programmes du type « Faim zéro », constituer des stocks de céréales pour faire face aux pénuries à venir, organiser des systèmes de distribution alimentaire efficaces pour les plus démunis, et, en cas d’urgence, déployer de façon beaucoup plus déterminée des actions de renutrition. Nous avons les compétences, sous la forme de nombreuses organisations (en particulier non-gouvernementales) qui s’attellent efficacement à cette tâche. Ce qui manque, c’est le soutien public, et donc pour commencer celui de l’opinion publique… La crise a bon dos ! De la même manière que l’on peut dire à ceux qui trouvent que l’éducation coûte cher : « essayez donc l’ignorance !», on peut suggérer à ceux qui estiment qu’on n’a plus les moyens de lutter contre la faim d’évaluer ce que coûte, et va de plus en plus coûter, les révoltes de ces damnés de la terre, les guerres, l’immigration sauvage, l’insécurité permanente, les épidémies, etc.

Encore 15 ans de perdus, raison de plus pour s’y mettre vraiment : actionnons vraiment le « clap de fin contre la faim », comme le proposent en ce moment les 7 ONG regroupées dans le collectif www.generation-nutrition.fr !

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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2 réponses à La fin de la faim, qu’est-ce qu’on attend ?

  1. Jean-Michel dit :

    Bonjour M. Parmentier,

    je n’arrive pas à lire votre intervention à la radio, est-ce normal ?
    Merci.

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