« FAIM ZERO » gagne les élections brésiliennes

Les élections brésiliennes du 26 octobre 2014 ont constitué un test redoutable pour un Parti des travailleurs usé par 12 années de pouvoir, dont l’actuelle présidente, Dilma Rousseff, n’a pas le charisme de son prédécesseur « Lula ». Car, au bout de 3 mandats successifs, que voyait-on : une croissance atone, digne de vieux pays européens (0,3 % selon l’OCDE, alors qu’elle était de 7,5 % en 2010 au début de son mandat), une inflation forte (6,5 %), une corruption endémique, une Coupe du monde de foot très contestée, et où le pays s’était fait humilier chez lui, des classes moyennes de plus en plus furieuses, et qui le disent dans la rue… Or, malgré l’alliance des candidats du premier tour sur son concurrent, le séduisant Aécio Neves, candidat du Parti de la social-démocratie brésilienne, Dilma Rousseff a été réélue !!!

Qu’est-ce qui a été plus fort que tout cela réuni ? C’est finalement assez simple : le peuple mange et le peuple a du travail, et il entend que cela continue ! Curieusement, le pays reste proche du plein emploi (chômage estimé à 4,9 %), et surtout les progrès spectaculaires enregistrés par les programmes sociaux restent dans toutes les têtes des pauvres, en particulier dans les régions déshéritées comme le Nordeste, qui, elles, ont continué à soutenir leur présidente… Une démonstration démocratique de cette évidence, le premier devoir d’un gouvernement, c’est de faire en sorte que les gens puissent au moins manger. Finalement le programme « Faim zéro » a de nouveau passé la barre des urnes !

Faim zéro Brésil

Le programme Faim Zéro brésilien

Il s’agit d’un ensemble de mesures coordonnées par un « ministère du Développement social et du Combat contre la faim », qui pilote une « Chambre interministérielle de sécurité alimentaire et nutritionnelle » à laquelle participent dix-neuf ministères, et par une institution dans laquelle la société civile est majoritaire : le « Conseil national de sécurité alimentaire et nutritionnelle ». On y trouve :

– un système d’allocations familiales, la bolsa familia : 40 euros en moyenne sont versés chaque mois aux femmes dont les enfants vont à l’école et sont suivis médicalement (environ 48 millions de bénéficiaires), sur une carte de crédit spéciale qui ne peut servir qu’à acheter des produits alimentaires. Cet argent a permis d’amener des fonds dans les plus petits villages, ce qui a redynamisé le commerce local. L’État consacre 2 % de son budget à cette bolsa familia, soit environ 6 milliards d’euros ;

– un programme de renforcement de l’agriculture familiale via le crédit et l’assurance, le PRONAF : bonification des taux d’intérêt des prêts pour les agriculteurs familiaux sous condition de revenus. En 2009-2010, 2,2 millions d’agriculteurs en ont bénéficié ; 60 % est orienté vers les petits paysans pauvres et 70 % pour des crédits inférieurs à 120 000 euros ;

– un programme d’achat public de produits alimentaires, le PAA : la Compagnie nationale d’offre alimentaire achète des produits alimentaires aux agriculteurs familiaux pour les fournir aux programmes de facilitation de l’accès à l’alimentation. Ces achats étatiques sont bonifiés de 30 % pour les productions issues de l’agroécologie, afin d’encourager ce type d’agriculture, et plafonnés pour chaque agriculteur, afin de profiter au plus grand nombre ;

– un programme d’alimentation scolaire, le PNAE, qui fournit aux élèves des établissements publics un repas gratuit, sain et adapté aux habitudes et traditions alimentaires, constitué d’au moins 30 % de denrées issues de l’agriculture familiale locale achetées via le PAA. En 2010, 160 000 agriculteurs ont livré le PAA pour nourrir 17 millions de personnes ;

– d’autres instruments concernent la gestion des risques (assurances), la régulation de certains prix, des dispositifs de formation professionnelle et de renforcement des capacités des acteurs, des systèmes de contrôle sur la qualité nutritionnelle, les banques alimentaires, l’agriculture urbaine, etc.

Ce programme a eu un succès considérable. Il a permis à 20 millions de Brésiliens de sortir de la pauvreté entre 1999 et 2009 (passant de 28 % à 10 % de la population), réduit la malnutrition infantile de 61 %, la mortalité infantile de 45 % et la pauvreté rurale de 15 %, en favorisant l’agriculture locale et la consommation de produits locaux. Le Brésil est devenu une référence internationale en matière de sécurité alimentaire… et les brésiliens qui avaient faim s’en sont souvenus. Ce qui n’empêche pas que les autres brésiliens, ceux des classes moyennes en particulier, qui sont fortement déçus en ce lendemain d’élection, ont aussi droit à avoir une politique qui les soutienne plus efficacement !

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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