Le prix du pétrole baisse, quelles conséquences pour l’agriculture et l’alimentation ?

Le prix du baril de pétrole, qui dépassait 100 dollars depuis plusieurs années, a brusquement chuté en dessous de 60. Il faut remonter à la fin 2008 pour retrouver une baisse similaire (restée ponctuelle), et plus généralement  avant 2007. Nul ne sait encore si cette baisse, largement provoquée par l’Arabie Saoudite pour mettre à mal un certain nombre d’économies de pays (à commencer par celle de l’Iran) et rendre moins compétitive la concurrence des gaz de schiste nord-américain, va durer. Si jamais elle persistait, quelles en seraient les conséquences sur l’agriculture mondiale ?

Prix du pétrole 94-2014

Evolution du prix du pétrole sur 20 ans – Dollars par baril

Source : Federal Reserve Bank Economic Data

Il y en aura forcément, car notre alimentation est très énergétivore, à tous les stades, de la fourche à la fourchette. Les temps ont bien changé depuis l’époque où l’énergie solaire faisait pousser d’immenses forêts, sans aucune aide des humains, forêts qui se sont transformées au cours des temps géologiques en gisements de pétrole, de gaz et de charbon. Mais aussi depuis une époque, pas si lointaine, où l’essentiel de l’énergie utilisée dans l’agriculture était fournie par les humains et les animaux (on estime qu’au début du XXe siècle, un tiers de la surface agricole française était consacré à produire la nourriture pour les animaux de trait). Depuis ce secteur, comme tous les autres secteurs industriels, s’est développé énormément en utilisant l’énergie fossile de façon intensive. Aujourd’hui, on mange grâce l’utilisation combinée de l’énergie solaire nouvelle (la photosynthèse) avec l’énergie solaire ancienne, stockée dans notre sous-sol.

Faisons une rapide revue de détail.  Tout d’abord le labour, symbole s’il en est de l’agriculture depuis des siècles : dans la pratique, labourer 1 hectare consiste à remuer 4 000 tonnes de terre à l’aide de 15 à 40 litres de fuel, suivant la nature du sol. L’augmentation du prix du fuel ces dernières années incitait les anciens « laboureurs » à devenir de modernes « éleveurs de vers de terre », ces derniers se révélant autrement plus efficaces et beaucoup moins onéreux que les tracteurs. Ce changement en cours, fondamental et indispensable, risque d’en être retardé. « Encore une ou deux (ou dix) saisons de labours, Monsieur le bourreau », avant d’affronter l’inéluctable : cultiver sans labour, en « semis direct » ou avec des « techniques culturales simplifiées ». La France accuse un net retard sur cet aspect, et elle risque malheureusement de le conserver.

Mais l’essentiel de la consommation énergétique n’est pas là, elle est d’abord dans les engrais minéraux. Tout d’abord ceux à base d’azote, fabriqués pour l’essentiel à partir de gaz naturel. Entre 1960 et 2010, les surfaces plantées en céréales dans le monde n’ont pratiquement pas augmenté, mais la production, et donc la productivité a triplé, en bonne partie grâce ou à cause d’une consommation d’engrais multipliée par… neuf. Ce qui n’a pas empêché un appauvrissement généralisé de la fertilité des terres. Les autres engrais, principalement le phosphore et le potassium (mais aussi le soufre et le magnésium), sont des produits miniers, qui s’épuisent et donc verront donc leurs prix augmenter de façon structurelle.

Epandage d'engrais

Les agriculteurs français consomment à peine moins de 10 millions de tonnes d’engrais minéraux chaque année, et épandent 75 kg d’équivalent azote par hectare fertilisable.

On peut espérer que cette manière de fertiliser les sols sera moins onéreuse en 2015, ce qui sera plutôt bon pour leurs comptes d’exploitation. Mais à moyen terme, est-ce pour autant une bonne nouvelle ? En effet il est urgent de trouver d’autres manières de fertiliser les sols, plus durables, grâce à l’utilisation des légumineuses qui captent naturellement l’azote (luzerne, haricot, pois, soja, lentille, fève, féverole, lupin ; etc.). Cela peut se faire avec davantage de rotations de ce type de plantes, mais aussi des semis de légumineuses entre les récoltes de céréales, ou même le semis direct en mélange céréales-légumineuses. Les engrais minéraux pas chers constituent provisoirement une véritable solution de facilité, mais seulement à court-terme.

Les pesticides (insecticides, fongicides, herbicides) sont également une sorte de concentré d’énergie. Là aussi la baisse du prix du pétrole risque de provoquer une détente sur ce marché, et donc de retarder la plus que nécessaire baisse de l’utilisation, fort déraisonnable en France, de ces produits…

Autre poste énergétique important : les serres chauffées. Elles vont connaitre probablement une baisse de leurs charges, mais, sur le fond, là aussi il importe de trouver des solutions alternatives durables, en particulier l’utilisation de la chaleur résiduelle d’autres activités : les serres de l’avenir se situeront certainement autour d’installations industrielles comme les centrales électriques, nucléaires ou thermiques, ou d’unités de production de biogaz productrices d’électricité, etc., mais certainement pas « au milieu de nulle part ». Là aussi, « encore un instant, Monsieur le bourreau ! ».

En revanche, avant que le prix de l’électricité ne soit revu à la baisse, et que, par exemple, l’irrigation ou les transformations agroalimentaires coûtent moins, il risque de s’écouler pas mal de temps.

Et, pour terminer, on peut espérer un certain ralentissement du coût du transport. Pas énorme car, rappelons-le, le prix de l’essence à la pompe est d’abord constitué d’impôts et de taxes, et, comme nos Etats sont fauchés, ils n’y renonceront pas. Ce poste est important dans l’économie de l’élevage, qui pourrait là trouver un petit ballon d’oxygène dont il a bien besoin… Mais sur ce point aussi, ce sera quand même reculer pour mieux sauter : il importe absolument d’aller vers des relocalisations de la production agricole au plus près du consommateur, et, en matière d’élevage, de n’élever à terme que les animaux qu’on pourra nourrir avec des végétaux de la région (et donc de se passer purement et simplement de l’importation de soja d’Amérique du Sud). On a ainsi estimé que le transport de la nourriture des seuls animaux élevés en Grande Bretagne, consomme 1,6 milliards de litres d’essence, et qu’aux USA, en moyenne, la nourriture parcourt 2400 km avant d’arriver dans l’assiette du consommateur ! L’allégement des charges de transport pourra donc probablement avoir un effet positif sur les comptes d’exploitation de nombre d’agriculteurs et d’éleveurs, mais il va aussi continuer à accentuer la concurrence internationale, d’autant plus intense que le transport est bon marché ! Il n’est donc absolument pas sûr que cela favorise in fine l’agriculture française !

Bref, la baisse conjoncturelle du prix de l’énergie est à court terme plutôt une bonne nouvelle pour les pays importateurs d’énergie, et les secteurs consommateurs de ces pays, dont l’agriculture en France. Mais elle ne doit pas nous faire oublier que l’énergie coûtera inéluctablement de plus en plus cher et qu’il faut donc dès maintenant apprendre à produire de façon beaucoup moins énergétivore. De ce point de vue, l’agriculture est un secteur comme les autres qui ne doit pas perdre de vue l’objectif final : apprendre à survivre dans une autre donne mondiale.

Sans compter le fait que la consommation accrue d’énergie fossile continue d’accélérer le réchauffement de la planète. Et que sur ce point, l’agriculture est à la fois une grande accélératrice du phénomène et une de ses premières victimes. Elle produit environ le quart des gaz à effet de serre dans le monde (et à peu près 20 % en France). La moitié se trouve sous forme de protoxyde d’azote (N20) issus des déjections animales et de la fertilisation azotée, 40 % sous forme de méthane (CH4) provenant de la fermentation des végétaux ( soit chez les ruminants, soit dans le sol), et les 10 % restant sous forme de gaz carbonique (CO2) émis par les tracteurs et autres machines agricoles, et les transports. Moins l’énergie sera chère et plus l’agriculture continuera à émettre. Mais à l’inverse, c’est elle qui supporte en premier lieu les effets délétères et de plus en plus dévastateurs de ce réchauffement, en particulier : augmentation de la violence des cyclones et des tempêtes, aggravation des canicules, disparition des deltas fertiles des fleuves, avancée des déserts sur les savanes, pénurie d’eau (ou excès), hausse des risques sanitaires pour les plantes et les animaux, migration des cultures d’une région à l’autre et affaissements des rendements.

Au total, si la baisse du prix de l’énergie nous permet de moins souffrir financièrement à court terme, n’oublions pas qu’il faut rapidement et hardiment relever les défis industriels du XXIe siècle. Ne nous en servons pas d’excuse pour retarder les mutations indispensables.

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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