2015 agricole et alimentaire, affronter l’incertitude

En fin d’année, il est de tradition de tenter de prédire ce que sera l’année suivante. Dans cet exercice risqué, peut-on cette fois-ci, plus modestement, commencer par se poser de bonnes questions, qui aident à situer les vrais enjeux ?

La Nature aura-t-elle le dernier mot ?

Nous commençons à subir les effets délétères du réchauffement climatique sur la productivité agricole. La France, pays tempéré, est relativement épargnée (elle est classée 133e sur la liste des pays qui souffriront le plus de ce phénomène). Cela dit, l’été 2014, chaud et humide, a provoqué l’apparition de mites et d’insectes parasites dans les plantations d’oliviers méditerranéennes, invasions que les producteurs n’ont pas pu maîtriser. Cela a provoqué une baisse de production mondiale allant d’un tiers à la moitié, et une flambée conséquente du prix de l’huile d’olive. Du coté des pommes de terre, c’est l’inverse qui s’est produit. Auparavant les étés chauds et humides provoquaient le développement d’une moisissure, le mildiou, dont l’impact sur le ravitaillement alimentaire était tel qu’on lui attribue de gigantesques famines, comme celle qui a frappé l’Irlande entre 1845 et 1848 (2 millions de morts !). Maintenant que les fongicides maîtrisent cette plaie, c’est la production qui flambe : 18 % de pommes de terre supplémentaires cette année dans les pays nord européens, ce qui a provoqué un véritable effondrement des cours de ce produit périssable.

2014 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée depuis l’invention des relevés météorologiques, juste devant 2010, 2005 et 1998. Malheureusement, « grâce » à notre inaction, le réchauffement s’accélère ; 2015, année de la Conférence de Paris, sera-t-elle l’occasion de battre ce record ? Si oui, il est évident que conséquences sur l’agriculture seront énormes, cette activité étant étroitement dépendante de la météo. Il est plus qu’urgent qu’elle commence à développer des stratégies de survie dans un monde de plus en plus chaud ! Et de se mettre sérieusement à diminuer ses propres émissions de gaz à effet de serre, qui représentent quand même 25 % du total mondial (20 % en France).

Va-t-on enfin entrer dans le XXIe siècle ?

L’agriculture, tout comme la plupart des autres secteurs économiques, s’est développée à la fin du XXe siècle en utilisant un maximum de ressources non renouvelables : ce que l’on sait très bien faire, c’est produire  « beaucoup, avec beaucoup »… de terre, d’eau, d’énergie, de chimie, de mécanique, etc. et, en plus, par toujours « mieux » ! Au tournant du XXIe siècle, nous nous apercevons que les ressources de notre planète sont dorénavant limitées. Il faut donc impérativement faire une nouvelle révolution technologique pour apprendre à produire « plus et mieux avec moins », ce qui est bien plus difficile… mais aussi bien plus intéressant, une agriculture « écologiquement intensive » qui intensifie cette fois les processus agro écologiques au lieu d’intensifier les processus agro chimiques.

Le problème c’est que chacun a tendance à supplier : « encore une année ou deux, faites-moi une faveur, Monsieur le bourreau » ! Par exemple, on sait bien qu’on utilise beaucoup trop de pesticides dans l’agriculture européenne, tout particulièrement en France, et qu’on pourrait faire aussi bien avec beaucoup moins de ces produits nocifs pour la santé et/ou l’environnement. Le plan ECOPHYTO, élaboré en 2008 par le Ministère de l’agriculture après le Grenelle de l’environnement, prévoyait d’en réduire l’utilisation de moitié. Pour le moment, c’est l’échec : malgré tous les moyens mis en œuvre, non seulement on n’a pas réduit, mais on a augmenté la consommation de pesticides d’environ 5 % par an, et même de 9 % en 2013 ! Et tout porte à croire que ce n’est malheureusement pas en 2015 qu’on va effectuer ce virage absolument nécessaire. On envie de dire : « mais qu’est-ce qu’on attend ? ». On en est encore à des pratiques préventives systématiques, au lieu de mettre en œuvre des batteries de mesures agro écologiques qui rendent beaucoup plus rares les interventions chimiques curatives de dernière chance.

De même la baisse (probablement provisoire) du prix du pétrole en 2015 risque de geler les efforts des agriculteurs pour diminuer fortement, voire arrêter, la pratique du labour ; pourtant il faudra bien un jour abandonner cet usage séculaire et cultiver nos champs 365 jours par an en laissant les vers de terre et les champignons proliférer pour aérer le sol, gratuitement, continuellement et bien plus efficacement que les socs des charrues. On va encore perdre du temps pour passer résolument au XXIe siècle !

La crise va-t-elle finir par nous atteindre ?

Non, nous ne sommes pas vraiment en crise ! Il y a un indicateur très simple de la « vraie » crise : c’est quand les banlieusards arrachent leurs rosiers pour planter des pommes de terre. On a pu voir cela en Grèce, au Portugal et en Espagne… mais pas (encore ?) en France. Pour le moment, on en parle beaucoup, on aime se faire peur, on chemine au bord d’un gouffre plus ou moins imaginaire, mais on n’y est pas. Il est frappant de voir la différence absolument considérable entre l’état économique du pays, qui continue à tourner quand même avec une grande efficacité, et le moral des Français. L’art de trouver que rien ne va, vraiment rien, devient une véritable passion nationale et notre système éducatif basé sur les vertus du doute et de la critique se retourne contre nous. Souhaitons-nous pour 2015 un peu plus de retenue et un peu plus d’objectivité en la matière, et un brin d’optimisme pour retrouver dynamisme et goût d’entreprendre !

Pourra-t-on produire et manger sans régulation ?

Au 1er avril 2015, l’Europe a décidé de supprimer la politique des quotas laitiers. Depuis 1984, elle avait permis de réguler le marché du lait sur notre continent, et ainsi de favoriser nos achats de produits laitiers variés tout en maintenant un tissu riche de fermes traditionnelles réparties sur tout le territoire. Ceux qui nous gouvernent espèrent que Le Marché pourra dorénavant effectuer ce travail, via les contrats entre les industriels et les producteurs. Chacun peut comprendre que cela va accentuer fortement la concurrence entre les producteurs européens, car, bridée depuis des années par un maximum de production autorisée, la majorité peut et va produire davantage, alors que la consommation stagne. Même si on peut espérer exporter davantage en dehors de l’Europe, par exemple en Chine (mais plus du tout en Russie !), il est probable que l’on va plus ou moins rapidement vers un effondrement du prix du lait, et la disparition de milliers de petits producteurs au profit de grandes fermes industrialisées. Il est significatif de voir l’émoi qu’a provoqué en France le projet de ferme dite des « mille vaches », alors que c’est devenu pratiquement la règle dans l’Est de l’Allemagne. Lorsque les petits éleveurs français vont se retrouver en concurrence européenne frontale, ceux qui ne seront pas sur un marché de niche (par exemple la production de fromage d’appellation d’origine contrôlée) vont énormément souffrir. Et d’ici quelques années, la France risque de devenir une grande importatrice de lait ; un comble pour le pays aux mille fromages !

Dans un monde de moins en moins sûr, il est sage, et même impératif, d’imaginer que l’on puisse manger pour l’essentiel des produits cultivés à moins de 500 km de chez soi, et de la manière qui nous plaît. Ceci nécessite absolument une régulation de la production agricole, précaution ancestrale s’il en est. Déjà les empereurs chinois ou romains, et les pharaons égyptiens, avaient compris que si l’on n’ouvrait pas des voies de communication, si l’on ne stockait pas les produits en excédent lors des années de vaches grasses et si l’on ne régulait pas les prix des produits alimentaires, il ne pouvait y avoir de stabilité dans leur pays. Même en France, la pénurie de pain à Paris a été une cause décisive du déclanchement de la Révolution de 1789. La Politique agricole commune a permis depuis les années 60 un développement sans précédent de l’agriculture européenne (et en particulier française), avec différentes méthodes de régulation inventées au cours des âges. Mais maintenant, on ne veut plus réguler du tout, et on risque de constater en 2015 les premiers dégâts provoqués par cette nouvelle mode… Peut-être que cela nous donnera envie de revenir à des politiques plus volontaristes et raisonnables.

De même, au niveau du consommateur, nous savons bien que nos dérives alimentaires sont mauvaises pour notre santé et pour celle de la planète. Nous mangeons trop de viande, trop de lait, trop de sucre, trop de sel, trop de gras, et pas assez de fruits et des légumes de saison, de céréales, de légumineuses, de diversité… Et, disons-le, nous ne dépensons pas assez d’argent ni de temps pour nous alimenter correctement, préférant prendre des risques sur la qualité et augmenter nos dépenses réparatrices de santé, ou celles de gadgets électroniques pas toujours indispensables, tout en passant le minimum de temps au marché et en cuisine. 2015 sera-t-elle une année d’inflexion en la matière ? On boit bien trois fois moins de vin que nos grands-parents des années 50, pourquoi ces évolutions alimentaires devraient s’arrêter ?

Pourra-t-on créer du consensus autour de projets ?

Pendant les « 30 glorieuses », il y avait un consensus national autour de la notion de progrès. Ceci a permis, entre autres, de mettre en œuvre de grands projets d’aménagement du territoire, par exemple en matière d’irrigation pour l’agriculture. Depuis quelques décennies, c’est le reflux : moins de consensus, moins de dialogue, et éloignement croissant du monde des agriculteurs et de celui des écologistes. Du coup, il devient de plus en plus difficile d’imaginer et de réaliser des investissements : installation de nouveaux élevages, infrastructures d’irrigation, méthanisation à la ferme, recherches variétales, création d’équipements touristiques, mesures incitant à la diminution du transport par camions, etc. Le dialogue devient extrêmement difficile et des oppositions se font de plus en plus virulentes, avec l’apparition de militants passés en quelques années de l’internationalisme prolétarien à l’écologie radicale, et qui réussissent à geler les projets quasiment à chaque fois.

En 2015, la situation pourrait bien se durcir encore du fait de l’impopularité record du gouvernement, qui l’empêchera de statuer sereinement et avec autorité, et de tous les débats autour du réchauffement de la planète qui ne peuvent que radicaliser les militants. Comme en plus, la situation économique n’aidera pas à l’investissement, gageons que 2015 sera une année très atone en la matière. Or, il est absolument certain que n’allons pas pouvoir avancer si nous n’investissons plus, dans une situation de concurrence internationale de plus en plus exacerbée, en agriculture comme dans tous les autres secteurs… Même s’il convient, plus que jamais, de bien réfléchir aux tenants et aboutissants de chaque investissement et de créer préalablement du consensus autour.

2015, année de profonds changements malgré tout ?

En attendant que le ciel hexagonal s’éclaircisse, chacun peut quand même appliquer ces gestes simples pour booster sa santé, sa bourse et son cadre de vie… et utiliser « la crise » à son avantage : manger moins de viande, davantage local, jeter moins, recycler plus, laisser sa voiture au garage. Et, de ce point de vue, on peut néanmoins conclure sur une note d’optimisme. Lorsque les idées ont longuement muries, les changements concrets peuvent se mettre en place très rapidement. Songeons par exemple à la généralisation du tri des ordures ou à l’interdiction de fumer dans les lieux publics. Or l’idée que la Terre est finie, ses ressources limitées et qu’elle se réchauffe dangereusement a beaucoup progressée dans les têtes ! Finalement, et malgré tout, 2015 pourrait bien être une année de profonds changements dans nos manières de vivre.

 

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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