Qui va accompagner la transition agricole ?

Article rédigé pour l’association AEI « Pour une Agriculture écologiquement intensive », à l’occasion de leurs ateliers annuels qui se tiendront à Angers les 4 et 5 mars 2015, sur le thème des « Transitions avec l’AEI ».

Les transitions que va devoir gérer le monde agricole sont très profondes. Les organisations actuelles sauront-elles être à la hauteur de ces enjeux ?

Prenons une comparaison avec les révolutions numériques des dernières décennies. Dans les années 1960, beaucoup pensaient que les « maîtres du monde » allaient s’appeler IBM et ITT, la première ayant un chiffre d’affaire supérieur au PIB de la Grèce, et la seconde ayant très fortement contribué à renverser le gouvernement Allende au Chili. Aujourd’hui la première est devenue une filiale d’une entreprise chinoise et la seconde a depuis longtemps disparue. C’est que, pendant qu’on contemplait des gros ordinateurs dans des salles immaculées et servis par des savants en blouse blanche qui parlaient un langage abscond, le micro-ordinateur a tout balayé sur son passage. Puis dans ce micro-ordinateur, les logiciels sont devenus bien plus importants que les machines elles-mêmes : des étudiants qui travaillaient dans des garages en Californie ont gagné le jackpot, et c’est Microsoft qui est devenu LE symbole de puissance dans le monde (ainsi qu’Apple). Mais pendant qu’on récriminait sur Bill Gates, devenu l’homme le plus riche de la planète, on n’a pas vu venir la nouvelle révolution : faire circuler l’information, encore plus crucial que la traiter… et de nouveau quelques étudiants géniaux ont renversé la table, les nouveaux cerveaux du monde s’appelant désormais Google, Twitter et Facebook. Et pourtant, malgré ces deux leçons magistrales, nous n’arrivons pas à imaginer par qui ils seront remplacés (car ils le seront, forcément).

Dans un autre secteur d‘activité, la plus grande entreprise du monde, General Motors, a fait faillite, pour n’avoir pas vu venir la hausse du prix de l’essence.

Alors, dans l’agriculture, que va-t-il se passer ? Toutes les organisations qui tiennent le haut du pavé sont nées avec la révolution verte, et risquent d’avoir du mal à faire leur propre nouvelle révolution.

Les coopératives par exemple, sont pour la plupart des groupements d’achat qui ont réussi. Malheureusement la réussite entraine souvent un certain conservatisme : pourquoi changer alors que tout va bien ? Aujourd’hui même, il est instructif de lire certains des rapports annuels, par exemple : « 2014 a été une bonne année, on a plus collecté et bien vendu », puis, page suivante « Bonne année, on a augmenté nos ventes d’engrais, de pesticides et de tracteurs » ! On croit rêver, 15 ans après le début du XXIe siècle ! Car dorénavant, une belle performance, c’est évidemment de produire plus et mieux, et donc avec moins d’engrais, moins de pesticides et moins de tracteurs.

Ceci va obliger les coopératives à changer totalement de modèle économique : en particulier de vendre du conseil au lieu de vendre des intrants. Et le plus grand changement est à faire… dans les têtes des dirigeants et des salariés. Heureusement nombre d’entre elles ont commencé à négocier ce virage long et difficile, à commencer par celles qui soutiennent notre association AEI, ou ont créé ensemble une « chaire AEI ». Mais pour d’autres, leur attentisme consiste souvent à se voiler la face et se réjouir de petites étincelles alors que c’est tout le brasier qui s’éteint. De ce point de vue la baisse (très provisoire) du prix des carburants risque de les conforter quelques saisons de plus, jusqu’à ce qu’elles soient contraintes d’aborder le nécessaire et profond changement sans l’avoir vraiment anticipé.

Quand on pense que, non seulement on n’a pas réussi dans notre pays à diminuer l’usage des pesticides de 50 %, comme il a été espéré (un peu naïvement il est vrai) lors du Grenelle de l’environnement, mais qu’en plus on l’a augmenté ! Quelles que soient les responsabilités, complexes et multiples, de cet échec, il laisse songeur sur notre capacité collective de mouvement, face à une planète qui, elle, continue inexorablement à se réchauffer et à voir s’épuiser ses ressources. Ceux qui attendront le tout dernier moment pour bouger risquent fort d’y laisser quelques plumes au passage.

De la même manière, de nombreux syndicalistes s’interrogent fortement sur l’accompagnement à la transition et réfléchissent à comment trouver et mettre en place de nouveaux moyens pour aider efficacement les agriculteurs à affronter les défis du siècle à venir. Mais dans le même temps, d’autres semblent surtout désireux de rejouer une dernière fois les conflits du XXe siècle, avec leurs grandes traditions de mobilisation médiatique (y compris les plus emblématiques, la manif de tracteurs, le dépôt de fumier, l’incendie de pylônes de péages, etc.).

On pourrait continuer avec les Chambres, et d’autres institutions. Certaines, comme celle des Pays-de-la-Loire et de Bretagne, montrent au quotidien qu’elles sont décidées à explorer de nouvelles voies pour faire face aux défis du XXIe siècle ; d’autres semblent nettement plus attentistes.

Et, alors même que les idées des bios deviennent enfin à la mode, après des années d’ostracisme, certains responsables, loin de se réjouir de la diffusion plus large de leurs bonnes idées et bonnes pratiques, se crispent parfois sur la défense rigoriste d’une légitimité ancienne, « ghettoïsée » et peu partageuse.

Le même défi concerne l’enseignement et la recherche. Les grandes institutions de ce secteur sauront-elles bouger assez vite et passer efficacement de leur implication ancienne et reconnue dans l’agriculture intensive (chimiquement intensive) à l’agriculture écologiquement intensive ? Ou bien vont-elles se faire doubler par d’autres acteurs émergents ?

Bref, la transition vers l’inconnu d’un autre monde, c’est difficile, et les virages sont toujours lents quand on est un ex-jeune acteur, devenu gros et ancien. Ça n’est pas perdu, mais c’est encore loin d’être gagné ! C’est parfois plus facile de faire un pas de côté quand on est tout neuf, même si on a peu de moyens. Quitte à se faire ensuite racheter ou récupérer par les gros (comme on l’a vu dans le numérique).

Du coup, on voit aussi apparaître dans le paysage de nouvelles organisations, de « l’âge d’Internet », qui se situent ailleurs, rassemblent quelques passionnés de l’expérimentation, ne demandent rien et s’assemblent pour s’entrainer et s’entraider au changement et à l’innovation. Des organisations centrées sur l’échange d’idées et d’expériences, sur l’expérimentation concertée, sur la construction d’une nouvelle agriculture, et sur la formation mutuelle. Les Sans labour, les Composteurs, les Méthaniseurs, les Demain la terre, etc. Et  l’association AEI « Pour une Agriculture écologiquement intensive », se situe dans la même veine alternative. Serait-ce justement l’équivalent des étudiants fous californiens dans leurs garages ? Finalement quelles seront dans 20 ou 30 ans les organisations qui compteront vraiment après toutes ces transitions : les actuelles qui auront fait leur mutation, ou ces nouvelles, qui les auront démodées ?

Notons que le défi est aussi planétaire : la « vieille Europe » et les Etats-Unis ont largement contribué à inventer et diffuser l’agriculture intensive du siècle précédent. Mais du coup c’est dans ces pays qu’on est devenu le plus dépendant aux intrants, ceux-là même qui vont commencer à manquer. Demain, qui va porter la nouvelle agriculture ? Question OGM, le match est joué (faute de combattants), ce sera en Amérique du nord que l’histoire s’écrira ; il est bien possible qu’il en soit de même pour les défis de la transition numérique, vu l’avance accumulée en la matière sur ce continent. Mais en ce qui concerne les autres transitions, et en particulier celle de l’agronomie et de l’écologie, tout reste possible : le vieux continent saura-t-il avancer plus vite et plus efficacement, ou bien dans ce domaine, comme dans beaucoup d’autre, est-ce que ce seront les pays émergents qui prendront le relais ? Songeons que les matériels de semis sans labour se conçoivent actuellement au Brésil… A nous d’écrire notre avenir finalement !

 

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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