Moins de gâchis dans les supermarchés, poursuivons nos efforts !

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Manger c’est bien, jeter ça craint !

On jette 280 kilos de nourriture par personne et par an !

L’Assemblée nationale vient de voter à l’unanimité un amendement qui limite fortement le gaspillage alimentaire des invendus des supermarchés. Ils ne pourront plus les jeter après les avoir javellisé, mais devront, soit les donner à des associations humanitaires, soit les transformer en nourriture pour animaux ou en compost. C’est un début, relativement facile et un tout petit peu démagogique, qui montre en passant que l’image des supermarchés n’est pas excellente dans l’opinion publique de ce pays, et que leur capacité de lobbying n’est plus ce qu’elle était…

La mesure ne sera pas très simple à mettre en œuvre concrètement : il faudra aider les associations pour qu’elles s’équipent en camions, réfrigérateurs et locaux de stockage, et augmentent fortement leur capacité de distribution.

Mais… ce n’est qu’un début : on estime que le gâchis alimentaire à charge des supermarchés ne représente qu’environ 5 % du total, et il avait déjà fortement diminué dans beaucoup d’enseignes. Il va falloir maintenant continuer en s’occupant aussi des 95 % restants !

Rappelons que la FAO nous dit que nous gâchons à peu près le tiers de la récolte mondiale de nourriture soit 1,3 milliards de tonnes de nourriture chaque année ; est-ce bien raisonnable en cette période de crise au niveau mondial et alors qu’il reste encore plus de 800 millions de personnes qui ont faim ? Tentons de prendre la mesure de l’ensemble du problème.

Tout d’abord un chiffre de base : nous introduisons chacun 1 tonne d’aliments dans notre bouche chaque année, dont approximativement 600 kg de liquide et 400 kg de solide. Restons sur ces 400 kg de nourriture solide (un peu plus d’un kilo par jour), on peut en fait estimer qu’en face on jette 280 kg de nourriture ! Cette énorme quantité de déchets se divise en gros en trois parties égales :

  • Le premier tiers est jeté à la ferme ou dans les opérations de transport, et ne rentre même pas dans les statistiques officielles : si une carotte rencontre un caillou en poussant, elle devient tordue, et elle est jetée puisqu’il paraît que le consommateur en veut des droites ; les melons trop gros ou trop petits sont également écartés puisqu’il en faut des « calibrés » ; les pommes sur lesquelles un insecte a fait une tache, ou les cerises effleurées par une pie, sont abandonnées sous les arbres puisqu’il faut des fruits parfaits ! On estime que dans les pays industrialisés, le calibrage imposé par les distributeurs génère près de 20 % de pertes.

Notons au passage que suivant la maxime : « lorsqu’on achète un produit on achète le monde qui va avec » le consommateur qui, au supermarché, choisit une par une ses pommes, mais aussi ses prunes et même ses cerises ne se rend pas compte que d’une part il provoque en amont une véritable épuration de tous les fruits qui ne sont pas d’apparence parfaite, mais aussi que bien entendu il incite le producteur à multiplier ses doses d’insecticides puisque le moindre insecte qui se pose sur le fruit risque de signer son arrêt de mort…

5 fruits et légumes moches

Les récentes campagnes pour sensibiliser le public à la consommation de « fruits et légumes moches » sont une première réponse à ce gâchis qui peut représenter 40 % de la production !

Autre exemple, le poisson : lorsque les chalutiers industriels jettent leurs immenses chaluts pour racler le fond de la mer, ils remontent tout ce qui s’y trouve, et donc ils sont amenés à jeter une bonne partie de ce qu’ils remontent : les poissons trop petits, trop gros, ceux dont la pêche est interdite, ou qui ne trouveront pas preneur sur le marché ; et bien entendu, malheureusement, la plupart ne survivront pas à ce traitement de choc… En 2003, l’Académie des sciences estimait qu’au niveau mondial le poids des rejets de la pêche s’élevait entre 16 et 40 millions de tonnes, soit entre 20 et 50 % des quantités débarquées.

Mentionnons également les transports, qui donnent lieu à une multitude de chocs fatals pour des produits périssables. Au total, on peut estimer à une centaine de kilos par français ce premier gâchis que personne ne voit, puisqu’il n’atteint même pas les lieux de vente.

  • Le deuxième tiers est gâché au stade de l’industrialisation et de la commercialisation. Les usines agro-industrielles travaillent avec des cadences impressionnantes, et, dès qu’il apparaît le moindre problème sur les chaînes de fabrication, on est amené à jeter la production sortie entre le début du problème et le moment on s’en aperçoit ; ce sont donc des tonnes de pain de mie qui ne sont pas parfaitement carrés, de pizzas tordues ou de fish fingers arrondis qui partent à la benne !

Viennent alors effectivement les supermarchés, objet de la récente attention des pouvoirs publics : imaginons-en un qui fait rentrer une grosse quantité de brochettes à la veille d’un week-end du mois de juillet où il se met à pleuvoir ; le lundi, il est bien obligé de jeter les brochettes qui n’ont pas fini en barbecue ! Nous participons largement à ce scandale car depuis que nous sommes rassasiés, nous sommes devenus des obsédés de la date limite de consommation (qui n’a pas été chercher le yaourt tout au fond du rayon, pour gagner quelques jours sur la date ?). Et, bien entendu, chacun se protège par peur des procès et on jette une quantité impressionnante de produits laitiers ou de plats cuisinés qui n’ont pas trouvé preneur à quelques jours de la date limite de consommation, sans oublier le pain puisque personne n’achète plus de pain de la veille, ou les filets d’oranges ou d’oignons dont un des éléments est pourris… Au total, tout cela représente autour de 90 kg par personne et par an, et il sera intéressant de voir ici quelques années l’effet réel et concret des nouvelles mesures…

  • Le troisième tiers est celui qui est le plus proche du consommateur, à la consommation. A commencer par le gâchis dans les restaurants, puisqu’il est dorénavant hors de question d’y accommoder les restes. On jette ainsi de façon totalement déraisonnable dans les hôpitaux, les restaurants d’entreprise, les cantines scolaires, etc. ; rappelons que par exemple les producteurs de cochon n’ont plus le droit depuis bien longtemps d’aller faire la sortie des cantines des collèges et lycées pour récupérer les restes de salsifis ou de choux de Bruxelles que nos adolescents refusent de manger (alors que c’est encore ce qui se passe en plein centre de Pékin ou de Shanghai…). Cela représente au moins 40 kg par personne et par an.

Gâchis dans les cantines scolaires

Exemple de campagne de sensibilisation au gâchis dans les cantines scolaires

Et puis on jette également à domicile autour de 40 kg, ce qui représente, mine de rien, plus de 400 € par personne et par an. Déjà 7 kg d’aliments non déballés, jetés dans leurs emballages d’origine. Citons par exemple les yaourts, que les fabricants tentent de nous vendre par lots de 16, 8 ou au minimum 4 ; eh bien, dans notre pays, lorsqu’on achète 4 yaourts, on n’en mange que 3 ! Pour le quatrième, on est parti en week-end et la date était dépassée, il finit à la poubelle ! Chacun peut d’ailleurs faire pour lui-même à tout moment l’inventaire de son réfrigérateur, la machine dans laquelle on met beaucoup d’énergie pour stocker toute la semaine ce qu’on jettera le dimanche soir ou la veille du départ en vacances… Ensuite on jette une dizaine de kilos de fruits et légumes passés, à peu près autant de restes de produits animaux, viandes et laitages qui atteignent la date de péremption, beaucoup de pain rassis (qui mange encore le célèbre « pain perdu » de notre enfance ?), etc. Sur ces 40 kg jetés par personne et par an, une dizaine sont peu visibles car ils finissent dans les égouts ou les composts qui se multiplient, mais il en reste encore une trentaine dans les vraies poubelles municipales.

On va dire pudiquement que nous avons en France… de larges marges de progrès ; le fait qu’il y ait des pays encore pire (genre les USA) ne doit pas nous dédouaner. Mais il faudra une véritable révolution dans les têtes, et les efforts considérables à tous les niveaux que nous puissions réellement progresser ! Rappelons-nous pour commencer que lorsqu’on achète un produit, on achète le monde qui va avec. Aujourd’hui, nous achetons du gâchis ! Et demain que choisirons-nous d’acheter, individuellement et collectivement ; ferons-nous nôtre un des slogans du Ministère : « Manger c’est bien, jeter ça craint »  ou bien « Manger c’est cool, gâcher c’est les boules » ?

Enfin, il ne faut pas confondre le gâchis du Sud et le gâchis du Nord. Au Sud, on perd essentiellement à la récolte, faute d’équipements de stockage et de transport adéquats. Lorsqu’on n’a pas de silos pour stocker son grain ou ses fruits et légumes, surtout dans les pays chauds et humides où tout pourrit très vite (et a fortiori de tanks à lait réfrigérés pour stocker son lait), on est obligé de devenir partageux : une partie de la récolte pour les rats, d’autres pour les moisissures, le vent, les oiseaux, les voleurs, etc. Bien entendu, il en reste peu à la fin puisqu’on a perdu en moyenne au moins un tiers de ce qui nous avait tant coûté de produire. Notons par exemple que jusqu’à présent l’Afrique dans sa globalité a toujours produit assez de nourriture pour nourrir les Africains. Mais que faute de silos, de camions et de routes, il n’a jamais été possible de nourrir les zones de pénurie ou de famine avec les excédents produits dans d’autres régions… Si nous sommes conséquents avec nous-mêmes, soutenons en Afrique de grands programmes de construction de silos et de tanks à lait réfrigérés à énergie solaire (voir par exemple http://www.africasolarfood.org/).

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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