Manger moins de Nutella pour sauver la planète ?

Interview pour le site ATLANTICO, le 18 juin 2015

Ségolène Royal a décidé de s’attaquer à l’huile de palme en recommandant de ne plus manger de l’emblématique Nutella pour éviter la déforestation… avant de rétropédaler et d’envoyer ses excuses aux italiens et au fabriquant Ferrero, en disant reconnaître ses efforts en faveur de l’environnement. De quoi s’agit-il exactement ? Dans quelle mesure s’agit-il d’une huile mauvaise pour la santé ?

Le Nutella fait périodiquement la une des journaux et constitue pour les Français une excellente tête de Turc ! Ce produit d’origine italienne est vendu massivement en France : 84 000 tonnes par an, le quart de la consommation mondiale. L’usine normande de Villers-Ecalles en produit 155 millions de pots chaque année, le tiers de la production mondiale. Ce petit pot emblématique jouit d’un quasi-monopole dans notre pays puisqu’il représente 80 % des ventes de pâte à tartiner (mais heureusement il reste encore le miel et la confiture !). Si ce produit est très populaire pour les goûters de nos enfants, il ne l’est pas auprès de nombre d’intellectuels, qui font une fixation sur lui, plus que sur les autres produits phares du Groupe Ferrero (Rocher, Kinder, Mon Chéri, Tic-Tac, etc.). Il est devenu pour eux un symbole de la malbouffe et des dérèglements de l’agroindustrie.

On lui a récemment reproché, en 2008 de déforester et de provoquer l’extinction des orangs outans, en 2009 de contenir des phtalates, en 2011 d’écrire indûment sur ses publicités « bon pour la santé », etc. ; en 2012 le Sénat a failli voter un amendement « Nutella » triplant la taxe sur l’huile de palme, etc. C’est dans cette foulée que notre Ministre de l’écologie s’est laissé récemment aller à un dérapage lors d’une intervention à la télévision.

Bien entendu, il n’y a pas de doute, cette pate est très mauvaise, diététiquement parlant : c’est un véritable concentré de sucre et d’huile, plus des noisettes, du cacao et du lait, en gros de tout ce qui fait grossir, et elle est fortement additive ! Nul doute qu’elle est une des causes de l’obésité de certains enfants…

Elle utilise massivement l’huile de palme au détriment d’autres huiles concurrentes. En particulier à cause de son onctuosité : elle est semi-solide à température ambiante, son point de fusion se situe entre 35 et 42°C, et elle est stable à la cuisson, ce qui facilite son travail en usine, elle a un goût neutre et ne rancit pas. Elle représente donc un excellent substitut au beurre et autres graisses d’origine animale, et elle est végétale, contrairement aux margarines.

Du coup, Nutella est loin d’être le seul à vouloir rechercher ces qualités, ce qui fait que l’huile de palme est dorénavant présente massivement dans nos chips, croûtons, soupes, biscuits, lait pour bébé, sardines en boîte, bouillon de poulet, mayonnaise, sauce tomate, céréales, chocolat, glaces, fromage râpé, sauces, crèmes fraiches, pâtes à tartes, plats préparés, biscottes, brioches, biscuits salés et sucrés, etc. C’est ainsi que, de 15,2 millions de tonnes en 1995, la production mondiale d’huile de palme est passée à près de 60 millions en 2014.

Malgré cela, la consommation d’huile de palme des Français n’est « que » de 2,8 grammes par jour (3,3 g/j chez les 3-14 ans), ce qui ne représente en moyenne que 4% de l’apport en acides gras saturés chez les adultes et 7% chez les enfants ! Nutella est donc une sorte de tête de turc commode (et italienne !) d’un phénomène beaucoup plus large : les Français mangent beaucoup trop de sucres et des matières grasses, en particulier de matières grasses saturées (mais aussi sel, de viande, de lait et d’alcool…). Et l’obésité ainsi que d’autres maladies liées à une alimentation trop riche, comme le diabète ou l’athérosclérose, ne cessent d’augmenter dans notre pays.

Et pour la planète ? Quelles autres huiles pourraient remplacer éventuellement l’huile de palme ? Que sait-on sur leur culture (déforestation ou pas, besoin d’eau etc.) et leurs conséquences sur la santé ?

Palmiers à huile

Le palmier à huile a besoin de 7 à 10 fois moins de surface plantée pour produire autant d’huile que le soja

L’un des avantages de l’huile de palme est son excellente productivité à l’hectare, nettement supérieure à ses concurrents directs (soja, colza et tournesol) : à condition de bien sélectionner les terroirs … La différence est beaucoup plus faible en matière de productivité à l’heure de travail, car le soja ou le colza se cultivent sur d’immenses champs avec une forte mécanisation, alors que la récolte est encore manuelle sur le palmier à huile. Mais justement elle est produite dans des pays à faible coût de main-d’œuvre !

Or on a produit en 2012 54 millions de tonnes contre 43, 24 et 14 millions d’huiles de soja, colza et tournesol (et seulement 3 d’olives !). Il est donc plus que probable qu’on aurait utilisé beaucoup plus de surface si l’on avait préféré consommer d’autres huiles que celle de palme… En particulier on sait qu’en Amérique latine, l’expansion du soja pose aussi beaucoup de problèmes environnementaux.

deforestation-borneo

On déforeste en Indonésie l’équivalent d’un terrain de foot toutes les 15 secondes. Ici l’ile de Bornéo

Compte tenu de la très grande concentration de la production d’huile de palme, qui provient à 85 % de deux pays, l’Indonésie et la Malaisie, la déforestation a été massive dans ces deux pays, ce qui pose évidemment d’énormes dégâts environnementaux. Mais la forte pression de différentes O.N.G. comme Greenpeace, a cependant pu être efficace auprès de grandes entreprises comme Ferrero, qui, soucieuses de leur image auprès du consommateur européen, ont fait de gros efforts dans les dernières années pour respecter la charte RSPO (Roundtable for Sustainable Palm Oil). On trouve sur le site de Greenpeace Philippines l’appréciation élogieuse suivante (ce qui est loin d’être le cas des autres entreprises analysées) :

« Ferrero a mis en place une des politiques les plus progressives du secteur contre la déforestation et a défini un programme ambitieux pour 2015 pour sa mise en œuvre. Il s’est engagé à la traçabilité pour toute l’huile de palme qu’il utilise dans ses produits et planifie de rapporter publiquement sur ses réalisations tous les six mois ».

D’où le rétropédalage de notre Ministre !

D’une manière générale, l’augmentation massive du nombre de membres de classes moyennes sur la planète, en particulier dans les pays émergents comme la Chine ou l’Inde induit une pression totalement inédite sur les ressources naturelles, car la première manifestation de l’augmentation du niveau de vie, c’est le changement des habitudes alimentaires, pour des aliments à base de viande, de lait, de sucre et de matières grasses.

Il est donc particulièrement crucial que dans les pays où on mange trop, on réduise le plus rapidement possible la consommation exagérée de ces produits. De ce point de vue, à la fois pour notre propre santé et pour la santé de la planète, la Ministre a parfaitement raison, un peu moins de Nutella serait excellent, mais aussi moins de sucreries d’une manière générale, et aussi moins de viande et moins de produits lactés !

Quelles autres menaces apparaissent avec l’huile de palme ?

Derrière les grands enjeux de la malbouffe issus, entre autres, de la trop grande consommation de sucre et de matières grasses, et ceux du réchauffement climatique aggravé par la déforestation, on peut évoquer à ce sujet au moins deux autres menaces.

Les terres cultivables sont une denrée très rare sur la planète : on n’y cultive qu’environ 12 % des terres immergées ! Le reste est trop chaud, froid, sec, inondé, en pente, érodé, pollué, urbanisé, etc. Il est donc extrêmement important de garder un maximum de ces terres en état de produire de la nourriture. Il faut donc limiter les dégâts de l’urbanisation ; rappelons qu’en France on neutralise actuellement un département agricole tous les sept ans ! Mais il convient aussi de réserver les terres à la production de nourriture et non pas de biocarburants. Les conflits nouveaux du type « réservoir d’essence des riches contre l’assiette des pauvres » pourraient mener au désastre. Non pas qu’il ne faille pas produire de biocarburants, mais il faut réserver le meilleur du meilleur de la nature, le grain (de maïs, de colza, de palmier) à la nourriture, et passer de plus rapidement possible aux biocarburants de deuxième génération, fabriqués à partir de la plante elle-même et non pas de son grain. Là, on peut imaginer des arbitrages plus raisonnables : une partie des végétaux pour nourrir les animaux, une partie pour fertiliser la terre, et une partie pour les voitures. Ne cédons pas à la tentation de continuer à déforester massivement dans le Sud-Est asiatique, en Afrique tropicale ou en Amazonie pour produire des biocarburants pour nos voitures !

Culture-palmiers Indonésie

La monoculture du palmier en Indonésie aujourd’hui

Et de la même manière, cessons d’exproprier des dizaines de millions de petits paysans des pays du sud pour récupérer leurs terres au profit d’investisseurs asiatiques, américains ou européens qui y implantent une agriculture très mécanisée, très consommatrice de ressources rares comme l’eau, et dirigée essentiellement vers l’approvisionnement alimentaire des pays riches. Ce phénomène de pillage des terres, « Land grabbing », véritable néo colonisation, a pris une ampleur considérable depuis le début du XXIe siècle, et s’est encore accéléré après la crise alimentaire de 2007. La FAO a estimé que 80 millions d’hectares ont ainsi changé de mains entre 2005 et 2010, soit près de quatre fois l’équivalent de la surface agricole français ; l’O.N.G. Oxfam a même avancé le chiffre de 227 millions d’hectares entre les contrats avérés et ceux en cours de négociation. Nous courrons là à un désastre qui pourrait coûter très cher en termes de paix mondiale.

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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