Le naufrage programmé du porc français

Article paru sur le site Atlantico le 15 août 2015

1/ Depuis le lundi 10 Août 2015, la cotation du Marché du Porc Breton (MPB) est suspendue, en raison du boycott mené par la Cooperl et Bigard, les deux plus gros acteurs industriels du secteur. Quelles sont les raisons exactes du différend ? Comment expliquer la situation du porc français ?

Bruno Parmentier : Le coût moyen de production actuel du porc en France se situe autour de 1,55 € le kilo. Or le prix d’achat aux producteurs est descendu progressivement de 1,90 à 1,20 € depuis 2013, en raison en particulier d’une crise de surproduction en Europe. En effet, les Européens commencent à manger moins de viande, et la Russie, qui auparavant achetait de grandes quantités de viande de porc, applique un strict embargo. La concurrence s’exacerbe, en particulier avec les deux plus gros producteurs européens que sont l’Allemagne et l’Espagne.

Les éleveurs ont manifesté vigoureusement en juin et juillet dernier et ont obtenu que le prix remonte au minimum à 1,40 €, un prix qui, on doit le noter, reste un minimum pour les éleveurs français puisqu’il se situe toujours en dessous de leurs coûts de production !

Mais cette fois-ci, la crise se déplace d’un cran vers les abattoirs, et d’une manière plus générale les industriels (salaisonniers, charcutiers, etc.). Il reste environ 160 abattoirs de porc en France, dont une dizaine de gros, et les deux intervenants qui font parler d’eux actuellement sont les plus gros : La Cooperl est le premier abatteur de porc en France (110 000 porcs par semaine entre ses trois implantations) et Bigard-Socopa est le plus gros, toutes viandes confondues. À eux deux, ils représentent plus de 30 % des achats de porc en France. Au prix de 1,40 €, ils observent qu’ils ne peuvent plus exporter puisque ce prix se situe 0,25 € au-dessus du prix allemand et 0,35 € au-dessus du prix hollandais. Or la Cooperl exporte le tiers de sa production… Ayant observé plusieurs faillites récentes dans le secteur (GAD en Bretagne, AIM en Normandie), avec son concurrent et complice Bigard, elle frappe un grand coup pour tenter d’éviter le même sort.

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Ceci est d’autant plus impressionnant que la Cooperl est une coopérative, qui appartient à ses 2 700 éleveurs de porcs, ceux-là mêmes qui ont obtenu le relèvement du prix à 1,40 € (Bigard est une société privée, mais qui a racheté récemment la coopérative Socopa). On voit donc que le problème est beaucoup plus vaste que celui de la simple survie des éleveurs. Ces crises à répétition montrent la faiblesse actuelle de l’élevage français face à une politique consistant à ne plus intervenir sur les marchés agricoles, pour laisser libre cours au jeu du marché.

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Mais, au fait, est-ce un si bon choix que d’abandonner la politique agricole commune et toute idée de régulation de l’agriculture européenne pour laisser le « marché » faire le travail ? Car le travail du marché, on le voit avec une grande netteté lors de cette crise : c’est l’élimination pure et simple des « petits » au profit des « gros », et la mise en concurrence impitoyable de chaque région et de chaque pays.

2/ Aujourd’hui, la viande est moins chère en Allemagne ou en Espagne. Comment ces pays parviennent-ils à produire leur viande moins chère ? Sont-ils véritablement les responsables de la « crise du porc » que traverse la France, comme l’expliquent plusieurs éleveurs, ou la culpabilité est-elle portée par plusieurs acteurs (UE, PAC, acteurs industriels, etc.) ?

Bruno Parmentier : La concurrence impitoyable voulue par les dirigeants européens suppose, pour être « juste » (mais peut-elle l’être ?) que les conditions d’exercice du métier soient les mêmes partout. Or ce n’est absolument pas le cas en Europe. En particulier, l’harmonisation des politiques sociales est loin d’être faite, même si l’Allemagne vient d’implanter un salaire minimum et la France d’alléger ses charges sociales. En fait, pour faire caricatural, la filière du porc allemande utilise massivement de la main-d’œuvre roumaine ou bulgare payée au prix de leur pays d’origine, et en Espagne, ont fait de même avec les Marocains, et en plus, la crise économique et le chômage considérable qui règnent dans ce pays abaissent mécaniquement le coût de la main-d’œuvre nationale. Pendant ce temps-là, dans les élevages et les abattoirs et les salaisonniers bretons, on applique… le salaire minimum français et des charges sociales parmi les plus élevées du monde.

De plus, les normes environnementales et de bien-être animal, qui sont supposés évoluer de façon harmonieuse en Europe, s’appliquent en fait par à-coup et de façon décalée entre les pays. Et l’opinion publique française n’est absolument pas favorable à l’implantation de gros élevages industriels « modernes ».

Et enfin, il y a belle lurette que la production de porc n’est plus une activité agricole mais une activité purement industrielle, « hors-sol ». On transforme à la chaîne de l’aliment végétal très largement produit ailleurs que sur l’exploitation (principalement maïs et soja) en barquettes de côtes de porc ou de tranches de jambon. Et chacun sait qu’en matière d’organisation industrielle, et d’acceptabilité par la population des contraintes liées à l’industrie, les Allemands sont meilleurs que nous. Il se passe donc dans le porc ce qui se passe dans les autres secteurs industriels : une industrialisation croissante de l’Allemagne, à base de grandes unités, et une désindustrialisation croissante de la France.

À nous de voir si on accepte cette nouvelle désindustrialisation, avec ses conséquences sociales (5 000 salariés à la Cooperl), mais aussi de perte de notre indépendance alimentaire. Car la nourriture n’est pas tout à fait un produit comme les autres. Nous avons accepté de dépendre très largement de l’Asie en matière de textile, ou d’électronique, mais l’alimentation est un secteur beaucoup plus stratégique, puis ce que nous devons tous manger tous les jours. Imaginons une seconde que des boucheries ou des boulangeries soient obligées de fermer par manque d’approvisionnement… Dans l’histoire, toutes les grandes puissances se sont occupées activement de garantir un accès à la nourriture à leur population, malgré les aléas climatiques, sanitaires ou économiques, depuis les empereurs de Chine, de Rome et les pharaons Égyptiens ! On voit bien avec l’embargo russe que l’arme alimentaire est toujours aussi stratégique au XXIe siècle, dans un sens ou dans un autre.

3/ La crise dure depuis plusieurs jours déjà, avec des conséquences visibles sur le marché (les stocks de porc s’accumulent, le porc ne se vend plus…). Que faut-il craindre si la situation venait à perdurer ?

Bruno Parmentier : Nous parlons là d’animaux, c’est-à-dire d’êtres vivants, ou de produits éminemment périssables, la viande. Dans cette filière extrêmement cadrée, qui pratique à fond le cadencement et le juste à temps, un lot de porcs chasse l’autre. Si on est obligé de garder un ou a fortiori plusieurs lots, d’une part ça pose d’énormes problèmes de place dans les bâtiments agricoles, mais en plus, il faut nourrir les animaux avec environ 2,5 kg d’aliments (cher) par jour, et ces derniers continuent à grossir environ 1 kg par jour, et donc deviennent vite hors normes. En effet les chaînes d’abattage et de découpe nécessitent, pour leur bon fonctionnement, de recevoir des animaux de taille rigoureusement identique. L’industriel applique donc une décote à tout ce qui est hors normes, puisque cela lui demande davantage de travail. Donc, dans le meilleur des cas, l’éleveur, qui est déjà dans une situation financière extrêmement précaire, va voir ses dépenses augmenter et ses revenus diminuer… et dans le pire des cas, il faudra purement et simplement qu’il se débarrasse des animaux en trop.

Donc, des faillites en chaîne pourraient intervenir très rapidement.

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4/ De nombreux éleveurs se retrouvent donc dans des situations financières particulièrement compliquées, contraints de vendre leurs produits à perte.  Quelles sont les solutions à mettre en œuvre pour leur venir en aide ? Quelle sortie de crise peut-on espérer pour eux ? 

Bruno Parmentier : Les solutions qu’on imagine dans les moments de crise sont très souvent de mauvaises solutions, faute de mieux. À court terme, pour sauver les exploitations agricoles et l’emploi dans les abattoirs, il faudra bien les subventionner d’une manière ou d’une autre. Bien entendu, pour ne pas se faire « rattraper par la patrouille » de la Commission européenne pour entrave à la libre concurrence, il faudra le faire de façon plus ou moins détournée (report ou annulation de charges sociales, fiscales, ou bancaires par exemple).

Mais ces solutions de court terme ne résolvent aucunement le problème de fond sur la différence de productivité entre pays européens, avec une idéologie dominante qui sacralise les lois du marché, même quand elles détruisent les hommes. Comme on ne voit pas très bien les 28 dirigeants européens faire un changement à 180°, il est permis d’être à ce stade relativement pessimiste sur l’avenir des filières d’élevage française, hormis celles qui ont su se positionner sur des créneaux de qualité reconnue, et donc monétarisés (comme on en voit par exemple dans le fromage ou dans le poulet).

On peut quand même noter que, dans le temps où il y avait une « vraie » politique agricole commune en Europe, et l’équivalent aux USA, on avait mis en place des deux côtés de l’Atlantique une sorte de garantie de revenus pour les céréaliers, l’État prenant à sa charge l’éventuelle différence entre un prix plancher défini comme proche des coûts de production, et le prix mondial, lorsque ce dernier était plus faible…

Mais c’est justement à ce stade que le citoyen consommateur peut, lui aussi, influer sur la situation. Pourquoi souhaitons-nous toujours dépenser moins pour manger, quel que soit le prix à payer en matière de santé, d’environnement, de social, ou de désertification ? De ce point de vue-là, la viande de porc est particulièrement emblématique d’une lutte acharnée que se livrent depuis des années les chaînes de grande distribution, avec notre complicité active. Est-ce vraiment indispensable que nous payons notre téléphone portable avec des économies faites sur la nourriture ? Et si nous décidions d’accepter de payer notre côte de porc un peu plus cher, au lieu de lire la publicité des chaines de supermarchés avant de choisir où faire nos courses ? Et si nous décidions d’une manière générale de consacrer un pourcentage plus important de nos revenus à notre nourriture, à notre santé, et au développement de notre région ? Mangeons donc moins de viande, mais de la bonne viande produite près de chez nous, et payée à son juste prix !

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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