Y a-t-il des alternatives technologiques à la viande ?

Article paru sur le site Atlantico le 19 août 2015

Alors que la plupart des hommes consomment de plus en plus de viande, notre système de production semble à bout de souffle. Les scientifiques travaillent à trouver des solutions pour satisfaire notre consommation.

Viande

Selon la FAO, il se consomme près de 10 tonnes de viande par seconde sur Terre, 2,3% de plus par an au cours de ces 10 dernières années, 42 kilos par personne et par an. En France en revanche, la consommation commence à baisser.

1/ Afin de répondre à une demande mondiale de viande toujours croissante, des nouvelles solutions apparaissent comme l’impression de la viande en 3D, la viande in vitro, les pilules… Ces alternatives sont-elles crédibles ? Quelles sont-elles ? Comment sont-elles réalisées ?

Bruno Parmentier : Nous allons vivre une époque formidable, ébouriffante, en matière de découverte scientifique dans le domaine de la biologie ! Nous n’avons encore rien vu avec la fécondation in vitro, le clonage de quelques animaux, les premiers OGM végétaux, la nourriture en poudre ou en pilules ou encore la première viande garantie sans animal… la fin du siècle précédent a été bouleversé par le silicium, élément de base des ordinateurs, le début de celui-ci le sera davantage encore par les sciences de la vie.

Demain, les femmes (riches) se fatigueront-elles encore à porter des enfants, ou bien utiliseront-elles les services d’utérus artificiels ? Choisira-t-on le sexe, la taille, la couleur des yeux, des cheveux et de la peau, le quotient intellectuel, les capacités artistiques, les résistances aux maladies de ses enfants ? Clonerons-nous des prix Nobel et des vainqueurs du Tour de France ? Au-delà des animaux d’élevage, qui seront tous munis de puces, aurons-nous nous aussi des puces dans le cerveau, pour pouvoir communiquer directement avec les machines ? Chaque riche fera-t-il élever son porc adapté à ses gènes pour lui servir de réserve d’organes en cas de pépins de santé (auquel cas, pour le coup, la filière porc telle qu’on la connaît actuellement sera terminée) ?

2/ En quoi ces produits peuvent-ils présenter une source de risques pour la santé ?

Bruno Parmentier : L’homme joue avec le feu en la matière ! Il serait bien étonnant qu’il n’y ait pas un jour un gros problème de santé publique issu d’une expérimentation biologique plus hasardeuse que les autres… Comme il y en a déjà eu avec la chimie par exemple. Mais le pire n’est pas certain non plus, et nos sociétés européennes, riches et apeurées, de plus en plus accrochées à un principe de précaution paralysant, risquent surtout de se faire rapidement doubler par des sociétés moins regardantes !

Certains pourront se réjouir des découvertes des sciences « dures », et en particulier biologiques, mais on peut aussi voir que ces avancées, qui concernent la vie, concernent également le plus profond de notre culture humaine et interrogent en tout premier lieu les sciences « molles », à commencer par la philosophie : qu’est-ce que l’homme ? Qu’est-ce qu’un sexe, une génération, une espèce, etc. ? A-t-on le droit de croiser les espèces, y compris des espèces animales avec des espèces végétales, ou de cloner des animaux, et a fortiori des humains ? Les questions seront de plus en plus nombreuses, et ce n’est pas parce qu’il se trouvera toujours un irresponsable pour tout essayer, et des intérêts économiques pour les commercialiser qu’il faut accepter la mise en péril les fondements de notre humanité. En la matière, le risque de perdre son âme est au moins aussi important que celui de perdre son corps.

3/ Pour les scientifiques, leur arrivée sur le marché semble proche… Certains d’entre eux citent 2025 pour la commercialisation des premiers carpaccios de bœuf in vitro. En attendant, le coût de production d’un steak in vitro est actuellement de 290 000 euros. Une production à grande échelle est-elle réellement envisageable ?

Bruno Parmentier : Je n’y crois pas ! Il ne suffit pas qu’un aliment existe, il faut aussi pouvoir le penser avant d’accepter de le manger. Sinon nous mangerions tous des chiens et des chats, animaux qui, comme chacun sait sont parfaitement comestibles, et qui ont d’ailleurs été mangé souvent dans des situations extrêmes de famine… Sans compter l’anthropophagie : je ne doute pas une seconde qu’une grillade de cuisse de jeune fille puisse être savoureuse… On voit bien que progressivement les boucheries chevalines ont pratiquement disparues en France, depuis que le cheval est devenu un compagnon de loisir, un « ami » et non plus un futur « rôti », d’où l’ampleur du scandale avec l’épisode de la lasagne au cheval roumain, si ça avait été du mouton grec, on n’en aurait pas autant parlé.

Prenons un peu de recul : dans un pays riche comme la France, on ne veut déjà pas manger de maïs contenant un gène extérieur, que mange pourtant quotidiennement et impunément des millions d’américains, quelle confiance aurons-nous dans de la viande sans animal ? Et dans les pays pauvres, où les gens n’ont pas les moyens de se payer de temps en temps de la viande, qui va croire qu’on va résoudre le problème de la faim avec une production de nourriture ultra technologique ? Il n’y aura pas de hamburgers de synthèse pour les affamés d’Haïti, de Somalie ou du Bangladesh !

Notons bien que de la viande sans animal existe déjà, et de façon nettement plus naturelle, par exemple le steak de soja ! Le vrai concurrent de la protéine animale, c’est évidemment la protéine végétale, éventuellement accommodée à la manière de la viande pour qu’elle en ait le goût. La pâte énergétique pour vaincre la faim et renutrir provisoirement les enfants affamés, oui, mais à base de de lait et d’arachide bourrée de vitamines et d’éléments minéraux, comme le Plumpy’nut qui a révolutionné l’action des humanitaires. Mais une fois sauvés, ces enfants repassent évidemment au riz ou au manioc !

4/ Afin de faire face à cette hausse de la demande, des solutions plus classiques sont-elles envisageables ? La production naturelle est-elle vouée à être insuffisante par rapport à la demande ?

Bruno Parmentier : Il est plus qu’urgent que, dans nos pays où l’on mange beaucoup trop de viande et de lait, on passe à une consommation plus raisonnable. Il va se passer la même évolution qu’on a observée sur le vin : en l’espace de 40 ans, la consommation a été divisée par trois, mais dorénavant, il n’y a plus de « piquette » ni de « gros rouge qui tâche », mais seulement du bon et du très bon vin, payés beaucoup plus cher. En France, dans quelques décennies, on mangera très probablement moins de viande et moins de lait, mais pratiquement plus que de la viande de qualité labellisée, que, j’espère, on sera prêt à payer sensiblement plus cher pour que les éleveurs puissants en vivre et qu’il y ait encore un élevage en France (et l’actualité nous montre en ce moment qu’il se peut très bien qu’un jour il n’y est plus du tout d’élevage de porcs dans notre pays).

En revanche, dans les pays dits émergents, et les pays pauvres, la demande de produits animaux va continuer à exploser au fur et à mesure que s’y développent les classes moyennes. On est donc en face de très gros problème d’allocation des ressources, car on va avoir de plus en plus de mal à produire suffisamment de céréales et de soja pour nourrir ces milliards d’animaux, alors que les ressources de base permettant de le faire, et en particulier la terre, l’eau, l’énergie et les engrais, commencent à s’épuiser. Il est probable qu’on privilégiera donc les animaux dont le rendement dans la transformation de la nourriture en protéines animales sera le meilleur : en particulier la volaille, puis les animaux à sang froid comme des insectes ou des crevettes tropicales d’élevage.

Mais aussi on reviendra de façon plus importante aux associations historiques d’aliments qui ont soutenu les grandes civilisations et leur ont permis de survivre, en particulier les associations de céréales et de légumineuses : le riz et soja, riz et haricot, maïs et haricots, couscous et pois chiche, etc.

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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