Manger à La Réunion

Mangera-t-on demain à La Réunion ? Pas sûr si les Réunionnais ne s’en occupent pas sérieusement ! Quelques réflexions de néophyte à l’issue d’une petite tournée de conférence dans cette île enchanteresse de l’Océan indien.

A 9 000 Km de Paris, et 700 km des côtes malgaches, après 11 heures d’avion, on est de nouveau en France sur ce confetti de l’empire, où vivent 850 000 personnes dans un climat enchanteur (sauf lorsque passent les cyclones !). Une petite merveille d’équilibre social : les gens de toutes les couleurs et toutes les religions s’y côtoient apparemment en bonne intelligence, dans la tolérance et le respect mutuel. Avant-poste de la France et de l’Europe dans l’océan indien, cette petite île revêt indéniablement un réel intérêt stratégique, et elle vit d’ailleurs largement de subventions européennes, ce qui lui permet de profiter d’un niveau d’infrastructures et de services carrément inconnus en Afrique : routes magnifiques (dont une des plus chère du monde, sur pilotis coincée entre falaise et mer), hôpitaux, université, etc.

On y voit également un double équilibre politique et agricole relativement exemplaire, par rapport aux autres départements d’outre-mer.

Connaissez-vous beaucoup de lieux sur la planète où des filières agricoles organisées travaillent avec la Grande distribution pour fixer ensemble les niveaux de production de produits aussi sensibles que les œufs, la viande de porc et les fruits et légumes, et les prix justes à payer aux producteurs, pour que tous survivent, paysans et consommateurs ?

Connaissez-vous des lieux de production de produits agricoles tropicaux où on se partage pour moitié les très rares terres agricoles (à peine 45 000 hectares), pour à la fois gagner des dollars et des euros avec la canne à sucre, seul produit d’exportation significatif de l’île, et rechercher un maximum d’autonomie alimentaire sur les produits frais : environ 80 % des fruits et légumes, la quasi-totalité des œufs et du cochon ?

On est encore très loin de l’autonomie alimentaire puisqu’en matière de poulet, de bœuf et de lait, ils n’en sont qu’à un tiers de production locale… et que de toute façon ils importent la quasi-totalité des leurs céréales et légumineuses (à la fois pour la consommation humaine et pour nourrir leurs animaux).

Or, quand on regarde une carte du monde, on est obligé de constater que, si la paix mondiale a fait des progrès importants, puisqu’il n’y a plus de guerre en Asie, en Europe et en Amérique, justement les deux dernières zones où la guerre subsiste, et probablement pour longtemps, le Sahel et le Moyen-Orient se situent entre La Réunion et sa métropole. De même que les deux zones où se regroupent les gens qui ont faim : l’Afrique sud saharienne et la péninsule indo-pakistanaise.

Déjà, pour faire franchir à un cargo le canal de Suez, il faut compter actuellement 100 000 € de péage, plus autant pour rémunérer les soldats qui montent à bord pour vous protéger des pirates !

Monde avec La Réunion

En rouge, les pays de la guerre, en bleu les pays de la faim ! Le lien de La Réunion avec la métropole sera difficile à tenir au XXIe siècle !

Il me semble donc plus qu’urgent que les réunionnais se mobilisent plus que jamais pour conserver, et réhabiliter leurs terres agricoles, et en tous les cas stopper leur mitage par des constructions en hauteur pour accueillir les 200 000 nouveaux habitants qui vont arriver dans les prochaines années, et vivre en harmonie à 1 million d’habitant sur ce petit caillou où les terres cultivables sont extrêmement rares. Qu’ils songent que les français métropolitains disposent actuellement d’un tiers d’hectare de terres agricole par personne, et eux seulement de 1/20e !

Mais aussi qu’ils continuent à explorer les voies d’une agriculture écologiquement intensive, pour produire, produire, produire, à la fois un maximum de sucre pour avoir des revenus, et un maximum de produits périssable, fruits, légumes, viande et lait pour diminuer leur dépendance alimentaire, en exploitant au maximum les immenses forces de la nature dont ils bénéficient. Cette île tropicale, concentré intellectuel dans les mers du sud doit continuer à innover en la matière et à multiplier ses échanges « sud-sud » et pas seulement « nord-sud ».

Et enfin qu’ils poursuivent et amplifient leur lobbying à Paris et à Bruxelles, pour qu’ils continuent à bénéficier des subventions qui leurs sont indispensables, à une époque où le libéralisme et la concurrence mondiale sont érigés en dogmes !

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
Ce contenu a été publié dans Actu MANGER, Actu NOURRIR, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Merci de taper les caractères de l'image Captcha dans le champ

Please type the characters of this captcha image in the input box