Le rôle ambigu du progrès technique en matière d’alimentation

Le mythe du circuit court et d’une agriculture biologique à petite échelle est souvent présenté comme la solution écoresponsable pour mettre fin au gaspillage et à la pollution liée au transport. Pourtant, le discours actuel serait nuisible et il ne faut surtout pas passer à côté des progrès technologiques, selon un article de Louise Fresco, présidente de Wageningen, la plus prestigieuse université européenne d’agriculture, et qui a travaillé auparavant pour la FAO. Qu’en pensez-vous ?

Article paru (avec un titre que je ne cautionne pas) sur le site Atlantico le 15/11/15

Bruno Parmentier : Contrairement à ce qui se passe dans les autres secteurs de l’économie, en matière d’alimentation, les consommateurs regardent souvent plus vers le passé que vers l’avenir. Personne n’aurait eu l’idée d’aller se faire opérer dans un hôpital « à l’ancienne », ni, hormis certains collectionneurs, de rouler dans une voiture des années 30. Pourtant, sur notre table, on apprécie tel producteur de champagne « depuis 1825 » ou la confiture « comme Bonne Maman », et toutes les recettes « traditionnelles », etc. Déjà, dans les années 30, on regrettait la « bonne » alimentation de la fin du XIXe siècle !

L’anthropologue Claude Lévi-Strauss l’avait remarqué, « il ne suffit pas qu’un aliment soit bon à manger, encore faut-il qu’il soit bon à penser ». Car en la matière il s’agit d’insérer dans notre corps ce qui deviendra notre propre chair, il est donc les aliments cristallisent une bonne partie de nos angoisses, car nous craignons d’acquérir malgré nous leurs défauts supposés et nous souhaitons au contraire nous emparer des qualités qu’on leur prête, comme la pureté du lait, la légèreté de la salade ou la force du bœuf.

Depuis la fin des 30 glorieuses, dans nos sociétés occidentales, la science n’a parfois plus la côte : on la trouve irresponsable, vénale et souvent vendue au Grand Capital, etc. On la tolère quand elle se fait oublier, par exemple pour le GPS ou le téléphone portable, mais on souhaite la garder à bonne distance de notre bouche.

Comme en plus notre religion majoritaire ne souhaite plus s’occuper de la nourriture, comme elle l’a fait pendant des siècles (à la différence des religions juive et musulmane, qui restent très prescriptrices en matière d’alimentation), et que d’ailleurs nous ne pratiquons plus, loin de nous être libérés, nous vivons dans l’angoisse de ne plus savoir ce que c’est que bien manger. Et puisque le curé ne nous dit plus comment Dieu veut que nous mangions, nous nous sommes rabattus sur la Mère Nature que nous avons déifiée, d’autant plus que nous vivons loin d’elle, hors-sol dans des villes artificialisées. Nous avons donc déclaré péremptoirement que « la Nature nous veut du bien », et que donc nous irons au paradis des écolos si et seulement si nous mangeons des produits naturels et locaux. Et pour nous la terre est naturelle et la science artificielle…

En chemin, nous avons oublié que les maladies naturelles sont bien des maladies : il y a encore un siècle où deux, tout le monde mangeait bio puisqu’on n’avait pas encore inventé les pesticides, et… on mourrait couramment après souper ! Aujourd’hui, c’est fini, l’obésité et le diabète nous guettent, mais nous ne risquons plus notre vie à chaque repas ! Notons d’ailleurs que dernier vrai scandale alimentaire en Europe a été précisément celui des graines bios à germer, qui ont tué 50 allemands (soit 10 fois plus que la vache folle !) et handicapé plusieurs milliers.

Alors, bien évidemment, la science a plus que jamais son mot à dire pour que nous continuions à progresser, y compris en direction d’un développement plus durable. La vraie question n’est pas celle de « science ou tradition », mais d’orienter les crédits de la recherche dans les directions conformes à nos valeurs et nos vraies priorités collectives. Car en la matière, il est bien évident que, sauf rares exceptions, on ne trouve que ce que l’on cherche. Par exemple, en matière de fraises, la recherche s’est focalisée sur le fait de rendre ce produit transportable, pour qu’on puisse manger 6 mois par an ce fruit très fragile en élargissant les zones de production, ce qui a malheureusement eu comme effet de le rendre le plus souvent insipide. En revanche, le melon a toujours été un fruit nettement plus transportable ; la recherche s’est focalisée dans une autre direction : le rendre sucré, et elle a relativement bien réussi, ce qui fait que nous n’avons plus à gesticuler pour choisir nos melons dans les supermarchés : ils sont pratiquement tous bons, et la vérité oblige à dire que dorénavant les seuls melons insipides sont (parfois) les bios ! De la même manière, comme l’écrit cet auteur, la production de légumes en serres, qui à première vue paraît totalement artificielle, s’avère souvent beaucoup plus économe en eau et en pesticides, voire en énergie, que la production de plein champ, avec à l’arrivée un goût que les consommateurs trouvent souvent meilleur. Et la sauce tomate est aussi parfois meilleure pour la santé que la tomate elle-même ! Sans compter que la salade bien fraiche du marché a peut-être été cultivée au bord de l’autoroute ou sous les pistes de l’aéroport, et contient peut-être davantage de toxines que la salade toute épluchée et emballée du supermarché, qui est moins poétique mais dont la teneur en arsenic a été contrôlée !

La science peut donc effectivement nous aider à moins gâcher, moins polluer, moins consommer d’eau ou d’énergie, moins émettre de gaz à effet de serre, etc., et donc à produire de façon plus écologique, si les citoyens s’intéressent à la définition des politiques de recherche.

Quels sont les progrès en matière de transport et de conservation des aliments ? Quels sont les innovations à faire dans les supermarchés pour éviter le gaspillage ? Où faut-il concentrer ses efforts pour respecter le plus les problématiques environnementales ?

Bruno Parmentier : Dorénavant, nous mangeons parfois des concombres qui ont été emballés dans un film plastique qui retarde leur pourrissement au contact de l’air, ce qui n’altère aucunement leur goût. Et si nous mangeons des bananes pas chères, c’est certes dû aux salaires rachitiques de ceux qui les ont cueillies, mais aussi parce qu’on maîtrise parfaitement la cueillette de ce fruit lorsqu’il est encore vert, ce qui permet son transport par bateau en non par avion, et son murissement par injection d’acétylène dans les soutes des bateaux deux jours avant l’arrivée au Havre. Notons au passage que dans les bananeraies, la science a inventé un insecticide extrêmement polluant, le Chlordécone, mais qu’après les scandales sanitaires qui ont suivi aux Antilles, elle a aussi su trouvé une autre voie et que les bananes de Martinique et Guadeloupe sont dorénavant beaucoup plus écologiques que celles produites en Amérique centrale.

En matière de gaspillage alimentaire et d’émission de gaz à effet de serre, toute la chaîne est concernée, du champ et de la mer à l’usine, au transport, et au supermarché, et de notre cuisine à celle des restaurants. Il y a donc d’énormes marges de progrès à tous les niveaux, et il faut tout mobiliser : la volonté politique, la créativité sociale et la science, pour s’améliorer en la matière. Voyons par exemple l’inventivité dont ont fait preuve les lauréats 2015 des trophées de la lutte contre le gaspillage alimentaire !

Rappelons que les deux actions essentielles pour diminuer les effets de notre alimentation sur le réchauffement de la planète sont : manger moins de viande et de produits lactés, et ne manger que des légumes de saison produit localement ! Un carnivore qui roule en vélo pollue plus la planète qu’un végétarien qui roule en 4/4 ! C’est donc d’abord là que doivent se focaliser nos propres efforts.

A la veille de la Cop21 ces problématiques sont-elles suffisamment prises en compte ? Comment faire en sorte que l’envie d’innover revienne ? Quel rôle pour les pouvoirs publics ?

Bruno Parmentier : Malheureusement non ! Il semble que l’agriculture soit la grande absente des débats de la COP 21. Pourtant, il n’y a pas de secteurs plus concernés par le réchauffement de la planète, en fait trois fois ; elle est une des principales victimes, et les effets du réchauffement risquent de compromettre gravement son développement dans de nombreuses régions du monde, en particulier sous les tropiques ; mais aussi elle en est une cause majeure, car elle émet à elle seule entre 20 et 25 % des gaz à effet de serre d’origine humaine ; et enfin elle représente une des seules solutions, car elle détient un des seuls outils disponibles pour contribuer à résoudre le problème : la réduction de la teneur en gaz carbonique via sa fixation dans les arbres et le sol.

Il va donc falloir réinventer presque toute l’agriculture mondiale, pour continuer à produire davantage, surtout dans les pays tropicaux, afin de nourrir les 2,5 milliards de nouveaux terriens qui vont arriver et permettre aux immenses classe moyenne des pays émergents de mieux manger, mais cette fois-ci avec des technologies agro écologiques plutôt que chimiques. Il va falloir intensifier les processus écologiques comme auparavant on intensifiait les processus chimiques. Il s’agit d’un immense défi scientifique. Pour le relever, il faut passer une nouvelle alliance entre l’agriculture, la science et la société, et c’est bien aux responsables politiques de l’organiser.

L’attachement à l’agriculture biologique et le mythe du petit producteur sont pourtant bien présents au moment de la dégustation du produit. La qualité peut-elle être au rendez-vous ?

Bruno Parmentier : C’est sûr que manger bio, local et équitable semble être le rêve de tout urbain nostalgique de ses racines campagnardes. A table, en ville, on ne parle que de ça. Mais, qu’en est-il dans la vraie réalité ? Nos modes de vie nous empêchent de consacrer assez de temps et notre culture assez d’argent pour bien nous nourrir tous les jours et, au total, les chiffres sont têtus, et le « bio-local-équitable » constitue aujourd’hui à peine plus de 3 % de notre alimentation, moins que le hallal ! En fait le vrai tiercé gagnant reste toujours le « vite fait, pas cher, pratique » !

La science a donc encore beaucoup à nous apporter pour instiller chaque jour davantage de « bio-local-équitable » dans notre « vite fait, pas cher, pratique » ! Mais, oui, nous pouvons manger mieux, si nous le voulons, individuellement, et collectivement.

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
Ce contenu a été publié dans Actu NOURRIR, Actualités, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Merci de taper les caractères de l'image Captcha dans le champ

Please type the characters of this captcha image in the input box