Quand on achète un produit, on achète le monde qui va avec

Article paru dans La Revue du Parlement en novembre 2015

Propos recueillis par Pauline Pouzankov

Alors que le directeur de la FAO et Stéphane Le Foll ont lancé un appel à inclure l’agriculture dans les débats de la COP21, le dernier travail de Bruno Parmentier, auteur et conférencier, apporte un éclairage pertinent sur le rôle qu’elle joue dans le processus du réchauffement climatique.

Dans votre synthèse « Agriculture, alimentation et réchauffement climatique »*, vous présentez l’agriculture à la fois comme victime, comme cause et comme solution du réchauffement de la planète : quelles formes d’adaptation préconisez-vous pour changer la donne climatique ?

C’est un problème global qu’il faut essayer de résoudre de toute urgence en prenant des mesures évidemment vigoureuses. Parmi tous les secteurs concernés par l’accélération du réchauffement, l’agriculture se retrouve tour à tour victime, cause et solution : à la différence que ceux qui polluent ne sont pas les mêmes qui en souffrent. Si les agriculteurs français seront sans doute impactés par le changement climatique, les cultures tropicales vont en pâtir bien plus encore : or, ce sont elles qui ont besoin d’être développées au XXIe siècle, puisque c’est dans ces zones que les populations augmentent. Un objectif que le réchauffement va rendre très difficile à atteindre, comme celui de tripler la production en Afrique et de la doubler en Asie. L’agriculture européenne, elle aussi, va devoir faire face à de multiples ajustements : l’olivier méditerranéen est aujourd’hui menacé, tout comme le maïs irrigué dans le sud-ouest, la viticulture du sud de l’Europe, ou encore le pin des Landes. C’est pourquoi nous devons adapter très fortement toutes nos méthodes de production, à la fois pour résister aux effets délétères du réchauffement et pour moins réchauffer nous-mêmes.

L’enjeu essentiel sera avant tout de réduire la consommation de produits d’origine animale dans les pays développés, où la population – disons-le clairement – mange dorénavant trop de viande et de produits laitiers. Cela suppose une transformation profonde de l’élevage dont on voit les prémices dans notre pays, dont la crise de surproduction de cet été est un des premiers effets. A terme, nous mangerons moins de viande, mais uniquement de la viande de qualité payée plus chère. Autre aspect de la donne climatique, l’exportation de denrées périssables aux quatre coins du globe, qui est une véritable folie : à terme, on ne devra consommer que ceux produits sur son propre territoire et n’élever en Europe que des animaux nourris par les végétaux du continent.

Par ailleurs, l’agriculture est la seule profession qui peut « fixer » le carbone dans l’atmosphère : arrêter de labourer, reforester, replanter de la végétation partout où c’est possible (agroforesterie), mélanger les cultures, diminuer les engrais azotés, sont autant de solutions pour soulager la planète.

Faute de changer nos modèles de production, quelles pénuries spécifiques risque-t-on dans les années à venir ?

Il n’y aura pas de pénurie à proprement parler en Europe même si la Terre continuera de manquer de nourriture. Ces dernières années, les cours de céréales explosent de manière récurrente, notamment à cause de l’augmentation de l’élevage dans les pays en développement, où les animaux mangent comme nous du soja, du maïs et du blé. La demande est gigantesque (+40 % dans les 15 dernières années) tandis que les agriculteurs sont dans l’incapacité d’augmenter leurs productions en conséquence. De ce fait, chaque incident climatique dans une zone céréalière se soldera par un nouveau « boom » des prix, comme cela fut le cas en 2007, 2010 ou en 2012, provoquant de graves crises géopolitiques.

Un des défis considérables du XXIe siècle sera donc d’arriver à produire suffisamment de nourriture en affrontant la dégradation du climat et la raréfaction des ressources naturelles : rien n’est moins sûr quand on sait que la planète comptera bientôt 9,5 milliards d’êtres humains.

Peut-on en déduire que nous sommes trop nombreux sur Terre?

Non, quoiqu’il il y ait trop… de riches (rires) ! La véritable surpopulation vient des pays où chaque personne consomme plus que sa quote-part de ressources naturelles : et pas seulement en termes d’alimentation, mais aussi de voyages et d’achats divers dont l’impact carbonique n’est pas négligeable. L’Afrique, par exemple, est largement sous-peuplée, à l’exception du Rwanda, de l’Egypte et du Nigeria. Alors oui, il faudrait effectivement commencer à réduire la population sur la planète, mais pas en suivant l’idée des États prospères qui disent aux pauvres de faire moins d’enfants ; c’est prendre le problème à l’envers : ce qui est vraiment urgent, c’est d’enrichir les pauvres pour qu’ils fassent à leur tour moins d’enfants ! S’il est plus difficile de nourrir 9 milliards d’Hommes que seulement 7 ou 5, il y a rigoureusement autant de personnes qui ont faim aujourd’hui qu’en 1900 ou en 2000 : soit 800 000. Un échec total des objectifs du millénaire (qui avaient promis de diviser par deux ce chiffre entre 2000 et 2015), même si on sait que, depuis l’année 1900, on a réussi à alimenter 5,5 milliards de plus d’humains… sur les mêmes terres.

Face à la surconsommation actuelle de produits animaux, de nombreux spécialistes mettent en avant l’alternative végétarienne. Mais l’exploitation du soja (indispensable à la production de tofu, tempeh et autres substituts de viande) ne pose-t-elle pas elle aussi un problème environnemental ?

Ce n’est pas ainsi que je poserais le problème. Le soja pour l’alimentation humaine ne pose pas en soi de problèmes environnementaux, c’est la monoculture massive de cette légumineuse pour la consommation animale qui finit par en poser. D’ailleurs, l’alternative à la viande dans un pays tempéré comme le nôtre, ce n’est pas le soja, mais le pois, le haricot ou la lentille. Il faut privilégier les protéines d’origine végétale, consommées directement, pas uniquement celles qui ont subi un phénomène de transformation en produits animaux, désastreux pour la nature et le réchauffement. D’ailleurs, toutes les grandes civilisations d’autrefois associaient de façon heureuse une céréale avec une légumineuse dans leur plat national (soja-riz en Asie, maïs-haricot en Amérique, couscous-pois chiche en Afrique, etc.) avant d’y rajouter de la viande. Je ne dis pas qu’il faut devenir complètement végétarien, mais simplement raisonner sa consommation de produits d’origine animale, ne serait-ce qu’en diminuant les portions ou en évitant d’en manger tous les jours voire à chaque repas.

La culture de viande in vitro illustre-t-elle un certain malaise propre à notre époque ?

Ce progrès scientifique incroyable, que je tiens à saluer, montre néanmoins à quel point l’Homme est perdu. Manger de la viande « garantie sans animaux » ? L’idée n’a aucun avenir commercial, d’abord parce que ceux qui ont les moyens d’y accéder refuseront pour des raisons sanitaires, sans que les pauvres ne puissent en bénéficier gratuitement. La réalité est que le véritable substitut à la viande, ce n’est pas le steak in vitro mais les légumineuses.

Face à l’impact environnemental des géants de l’agroalimentaire, le consommateur minimise souvent sa capacité à agir contre le réchauffement climatique, et ce malgré le pouvoir qu’il a de choisir ses produits. Que pourriez-vous lui répondre ?

Soyons clairs : qu’est-ce qu’on mange ce soir ? La question peut paraître anodine mais c’est ici que tout commence ! Acheter des fraises ou des tomates en hiver, c’est un choix : tout comme celui de leur préférer un légume de saison local, qui produit 20 fois moins de gaz à effet de serre que son homologue hors-saison importé par avion. De même un bœuf-carotte avec deux fois moins de bœuf et deux fois plus de carottes, c’est deux à trois fois moins de gaz à effet de serre ! Quand on achète un produit, on achète le monde qui va avec : le consommateur a donc les moyens d’agir, malgré toutes les manipulations dont il est la cible.

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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