Crise de l’élevage, quelles responsabilités pour les agriculteurs eux-mêmes ?

Alors que la crise du monde agricole français s’aggrave, tous les regards se tournent vers l’Europe et le gouvernement. Si ceux-ci sont les premiers responsables de la violente dégradation du secteur, quelle part de responsabilité peut-on attribuer aux éleveurs, et aux autres acteurs du monde agricole, dans le marasme actuel de leur secteur ?

Texte paru dans Atlantico le 28 février 2016

Bruno Parmentier : Il est évidemment délicat de pointer la responsabilité dans les causes de son malheur d’une profession aujourd’hui gravement sinistrée … Pourtant tous les agriculteurs ne sont pas en crise, et même pas tous les éleveurs ; certains tirent mieux leur épingle du jeu que d’autres, preuve qu’ils ont probablement su anticiper.

Poulet de Loué

Dans le poulet par exemple, les filières de poulets label en plein air, Loué, Bresse, Gers, etc. ainsi que le poulet bio se portent bien et n’ont aucunement connu les faillites bretonnes type Doux. De même dans le lait, les producteurs du fromage de Comté n’assistent pas à un effondrement de leurs prix et de leurs revenus.

En fait ceux qui souffrent le plus actuellement, ce sont ceux qui ont fortement investi pour produire de grandes quantités de produits « de base », et qui ont suivi les conseils d’industrialisation à outrance de la Communauté européenne… Ils auraient peut-être pu être plus prudents, et mieux deviner les évolutions probables des marchés européens et mondiaux…

Ils ont embrayé sur la nouvelle politique libérale européenne, qui leur promettait d’accéder à de mirifiques marchés à l’exportation, en particulier cochon en Russie et lait en Chine… Le mot d’ordre était de mieux confronter les agriculteurs au marché mondial. Et ils ont espéré gagner. Il y avait quand même une part d’optimisme dans ce pari. D’une part, dans un marché de produits de base à concurrence sauvage, on sait bien que ce sont toujours ceux qui ont les plus faibles coûts de production qui gagnent. Or en France, il est très exceptionnel que nous ayons les plus faibles coûts ! On pouvait bien se douter que pour casser les prix du lait sur le marché chinois, les néo-zélandais auraient de meilleurs armes que nous ! Ou que pour valoriser leur propre maïs et leur propre soja en le transformant en poulet de base congelé, les brésiliens pourraient produire moins cher que nous. Plus dur à imaginer, mais quand même tout aussi prévisible, à partir du moment où l’élevage de porc est devenu une activité industrielle de transformation qui n’a plus grand-chose à voir avec l’agriculture, les allemands, champions de l’organisation industrielle, dont l’opinion publique accepte sans problème les exploitations de grande taille et les unités de méthanisation, et qui ont une politique sociale moins généreuse que la nôtre, ne pouvaient que remporter la bataille du prix.

A leur décharge, ces agriculteurs n’ont jamais connu le libéralisme échevelé, puisque depuis les années 50, on a développé l’agriculture européenne de façon homogène, planifiée et cogérée. Et quand le tournant libéral a été pris, ils n’avaient pas l’expérience d’autres secteurs qui avaient été laminés, comme le textile, l’horlogerie, etc. et pouvaient croire que les choses ne se passeraient pas pareil dans l’alimentation… Pourtant, si ! Notre industrie de l’élevage de masse est donc délibérément sacrifiée sur l’autel du libéralisme européen.

Il nous reste néanmoins un des seuls créneaux sur lesquels les français sont bons, voire très bons, la qualité, les marchés de niche, le luxe, les circuits courts, etc.

De même, la foi aveugle en l’exportation, qui devait développer et renforcer nos filières d’élevage, pouvait être tempérée. On ne peut pas raisonner à l’identique pour des produits secs, facilement stockables et transportables comme le blé, les produits de luxe à forte valeur ajoutée comme le vin, et les produits périssables à haute sensibilité culturelle comme la viande de porc ou le lait. Compter comme on l’a imaginé sur les chinois pour réguler la production européenne de lait, et sur les russes pour celle de porc était quand même très hasardeux, et sur ce terrain, nombre de dirigeants agricoles se sont laissé convaincre par nos technocrates et nos politiques… Et puis voilà, la crise économique gagne l’Asie, et nous avons de profondes divergences politiques avec la Russie et tout s’écroule. En fait on pouvait tout aussi bien se dire plus raisonnablement qu’en la matière l’exportation ne pouvait qu’être une petite variable d’ajustement, mais qu’on devait fondamentalement ajuster la production européenne de viande et de lait à sa consommation intérieure, laquelle devrait sensiblement décroitre dans les prochaines décennies, pour des raisons de santé publique ou d’équilibre écologique. Depuis un siècle on n’a cessé d’augmenter notre consommation de ces produits (25 kilos de viande par personne en 1930, 45 kilos en 1950, 85 kilos aujourd’hui), et la courbe commence à s’inverser : il ne serait pas étonnant qu’on en revienne à 60 kilos d’ici 10 ou 15 ans… Idem pour le lait ! Donc les politiques consistant à produire toujours plus pouvaient être critiquées, au profit de celles visant la qualité, un moindre volume, une moindre dépendance aux achats d’intrants, et une meilleure valorisation…

Certaines filières du secteur agricole bénéficient largement de la politique européenne dénoncée par un grand nombre d’autres agriculteurs qui en souffrent. S’agit-il d’une guerre fratricide entre les uns et les autres, qui ne cessera que lorsque les uns auront « tué » les autres ? 

Bruno Parmentier : La Politique agricole commune n’a jamais eu pour objectifs d’enrichir les agriculteurs ! D’ailleurs son résultat le plus visible a été la désertification des campagnes : lorsqu’elle débute on avait encore près de 8 millions d’agriculteurs dans nos campagnes et maintenant il n’en reste que 500 000 ! En fait il s’agissait d’une Politique alimentaire commune, une invention des urbains traumatisés par les privations des années 40 (les cartes de rationnement ont perduré jusqu’en 49 !) pour assurer l’approvisionnement régulier et bon marché des villes.

PAC-300x300

Mais osons un autre nom, il s’agit en fait d’une Politique industrielle commune, qui a permis d’assurer aux travailleurs une nourriture bon marché, et donc de limiter les hausses de salaires et de préserver la compétitivité de nos filières industrielles. En payant notre nourriture en deux fois, une partie à la caissière du supermarché, et une partie au percepteur, lequel transférait des fonds à l’Europe qui à son tour subventionnait les agriculteurs pour qu’ils continuent à livrer à leur coopérative en dessous de leurs coûts de production, nous avons permis à Renault, Peugeot, Fiat et Volkswagen de subsister dans la concurrence internationale !

Les agriculteurs n’ont jamais réclamé ce système qui les transformait en fonctionnaires européens, mais bien entendu ils ont encaissé les aides qui, seules, leur permettaient de survivre, puisque les prix n’ont plus jamais été rémunérateurs, et ils se sont battus pour les garder, et intervenir sur leur répartition.

De plus, les priorités des années 50 étaient de nourrir la population : on a donc subventionné les aliments de base : céréales, sucre, le lait, huile, etc. Bref, tout ce qui fait grossir maintenant qu’on est bien nourri. Et du coup la barre chocolatée est moins chère que la pomme ! Les éleveurs en profitaient, mais indirectement, à travers le prix à la baisse des céréales qu’ils achètent en grande quantité. On a également compensé les différences de coûts de production par souci d’équilibre du développement régional : si on voulait avoir encore des éleveurs en montagne, il fallait compenser leurs coûts supérieurs à ceux de la Normandie… Ensuite sont venues les rémunérations de certaines pratiques environnementales.

Maintenant le système est figé : il devient très difficile de faire bouger l’affectation des fonds, tant se sont accumulés des intérêts acquis sur les 10 milliards d’argent distribué en France chaque année ! Les luttes à Bruxelles se concentrent sur le maintien des montants de chaque pays, d’autant plus qu’avec l’élargissement il y a davantage d’agriculteurs à soutenir.

On est donc bien dans une guerre fratricide, et dans un modèle de société ; faut-il encore et encore baisser le coût de l’alimentation (qui est passé de 25 % à 13 % de nos revenus depuis les années 60), et donc favoriser l’élimination des producteurs qui ne sont pas les moins productifs ? Au risque de fragiliser l’indépendance alimentaire de notre continent, qui n’a plus peur de manquer ? En effet on commence par brader l’indépendance alimentaire de la France (si cela continue on mangera une majorité de la viande allemande ou espagnole)… ce qui est désastreux du point de vue social, et gastronomique, mais par encore dangereux du point de vue géopolitique, mais on finira inéluctablement par manger de la viande de Nouvelle Zélande et du Brésil !

La FNSEA, le syndicat majoritaire chez les agriculteurs, a globalement soutenu la libéralisation des marchés agricoles. N’y a-t-il pas une contradiction à vouloir attaquer les marchés intérieurs des autres pays, tout en faisant appel à l’État pour préserver le sien quand il subit le contre coup de la concurrence ?

Bruno Parmentier : Oui ! Appeler à manger français tout en réclamant de pouvoir exporter un maximum sera difficile à soutenir sur le long terme. On le voit par exemple dans les cantines : la réglementation des marchés publics oblige à faire des appels d’offre européens, et rend donc très difficile qu’une cantine de lycée décide de s’approvisionner dans son seul département. Comme en plus on est là dans l’obsession permanente de la baisse du prix du ticket de cantine, on en arrive à importer 70 % de la viande servie dans nos cantines !

Logo viandes françaises

Il s’agit bien d’une question de modèle de société. Lequel nous voulons dans notre pays ? Et lequel pouvons-nous imposer à une Europe où l’influence de la France ne cesse de baisser, et où nous nous retrouvons maintenant systématiquement minoritaires sur ces questions agricoles et alimentaires ?

On se souvient qu’en 1984 les producteurs de lait avaient violemment manifesté contre la mise en place des quotas laitiers par l’Europe. 30 ans plus tard, c’est leur abandon qui suscite une opposition farouche. Les agriculteurs n’ont-ils pas parfois un rapport ambigu à l’Union européenne ?

Bruno Parmentier : Le lait a besoin d’être régulé ! Il faut être vraiment ultra libéral pour ne pas comprendre ça ! C’est un produit fragile, où les évolutions sont très lentes : il faut neuf mois pour la gestation d’une vache, puis deux années supplémentaires avant qu’elle ne démarre sa production laitière. La constitution d’un troupeau proprement dit, stable, maîtrisé et productif, est une affaire qui prend cinq ans au minimum, parfois dix. De plus le producteur est pieds et poings liés à la laiterie qui accepte de faire passer tous les jours un camion de ramassage de lait dans sa ferme, il n’a pratiquement pas d’alternative.

Bruxelles, pour augmenter la production quand on en manquait, a commencé par instaurer une politique de prix garantis, qui a favorisé la professionnalisation et le développement de cette activité ; elle a tellement bien réussi qu’au début des années 80 on ne savait plus que faire de nos stocks de lait en poudre et de beurre congelé. On est alors passé à une régulation par les quantités, avec la politique des quotas, qui a tenu pus de 30 ans. Les syndicats, qui lui étaient fondamentalement opposés au début, ont vite fini par comprendre les intérêts de ce système… Mais les sirènes du libéralisme ont été les plus fortes, et ils ont été complices de l’abandon de toute politique de régulation, pensant que les contrats à moyen terme avec l’agro-industrie et la grande distribution allaient les protéger et les mettre en bonne position pour exporter. Mais aucuns de ces espoirs ne se sont réalisés, tous les producteurs ont gardé quelques vaches de plus pour tenter d’augmenter leurs marges, la production a flambé à un moment où la consommation stagnait, et tout s’est effondré. Ce qui était, finalement, prévisible, comme je l’avais écrit ici dès le 31 mars 2015 !

Quelles sont les pratiques de production et d’élevage que pourraient adopter les agriculteurs qui souffrent aujourd’hui de la crise agricole ?

Bruno Parmentier : On a bien connu des problèmes similaires dans les années 50 et 60 avec la production viticole, du temps où les français consommaient 140 litres de vin par an ! Aujourd’hui on en est à 40 litres ! Et il y a toujours des viticulteurs dans ce pays. Ils ont purement et simplement abandonné la production de vin de base. Aujourd’hui en France on ne produit plus que du bon et du très bon vin, vendu cher, à Bordeaux comme à Carcassonne ! C’est ce qu’il reste à faire pour l’élevage : produire moins, mais que du bon, que du cher, et convaincre les consommateurs, qui en achèteront moins, de le payer à son juste prix ! Et aussi, n’élever en France, que les animaux qu’on pourra nourrir avec des végétaux français !

C’est une énorme révolution, qui nécessitera beaucoup d’efforts, beaucoup de solidarité, et engendrera beaucoup de casse malheureusement… Il faut donc un double mouvement de solidarité : aider les éleveurs à s’adapter, et faire en sorte que ceux, nombreux, qui devront cesser leur activité puissent le faire dignement et sans désespoir…

 

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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