Votre œuf, en cage ou en plein air ?

68 % des poules françaises pondent encore leurs œufs dans des cages, une situation encore bien éloignée du bien-être animal, même si les normes ont évolué vers un peu plus de place et « d’humanité », mais  l’opinion publique est un facteur d’évolution de plus en plus décisif dans ce domaine.

32 millions de poules pondeuses françaises passent encore leur vie enfermées dans une cage, incapables d’exprimer pleinement leur comportement normal : se promener, picorer, gratter, se percher, pondre dans un nid. Parfois, on leur sectionne même le bec, pour éviter les bagarres. Les nouvelles normes européennes imposent depuis 2012 la cage collective, avec un nid, une litière, et au moins 750 cm2 par poule (soit un peu plus de place que les anciennes normes, qui n’offraient que 450 cm² par poule, l’équivalent d’une feuille de papier !). Elles ont entraîné plus d’un milliard d’euros d’investissements de rénovation et d’agrandissement dans les 700 élevages concernés, lesquels se demandent maintenant si ces investissements ont été judicieux et ne seront pas rapidement obsolètes.

En effet, le nombre de poules qui ont le droit de se promener ne cesse de progresser en France (+ 6 % en 2015) ; il est actuellement d’un peu plus de 15 millions, soit 32 % du total. On appelle encore œuf « alternatif » ce qui va inéluctablement devenir un jour majoritaire. De fait il représente déjà 40 % des achats à l’unité des consommateurs. Il s’agit des œufs « de plein air » (pondus par les poules pouvant aller picorer à l’extérieur), « plein air label rouge » (pondus par des poules élevées sur un sol recouvert partiellement de litière, avec ou sans perchoirs, ayant accès à un nid de paille, à un parcours extérieur de 5 m2 par poule, pouvant gratter, et avec un maximum de 6 000 poules par élevage), ou « bio » (avec des conditions de production similaires, mais un maximum de 4 500 poules par élevage et des aliments obtenus sans pesticide). On peut les reconnaître par les codes « 1 » ou « 0 » sur les emballages (contre « 3 » pour les œufs cage). Compte tenu du faible coût de ce produit (15 à 40 centimes pièce), les campagnes sur le bien-être animal et la bio finissent pas porter leur fruits sur le grand public, et leurs interlocuteurs des grandes et moyennes surfaces : c’est ainsi que Monoprix et Atac ont dorénavant banni de leurs rayons les œufs cage !

Poules en plein air

Poules élevées en plein air

Mais l’évolution globale reste lente. En effet la part des œufs vendus directement dans leur coque ne cesse de diminuer dans notre pays. Au fur et à mesure de l’augmentation du niveau de vie, les gens passent de moins en moins de temps à faire de la cuisine et de la pâtisserie, et le marché se déplace vers la restauration et le plat cuisiné. C’est ainsi qu’en France les « ovoproduits »qui ne représentaient que 22 % du marché en 1996 ont dépassé les 40 % en 2016. De plus en plus d’œufs sont donc livrés à des « casseries » avant d’être achetés sous une forme prête à servir pour la restauration collective (bidons d’omelettes ou d’œufs brouillés prêts à cuire, île flottante et crème anglaise prêtes à servir, etc.) ou les plats tout préparés de l’agro-industrie. Autre tendance : la séparation des différents constituants, vendus ensuite sous forme de poudres élémentaires : il s’agit là d’une véritable industrie chimique, finalement similaire au cracking du pétrole.

Casserie d'oeufs

Une casserie d’œufs peut « traiter » 1 million d’œufs par jour

Et là, évidemment, on utilise essentiellement les œufs les moins chers, et donc encore à 80 % ceux provenant des cages. En effet les industriels étaient jusqu’à maintenant peu concernés par les pressions citoyennes sur le bien-être animal : va-t-on demander à son boulanger si le jaune d’œuf qu’il utilise pour dorer ses croissants est de plein air, et a fortiori au fabriquant de sa crème dessert ?

Mais… la société française évolue et ce cloisonnement commence à se déliter : quand on observe que Mc Donald’s vient de signer un contrat avec les Fermiers de Loué pour mettre exclusivement du plein air dans ses « Egg mac muffin », on se dit que la France est en train de suivre l’exemple de l’Autriche, qui en est déjà au total à 98 % d’œufs de plein air, ou l’Allemagne, les Pays-Bas et la Suède, qui en sont rendus entre 90 et 79%. On peut également parier qu’un jour, même des pays peu motivés comme l’Espagne et la Pologne, qui n’en sont qu’à 7 et 13 %, s’y mettront !  Pour les plus militants de nos consommateurs -citoyens, il est donc temps de revenir parler avec son boulanger ou le chef de sa cantine !

L’œuf est une star mondiale, les poules resteront longtemps en cage

L’enjeu mondial est… énorme ! On produit et on mange environ 1 300 milliards d’œufs tous les ans sur la planète, soit environ 170 par personne. C’est peu de dire que c’est un aliment commun, qui se consomme à la ville comme la campagne et dans toutes les régions du monde ; il ne fait l’objet d’aucun interdit alimentaire dans aucune religion. Il faut dire que cette merveille de la nature apporte, pour un prix accessible à tous, 90 calories (75 dans le jaune et 15 dans le blanc), soit l’équivalent d’une banane, de 100 grammes de riz ou d’un verre de champagne. Grâce à sa richesse en protéines, l’œuf se place en concurrent direct de la viande et du lait, et en plus il peut se conserver un mois sans réfrigération ! Voire plusieurs mois comme dans le cas de « l’œuf de cent ans » qui régale les chinois, et dont le blanc est devenu quasiment noir et le jaune vert foncé !

Les militants de la cause animale sont particulièrement actifs en Europe, où la consommation est au-dessus de la moyenne mondiale, un peu au-dessus de 200 œufs par personne et par an. Notons au passage que, contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les anglais avec leur traditionnel eggs and bacon du breakfast qui sont les plus gros consommateurs mais les danois, qui en absorbent plus de 300 ; les français, eux, en sont à 220. Mais tout cela représente néanmoins bien peu à l’échelle mondiale ; songeons que la Chine produit 4 fois plus d’œufs que toute l’Europe, soit 470 milliards d’œufs contre 110, et il est à parier que les associations de promotion du bien-être animal n’y gagneront pas de sitôt ce combat ! Idem pour le Mexique, le pays du monde où la consommation par habitant est la plus forte. Malgré notre fier coq symbolique de la France, nos poules ne représentent en fait que moins de 1 % d’un cheptel mondial, lequel dépasse les 5 milliards ! Vu comme cela, les producteurs « industriels » français peuvent effectivement arguer que nos normes créent une distorsion de concurrence à l’échelle mondiale…

Comment assurer la sécurité sanitaire et de bons éléments nutritifs

Notons quand même que la production industrielle a quelques avantages ; en particulier une bonne maîtrise de la sécurité sanitaire. La cage, qui représente une négation du bien-être animal, reste néanmoins une excellente solution contre les maladies, lesquelles, lorsque l’animal est en groupe et au sol, se propagent très facilement par la poussière de fientes soulevée en permanence, sans compter le contact possible avec les oiseaux migrateurs pour les animaux élevés en plein air.

Coté nutrition, observons que les poules des basses-cours de nos grands-parents pondaient à peine 80 à 100 œufs par an, alors qu’une poule « industrielle » d’aujourd’hui commence à pondre à l’âge de 125 jours, puis, en 375 jours de production, pond 315 œufs de 63 g, soit près de 20 kg d’œufs, en consommant 45 kg de nourriture. Un excellent taux de transformation de produits végétaux en protéines animales : seulement 2,15 kg d’aliments pour produire 1 kg d’œufs ! D’où les prix remarquablement bas des œufs. Dans tous les cas, cage ou plein air, les poules « modernes » mangent pour l’essentiel de l’aliment tout préparé, ce qui a malheureusement provoqué une forte perte de constituants nutritifs : acides gras, vitamines, caroténoïdes ou oligo-éléments.

Cet aspect fait l’objet de recherches importantes, telles celles portant sur l’œuf « Benefic » pour lequel la poule reçoit un complément nutritionnel, composé de végétaux, minéraux et vitamines qui se retrouvent dans le produit final, plus riche en iode, vitamines D, B9 et E, oméga 3, sélénium, lutéine et anti-oxydants. Comme cela n’influe aucunement sur les frais fixes de production (travail de l’éleveur, amortissement du poulailler, transports, emballage, commercialisation, etc.), on obtient des résultats spectaculaires pour une faible augmentation du prix de vente. Il est donc à espérer que ces pratiques finiront par se généraliser.

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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3 réponses à Votre œuf, en cage ou en plein air ?

  1. Victor dit :

    Excellent article très enrichissant et intéressant 🙂

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