Obésité : êtes-vous Giacometti ou Botero ?

Comment décorer sa salle à manger ? La question n’est pas si anodine en ces temps d’épidémie d’obésité: des chercheurs suisses ont prouvé qu’on mangeait moins de chips ou de chocolat après avoir travaillé près d’une projection d’une sculpture de Giacometti !

Cette équipe de chercheurs suisses a publié un papier dans la revue très sérieuse Food Quality and Preference. Lors de tests consommateurs, ceux qui avaient auparavant fait des exercices de calcul mental dans une salle où était projetée la sculpture La Piazza de Giacometti (photo ci-dessous) en mangeaient significativement moins que ceux qui avaient fait les mêmes exercices dans une salle aux murs blancs ! Qu’aurait-ce été si on leur avait projeté une sculpture de Botero, comme L’abondance somptueuse ci-dessous !

Giacometti La Piazza

Botero L'abondance somptueuse

On pourrait donc extrapoler en imaginant qu’on décide de son tour de taille en choisissant la décoration de sa salle à manger ! Encore faut-il en avoir une, bien sûr, car ceux qui mangent dans leur cuisine ou sur leur canapé en regardant leur télé, sont, eux, sûrs d’être en surpoids ! En effet, et c’est notre côté « dinosaures », la sensation de satiété met 20 minutes à remonter de l’estomac au cerveau, donc chaque fois qu’on mange en moins de 20 minutes, ou en regardant autre chose, l’obésité nous guette : la première mesure anti-obésité est très simple et ne coûte pas cher : ne jamais manger devant sa télé !

En fait il a été prouvé que non seulement l’obésité avait toutes les caractéristiques d’une épidémie, mais qu’en plus elle était contagieuse ! C’est ainsi que le médecin et sociologue américain Nicholas Christakis, a démontré un phénomène très surprenant dans son livre sur l’influence des réseaux sociaux sur notre vie ; il disait à la revue Télérama le 3/7/2010 : « quand vos amis, les amis de vos amis, ou même les amis des amis et vos amis, prennent du poids, cela a un effet sur votre tour de taille ! Si un ami de votre ami grossit, en effet, il transforme la norme acceptée par votre ami en termes de poids. Et, par ricochet, il modifie la vôtre. Peut-être parce que votre ami, habitué au changement qui s’est produit chez son autre camarade, aura pris du poids lui-même et sera plus tolérant avec vous lorsque vous commencerez à grossir. Mais il peut aussi vous faire grossir sans prendre de poids ! Car le plus intéressant de cette transmission de signaux, c’est que la contagion par les réseaux sociaux fonctionne comme la contagion par les germes. Un ami immune n’est pas forcément un ami non porteur, il peut faire passer le signal sans en présenter les symptômes. »

Rappelons que l’obésité est une maladie de pauvres dans les pays riches et de classes moyennes dans les pays pauvres, ce qui démontre clairement qu’il s’agit bien pour une large part d’un phénomène culturel. En France, elle frappait les bourgeois jusqu’au XIXe siècle : il fallait être « fort » pour tout simplement passer l’hiver en période de pénurie, et les « belles » femmes fortes avaient plus de chance de bien se marier que les filiformes. Maintenant c’est l’inverse, ce sont les femmes les plus minces qui font des mariages « ascendants », et le cadre supérieur se doit d’être mince, bronzé et musclé. Dans la vie professionnelle, l’obésité ralentit fortement la promotion sociale : les évaluateurs, examinateurs, recruteurs, chefs de service, agences immobilières, etc., promeuvent moins souvent les obèses que les minces. L’obésité provoque ainsi une sorte de paralysie, voire de régression sociale, ce qui accentue encore sa répartition dans la population. On arrive à un rejet de l’employé de base, puis du chômeur, dont le relâchement alimentaire supposé illustre l’incapacité à monter dans la société. La fréquence de l’obésité est ainsi beaucoup plus forte chez  les chômeurs, les immigrés, les familles déstructurées, à bas revenus, et du nord et de l’est.

Dans les pays émergents, on en est encore à l’obésité petite bourgeoise : par exemple dans nombre de pays musulmans les femmes des classes moyennes qui ont un vrai pouvoir d’achat et ne sortent pas travailler à l’extérieur y sont fortement exposées. Dans des pays aussi divers que le Pérou, le Mexique, la Thaïlande, le Vietnam ou la Chine, avec l’élévation du niveau de vie, les populations évoluent vers des schémas de nutrition détériorés : on remplace le riz et les haricots par des hamburgers, des hot-dogs et des chips, les fruits par des barres de chocolat, les boissons traditionnelles par des boissons gazeuses sucrées, etc. et on fait de moins en moins d’activité physique, avec des conséquences désastreuses.

Et en Europe les latins, qui ont gardé un vrai rapport avec la bonne l’alimentation et y accorde de l’intérêt sont beaucoup plus minces que les anglo-saxons et les germaniques, qui expédient leur déjeuner en quelques minutes en faisant autre chose. Les Français consacrent quotidiennement cent trente-cinq minutes à se nourrir, deux fois plus que les soixante-quatorze minutes qu’on y accorde aux États-Unis ! Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le tour de taille est donc inversement proportionnel au temps qu’on passe à table !

Ne négligeons pas cependant l’influence de la génétique : la corpulence est un des traits humains les plus héréditaires. Les études de vrais jumeaux ont démontré la concordance quasi absolue de leur silhouette, même élevés séparément. De même, l’obésité s’hérite des parents biologiques et pas des parents adoptifs. Les enfants d’une dizaine d’années en surpoids ont 80 % de chances de devenir obèse à l’âge adulte avec un parent obèse, mais seulement 10 % si leurs deux parents sont maigres. Ceci amène à penser qu’il existe un véritable gène de l’obésité et donne un réel espoir de pouvoir contrôler l’épidémie mondiale à terme, vu les progrès gigantesques attendus en génétique au début du XXIe siècle. On pourrait voir se développer une nouvelle science qui déterminerait un régime adapté à chaque type génomique, voire à chaque individu ; reste à savoir s’ils le suivraient !

Mais à génétique égale, l’influence culturelle reste absolument déterminante. D’où les stratégies purement culturelles qui permettent de dompter un peu de la bête qui sommeille en nous sans rentrer dans le cycle infernal des régimes, très à la mode au printemps dans les magazines féminins qui vous expliquent tous comment perdre trois kilos avant le maillot ! Car, comme chacun sait, in fine tous les régimes font grossir : on observe que si 75 % des gens qui suivent un régime commencent par maigrir, 80 à 95 % d’entre eux finissent par reprendre davantage de poids qu’avant. Modifier son physique en profondeur est une tâche dont on sous-estime la complexité. On réajuste alors d’un seul coup toutes les étapes de son rapport à l’alimentation : le contenu et la fréquence des courses, le choix des aliments (moins de ceci, plus de cela et certains totalement nouveaux), leur préparation (mode de cuisson, type de recettes), le rythme et la structure des repas. Ce « management » de son corps se paye souvent par une grande lassitude, des déprimes et une sorte de « fatigue d’être soi ». Pour finir, quand on se restreint trop, il y a en général tôt ou tard un effet retour désastreux. On peut créer de toutes pièces des troubles alimentaires chez des personnes qui au départ n’avaient aucun problème de surpoids : plus elles se soumettent à des restrictions, plus elles finissent par grossir. Et souvent, c’est le traitement qui cause la maladie et non l’inverse.

Au-delà de la décoration de sa salle à manger, voici quelques idées culturelles fort simples pour surveiller efficacement son tour de taille, et qui ne créent pas d’effet retour indésirable.

  • Commencer par choisir la taille de ses assiettes : plus elles sont grandes (et la mode est au grand !), plus on les remplit, et plus on mange ! Il faut donc veiller à bien choisir des assiettes de petit format, ce qui n’empêche aucunement qu’elles soient belles !
  • Consacrer davantage de temps et d’argent à se nourrir, veillez à manger en bonne compagnie, avec de la famille ou des amis, des plats traditionnels, incite évidemment à manger mieux !
  • Ne jamais demander aux enfants « ce qu’ils veulent manger », mais consacrer du temps et de l’énergie à leur faire découvrir sans relâche des nouveaux plats et de nouvelles saveurs, et soigner l’esthétique (au moins 5 couleurs d’aliments à chaque repas !) les prépare très efficacement à une vie plus saine. De même que les encourager à faire du sport.
  • Amener les enfants à l’école à pied chaque fois que possible (40 % des enfants y vont en voiture), et faire de même pour aller à la boulangerie, ou pour porter un pli dans le bureau d’à-côté. Ne pas trop chauffer nos lieux de vie… En plus cette dépense d’énergie physique est bonne pour limiter le réchauffement de la planète, on fait d’une pierre deux coups !
  • Lutter contre le stress et le manque de sommeil : les cadres stressés sont de parfaits candidats aux problèmes cardiaques, mais aussi aux problèmes de surpoids. Ils mangent au sens propre leur stress et leurs soucis, trop vite, sans mâcher et en trop grande quantité, et les transforment en mal au ventre, embonpoint ou mal au dos. Comme le stress se répand très fortement dans toutes les entreprises soumises à concurrence, ce danger s’étend bien au-delà des seuls cadres et agents de maîtrise. De la même manière, le manque de sommeil et son irrégularité chronique chez les adolescents (qui dorment en moyenne sept heures quarante-six minutes par jour en semaine, au lieu des neuf heures trente recommandés, et se rattrapent le week-end) favorise fortement la prise de poids et l’obésité.
  • Chocolats et bonbons sont bons, mais addictifs : ne jamais les laisser sur la table basse du salon, c’est beaucoup trop dangereux, il est nettement préférable de les ranger dans un placard de la cuisine, pour que le fait d’aller s’approvisionner représente une vraie décision assortie d’un petit effort !
  • Faire un tour par l’architecture : les escaliers des immeubles doivent être largement ouverts sur les halls d’entrée, et bien éclairés (si possible par des fenêtres donnant sur l’extérieur), et les ascenseurs plus difficiles à trouver ! Pourquoi nous oblige-t-on à prendre l’ascenseur dans les hôtels, magasins et bureaux, même pour monter 1, 2 ou 3 étages ? Dans une vie de sédentaire, monter à pied quelques étages par jour devient un enjeu considérable de santé : l’escalier est bien un moyen de transport, qui en plus vous fait perdre de l’ordre de 30 calories par étage !
  • De même, l’aménagement intérieur influe sur notre tour de taille et notre santé ! Une excellente protection acoustique dans les locaux de restauration collective incite à prendre son temps pour manger (pas plus, mieux, mais avec plus de convivialité), et à revenir détendu et en forme au travail en début d’après-midi. L’éclairage a également son importance : une étude américaine a montré que nous sommes plus vigilants dans les pièces plus lumineuses et nous avons donc tendance à anticiper et à prendre des décisions plus saines et responsables ». A contrario, un faible éclairage incite à des choix moins sains. Près de 40 % des clients invités à prendre leur repas dans un restaurant avec un éclairage ambiant faible commandent des plats plus riches en calories ; il faudrait donc se méfier des diners aux chandelles, à utiliser « avec modération » !
  • Et ne parlons pas de l’urbanisme, qui peut favoriser la marche à pied et le vélo, ou malheureusement le tout voiture…

Et au fait, pourquoi ne pas essayer Botero et l’éclairage à la bougie lorsqu’on a une fille anorexique dans sa famille et qu’on ne sait plus quoi faire ? Rappelons que cette maladie touche 5 % de nos adolescentes…

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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