Les installations de néo ruraux vont-elles sauver l’agriculture française ?

Ils étaient urbains, chimiste, coiffeuse ou agent immobilier… ils élèvent désormais des vaches, des cochons et des chèvres à la campagne. On les appelle les néo paysans ; ils sont 5 200 de plus chaque année, soit 40 % des 13 000 nouvelles installations agricoles. Un vrai vivier de renouvellement pour le milieu agricole. Faisons le point autour du livre : Les néo-paysans, qui vient de paraître. A noter également le beau livre de photos Tous en bottes paru fin 2015 (dont sont extraites les images de ce texte).

1 – la France compte chaque année 13 000 installations agricoles supplémentaires. Quel type de nouveaux modèles agricoles ces néo-paysans mettent-ils en place ?

Bruno Parmentier : Notons bien que nos campagnes se dépeuplent à grande vitesse depuis plus d’un siècle ; il y avait 23 millions d’agriculteurs en 1914, 8 millions en 1945, et actuellement 500 000 ! Actuellement on compte encore en gros 2 départs pour une installation en agriculture. Et il me semble qu’on est plus près de 10 000 que de 13 000 installations (les chiffres sont compliqués à définir, car où met-on la barre de l’installation pour les personnes en mini et multi activités). Ce qui est effectivement nouveau c’est la part croissante de jeunes urbains. L’agriculture ne vit plus seulement une transition générationnelle, elle vit dorénavant un véritable renouvellement social et culturel.

Dans le même temps, le coût de l’installation n’a cessé d’augmenter ; terre, machines, bâtiments, cheptel, fonds de roulement, etc. Quand il faut tout payer, rares ceux qui sont assez riches pour pouvoir s’installer sur 200 hectares de céréales en Beauce ou monter un gros troupeau d’entrée de jeu ! En plus, le plus souvent ce n’est pas leur modèle, ils ont quitté la ville justement pour vivre une autre vie que celle de la grande entreprise capitaliste qui s’endette pour des décennies. Du coup, mi par choix, mi contraints ils inventent effectivement un nouveau modèle, celle de la petite agriculture en multi activité, très en lien avec le milieu social : le plus souvent ils sont à la fois paysans, transformateurs et vendeurs, en circuits courts et vente directe, voire boulangers, restaurateurs, hôteliers, animateurs sociaux, artisans, etc.

Tous en bottes

2 –  Cela fonctionne-t-il ? Si oui, pourquoi ? Si non, pourquoi ?

Bruno Parmentier : Le plus surprenant est que… oui ! Le taux d’échec est assez faible ; la vie est dure, mais ils le savaient à l’avance et leur capacité de résistance est assez bonne… Et finalement, la crise actuelle de l’agriculture et surtout de l’élevage français, c’est justement celle du modèle productiviste hyper endetté, celui qui leur était inaccessible ! Du coup ils sont souvent aux avant-postes de l’instauration de nouveaux modèles, souvent moins chimiques, fréquemment bio, moins dépendants des fluctuations des cours des matières premières et plus résilients ; ils inventent de nouvelles manières de produire et des filières de qualité, et recréent de nouveaux liens entre agriculture et société, campagnes et villes.

Ça représente encore assez peu en matière de poids dans l’économie globale, mais beaucoup en matière de tâtonnement collectif pour inventer un autre modèle. Nul doute qu’ils représenteront une part importante de l’agriculture de demain.

3 – Est-ce, selon vous, comme l’affirme les auteurs « un mouvement souterrain et puissant qui témoigne d’un changement majeur dans le regard que la société du XXIe siècle porte sur la terre et l’activité de production alimentaire »?

Bruno Parmentier : Pendant des siècles, sous toutes les latitudes, les gens des villes ont méprisé ceux de la campagne. Et un jeune rural qui voulait réussir commençait par partir en ville. C’est ce qu’on voit encore à grande échelle dans les pays du Sud. Mais dans nos pays développés ce mouvement s’est inversé autour des années 90 ; la ville ne fait plus rêver, le désenchantement gagne et de nouveau des urbains souhaitent revenir s’installer à la campagne pour fuir la promiscuité, la pollution, la délinquance, l’anonymat, la vie « hors sol » et artificielle, etc. C’est ainsi que de 1990 à 1999, les communes périurbaines ont vu s’accroître leur population de 498 000 personnes et les campagnes de 410 000. Et entre 2006 et 2012, si la population française a augmenté de 0,5 %, celle de départements ruraux comme l’Ain, l’Aude, les Landes, la Haute-Savoie ou le Tarn-et-Garonne a augmenté de plus de 1 %.

La plupart de ces migrations se font hors agriculture ; on commence par s’acheter une résidence secondaire… et ensuite on y déménage, maintenant qu’avec la voiture, le TGV et internet on peut « transporter la ville à la campagne », une campagne où on trouve équipements, services, approvisionnements et même emplois. On préfère croire à de nouvelles promesses, de liberté, de créativité, de responsabilité, de vie proche de la nature, etc.

Certains vont donc plus loin et reviennent, pas seulement à la campagne, mais à l’agriculture, pour suivre le trio gagnant des valeurs alimentaires émergentes, manger bio, local et équitable. Même s’il ne représente qu’une faible part de nos achats alimentaires (consacrés en fait dans leur grande majorité à un autre trio qui fait beaucoup moins rêver : vite fait, pratique, pas cher), il alimente néanmoins la plupart de nos conversations à table. Et au cœur de ce rêve bio, local et équitable, trône la figure de l’agriculteur. On a peur de la malbouffe, de perdre nos racines, de se faire empoisonner par des multinationales sans scrupules, de grossir, etc., et le regard franc, le visage buriné, le courage physique, la vie saine, la simplicité et la passion des jeunes agriculteurs et agricultrices nous rassurent à nouveau.

Dorénavant, nous souhaitons non seulement vivre longtemps, manger longtemps, mais aussi mourir debout et en excellente santé. Et donc nous comptons sur la créativité et la responsabilité d’agriculteurs fiers et passionnés par leur métier pour nous tendre la main en produisant la nourriture la meilleure et la plus saine possible. Des agriculteurs qui nous proposeront de bons pains, laits, viandes, fruits, vins, etc., pleins de bonnes vitamines et d’éléments minéraux, mais qui nous offriront aussi la possibilité de boire sans crainte de l’eau du robinet, de nous baigner sur une plage sans algue, et nous assureront ne pas attraper le cancer en mangeant !

Au point que certains en viennent à se lancer dans l’aventure, les néo-paysans !

Tous en bottes B

4 – Ces nouveaux modèles de production agricole ont-ils vocation à nourrir les Français à grande échelle ou est-ce plutôt des modèles d’auto-gestion ?

Bruno Parmentier : En Europe, on mange trop et on ne fait plus d’enfants ; donc le mythe de produire toujours plus doit être revisité. Au cœur de la crise de l’élevage, du porc au poulet et au lait, se trouve cette contradiction : nous commençons à réduire notre consommation de produits animaux car nous prenons conscience de nos excès, et l’utopie de « nourrir le monde » en exportant notre lait en Chine et nos cochons en Russie ne tient pas ses promesses. Il faut donc faire pour nombre de secteurs agricoles ce qui a été fait dans les 50 dernières années pour le vin, alors même que la consommation des français a été divisée par trois ; produire moins, mais mieux, sous signes de qualité, recréer des liens entre producteurs et consommateurs, et vendre plus cher un produit reconnu meilleur. Sur ce terrain, on peut parier que les néo-paysans ne seront pas spectateurs, et que d’originaux marginaux et pittoresques certains d’entre eux deviendront une avant-garde montrant à la profession de nouvelles voies pour inventer l’avenir.

5 – Peut-on conclure que ce mouvement va sauver ou remplacer le modèle agricole français traditionnel ?

Bruno Parmentier : Il ne le remplacera pas, mais il représente un atout pour accélérer la nécessaire mutation de notre agriculture , qui doit passer rapidement du « plus et parfois moins bien avec toujours plus » au « autant et mieux avec beaucoup moins » ! Passer d’une agriculture « chimiquement intensive » à une agriculture « écologiquement intensive », de la quantité à la qualité, et de l’anonymat à la création de nouveaux liens agriculture-société et producteurs-consommateurs.

 

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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