Qu’est-ce que tu veux manger ?

Qu’est-ce que tu veux manger ce soir ? Nombre de parents posent cette question à leurs enfants, pour avoir la paix. Mais à quel prix ? Mais elle risque en fait de conduire directement à une mauvaise santé, ce qui n’est pourtant pas ce que souhaitent les parents.

L’homme est omnivore, le nombre d’aliments qu’il peut ingérer est très important, tant en provenance du monde végétal qu’animal. C’est sa grande force ; grâce à cela il peut survivre dans toutes les régions durant toutes les saisons. Il a hérité cette faculté des singes nomades qui se déplaçaient en mangeant des fruits, pas des sédentaires qui mangeaient des feuilles et sont restés accrochés aux mêmes arbres, dont ils étaient fortement dépendants, ne sachant rien manger d’autre. Le changement et la diversité sont donc « inscrits dans nos gènes ». Il est hors de question de se voir imposer, comme le vivent les cochons, diététiquement très proches de nous, le même aliment méticuleusement composé et parfaitement adapté tous les jours et à tous les repas de la vie.

Mais cette souplesse et cette liberté ont un revers : si énormément de choses peuvent potentiellement servir d’aliment, le poison existe aussi. En fait seules 5 % des plantes sont réellement comestibles ! Nous jouissons de cette liberté extraordinaire de pouvoir manger des milliers de choses différentes… mais nous devons arbitrer entre le devoir de changer et la peur de tomber sur quelque chose de mauvais, au goût ou pour la santé. On aime par-dessus tout ce qui nous rappelle la douceur de l’enfance, la liberté joyeuse et conquérante ; aussi bien qu’on déteste ce qui nous a rendus un jour malades ou qu’on nous a forcés à manger. La liberté de choix est au cœur même de l’alimentation humaine.

L’éducation alimentaire fait partie de l’éducation

Toute la difficulté de l’éducation alimentaire des enfants réside dans cette contradiction : on peut manger de tout, mais on a peur de tout. Dès que le bébé quitte le lait maternel (ou maternisé) les problèmes commencent : il n’est que de voir la grimace expressive que fait un bébé à chaque première ingestion d’un aliment nouveau. Pourtant il faut bien l’aider à franchir cette étape, et lui apprendre à aimer la carotte et la pomme ! La seconde fois, ça passe un peu mieux, puis progressivement on peut même devenir accro à la compote de pomme ! Ce processus doit être accompli des dizaines, des centaines, puis des milliers de fois. Mais certains ne se mettent jamais au chocolat, au cornichon ou aux champignons, qui pourtant ravissent les autres.

Au cœur de cet apprentissage réside la confiance. C’est en premier lieu aux parents de gérer cette confiance et de trouver un moyen efficace de dire à son enfant « pour grandir, tu dois quitter le sein, explorer le monde, oser découvrir, goûter, croquer, expérimenter, mais je t’accompagnerai sur ce chemin exigeant, et je ne te donnerai jamais à manger quelque chose qui pourrait te faire du mal ». Chacun fait ça au début, souvent aidé par l’industrie agroalimentaire qui a consacré beaucoup d’énergie à confectionner des petits pots d’alimentation infantile adaptés aux goûts des différents âges.

Mais au fur et à mesure que l’enfant grandit, ça devient plus compliqué ; il forge sa personnalité, et son pouvoir de dire non commence souvent à table. Et, de fait, quand il connaît quelques dizaines d’aliments, pourquoi en expérimenter quelques centaines de plus ? Le bras de fer commence ! Et avec elle la vraie éducation, car il nous a souvent à l’usure.

Mange ta soupe

Va-t-on céder, comme le font en particulier nombre de parents nord-américains, pays qui place la protection des enfants au cœur des stratégies éducatives ? Va-t-on même institutionnaliser ce refus de combattre, avec la célèbre interrogation « qu’est-ce que tu veux manger aujourd’hui ? », alors qu’on connaît déjà la réponse : « la même chose qu’hier », ce que je connais, ce que j’aime, ce qui est le plus facile à manger et ne me fais plus peur, et même ce qui me coûte le moins d’effort pour mâcher : tomates cerises, puis jambon-purée, ou saucisses-frites et petit suisse aux fraises ! Une autre forme de démission encore pire, c’est celle de dire « Tu peux aller te chercher ce que tu veux dans le réfrigérateur » et d’abandonner progressivement l’idée même de repas en commun ! Notons que comme en plus l’industrie agroalimentaire nous propose maintenant les mêmes aliments 12 mois sur 12, en niant les saisonnalités, on peut effectivement manger la même chose tous les jours ! Comme des cochons en somme, à la différence que beaucoup moins équilibré !

Américains et français à  table

Sur ce terrain, les français, les espagnols et les italiens sont un peu plus habiles (ou plus motivés) que les Nord-Américains ou les pays du nord de l’Europe. Car chez nous, la gastronomie et le plaisir de la table sont sacrés !

Les Nord-Américains, qui n’ont pas de culture culinaire traditionnelle et structurée, appliquent à la cuisine leur utopie libérale : chacun peut manger ce qu’il veut et tout est toujours disponible dans l’immense supermarché mondialisé. Chacun doit être responsable de ce qu’il mange, du moment qu’il peut savoir, à la molécule près, ce qu’il y a dans son assiette. Ils pensent que l’acte de se nourrir est un acte individuel, fruit d’une décision rationnelle, adulte comme enfant. D’où la tendance à demander à son enfant très tôt ce qu’il veut manger. Sauf que, aux États-Unis comme en France, presque personne ne lit ce qui est inscrit en tout petit sur les étiquettes (hormis les personnes allergiques ou intolérantes, pour vérifier l’absence des éléments qu’ils ne peuvent ingérer). Il en résulte, que les Américains sont souvent… obèses ; libres, lucides, formés mais obèses. Le mirage de l’information pleine, entière et complète, garante de la bonne santé s’avère n’être qu’une utopie de plus, loin de la réalité.

Obése au Mac do

L’Europe latine, et la France en particulier, possède sa propre utopie, celle de tout savoir sur l’histoire du produit plutôt que sur son contenu. Pour avoir confiance, peu importe ce qu’il y a du point de vue moléculaire dans l’aliment : on s’appuie d’abord sur une chaîne de solidarité humaine. On veut savoir qui a cultivé le produit de base, où (dans quel terroir), avec quelles techniques, selon quelle tradition, quels traitements y ont été appliqués, qui l’a acheté pour le transformer et comment, qui l’a vendu et comment se répartit l’argent entre tous ces acteurs. Et on transfère ça à nos enfants : « Tu ne veux pas goûter de ce fromage de chèvre qu’on vient d’acheter à la voisine de notre chalet, il est super bon, et au moins on est sûr qu’il n’a pas de produits chimiques ? ». Nous faisons donc appel à nos racines, à nos attaches et au paysan qui reste en nous si nous sommes urbains. Puisque tout change en ville, rien ne doit changer à la campagne, de façon à pouvoir conserver intacte notre toute petite part d’authenticité et se la transmettre de génération en génération. Et la fierté de la mère de famille, c’est de faire des menus différents chaque jour et de faire goûter un maximum de saveurs à ses enfants, même si ces derniers grognent ! On tente donc de ne pas dire trop souvent « qu’est-ce que tu veux manger aujourd’hui ? ». Pour mes propres enfants par exemple cette question était officiellement posée le jour de son anniversaire, où chacun avait le droit constitutionnel de composer son menu ! La phrase de base en France serait plutôt : « regardez ce que j’ai dégoté au marché ce matin, on va se régaler aujourd’hui ! ». Et de passer outre aux grognements inévitables de nos adolescents !

En fait de nombreux français désirent investir dans l’éducation alimentaire. Ils pensent que si on consacre énormément de temps à l’école pour apprendre à se débrouiller dans la vie professionnelle, on peut bien en passer également en famille pour apprendre la vie domestique ! Or le repas, sa préparation et sa consommation, en est un élément phare, déterminant. Manger de tout, c’est apprendre que la vie est diverse et variée, parfois délicieuse, parfois amère, parfois piquante, parfois routinière ; cuisiner soi-même, c’est à la fois se prendre en main et faire plaisir à autrui. Le repas en famille oblige à avoir un temps de recul avec l’autre ; il apprend l’écoute et la démocratie, et à apprécier la diversité, culinaire comme sociale.

De plus, rien n’empêche d’avoir une stratégie pédagogique en la matière, pour contourner les oppositions frontales, en famille comme à la cantine, par exemple commencer par introduire de nouvelles saveurs en les mélangeant aux anciennes (un peu de carottes dans la purée de pommes de terre), ou bien soigner le beau, la couleur ou le ludique pour faire accepter le bon, rajouter des sauces,etc. Dans cette dynamique, un nouveau mouvement (« Baby led weaning ») prône de laisser les bébés de 5 mois goûter librement ce qu’ils veulent en piochant dans l’assiette de leurs parents des aliments solides, plutôt que de leur imposer des purées et des conflits !

Cuisiner avec les enfants

Cuisiner ensemble pour donner envie de goûter le résultat.

A l’autre bout de la chaine, cette parole « qu’est-ce que tu veux manger aujourd’hui » peut néanmoins amener du positif. Dans une bonne part des vieux couples, la division du travail est assez nette et l’un des conjoints réalise l’essentiel des tâches alimentaires (confection des menus, courses et cuisine). Et là on fait parfois moins d’efforts, l’imagination s’épuise, et on retombe dans la routine du type de la célèbre réplique cinématographique « c’est lundi c’est ravioli ». Dans ce cadre, demander à son conjoint de participer au moins de temps en temps à l’effort d’imagination permet d’élargir la diversité alimentaire, de lui redonner de l’appétit et redevient bénéfique !

 

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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