Grippe aviaire : catastrophe gastronomique ?

La France devrait produire 1/4 de canards en moins en 2016 par rapport à 2015. Une baisse qui s’explique notamment par les récents cas de grippe aviaire dans le Sud-Ouest, et qui risque donc d’impacter nos menus des réveillons.

Article paru dans Atlantico le 15 août 2016

1/ Au vue de la récente découverte de deux nouveaux foyers de grippe aviaire et de l’abattage de 11 000 canards dans des exploitations du sud-ouest, dans quelles mesures ces cas de grippe aviaire peuvent-ils impacter la production de foie-gras cet hiver, et plus particulièrement à Noël ?  Quelles pourraient être les conséquences sur les prix (augmentation des prix, pénuries etc…) si ces foyers venaient à se multiplier ?

Bruno Parmentier : Il est bien évident que les canards abattus préventivement pour cause de lutte contre la grippe aviaire ne servent pas à la consommation humaine, et ne produisent donc pas de foie gras ! De même les canards qu’on n’a pas élevés pour cause de vide sanitaire. Au-delà des 11 000 canards abattus début août, la grave crise du début de l’année 2016 avait en effet conduit le gouvernement à ordonner un vide sanitaire complet pendant 4 mois dans les 4 000 élevages de 18 départements du sud-ouest, qui est de loin notre principale région de production. Au total, si ce dernier incident reste localisé, les experts estiment que la France produira ¼ de canards en moins en 2016 qu’en 2015, soit 9 millions de canards qui ne seront pas gavés cette année. Le prix du foie gras (et du magret !) risque donc de monter un peu en cette fin d’année, puisque les recours aux importations resteront forcément limités, car la France fournit à elle seule 20 sur les 25 000 tonnes de foie gras produits annuellement dans le monde. D’où la violence des mesures prises (abattage), car si l’épizootie reprends vraiment, ce serait une (petite) catastrophe.

Ce qu’on ignore, c’est la réactivité des consommateurs à ces augmentations probables de prix au détail : vont-ils payer sans sourciller, puisqu’il s’agit d’achats exceptionnels, festifs et désirés comme luxueux, ou se reporter sur d’autres aliments qui présentent les mêmes qualités ?

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Salle de gavage de canard

2 / Quelles peuvent être conséquences économiques pour les éleveurs touchés ?

Bruno Parmentier : Les enjeux économiques ne sont pas négligeables puisque cette filière du foie gras pèse environ 2 milliards d’euros de chiffre d’affaire et 30 000 emplois directs. Pratiquement tous les français en mangent chaque année, malgré les campagnes des associations de protection des animaux, et particulièrement lors des fêtes de fin d’année. L’Etat a débloqué des aides financières, mais on estime que la profession, qui a perdu 270 millions d’euros à cause de cette épizootie, devra en plus investir 220 millions en modernisation de ses équipements. Car entre temps, et fort logiquement, les normes sanitaires ont été élevées : obligation d’un vide sanitaire chaque année dans les élevages, interdiction de mélanger les générations d’animaux et diverses mesures de biodiversité.

Or cette situation arrive dans un mauvais moment car le Ministère de l’agriculture est sollicité sur des fronts autrement plus importants : crise majeure (quoique conjoncturelle) de la filière céréalière, qui doit affronter une forte baisse de production cette année à cause des intempéries de printemps, alors même que la production mondiale est bonne et les cours particulièrement bas ; on parle là de plusieurs milliards d’euros de perte de chiffre d’affaires. Et crise majeure, et cette fois-ci structurelle, de la quasi-totalité des filières d’élevage, à commencer par le porc, le bœuf et le lait, car les européens baissent leur consommation et les opportunités d’exportation disparaissent, en particulier vers la Russie et la Chine. Il va falloir accompagner une réorientation complète de ce secteur d’une production de masse vers une production plus réduite, mais sous labels de qualité, et cela prendra des années, et même probablement des décennies.

Du coup, ce sera dur de trouver de nouveaux fonds pour aider la filière canard, somme toute marginale par rapport aux autres…

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Canards élevés en plein air

3 / Enfin, plus généralement et connaissant les risques liés à la pollution des saumons norvégiens qui représentent près de 60 % de la production mondiale, à quoi ressembleront nos assiettes pour le réveillon au vu de ces risques sanitaires ?

Bruno Parmentier : Effectivement le saumon norvégien contribue activement à l’asséchement des bancs de sardines et anchois du Pacifique Sud, son principal aliment : quand on mange un kilo de saumon, c’est comme si on mangeait trois kilos de sardine, plus le transport et la transformation en farines. Mais en plus il a été dénoncé depuis quelques années comme particulièrement chargé en polluants toxiques : pesticides utilisés pour éradiquer le poux de mer, dioxines, PCB et métaux lourds. Comme tous les gros poissons, il est déconseillé aux enfants et femmes enceintes d’en manger régulièrement. Régulièrement, pas une fois par an pour le réveillon ! Ne nous fixons pas trop sur « le » menu du Réveillon ; il ne me paraît pas menacé et tous les français qui le désirent pourront régaler leurs invités ce jour-là, dans un choix assez large de produits, sans avoir peur de les empoisonner d’un seul coup.

Rappelons que les excès alimentaires des périodes de fête ne représentent qu’une petite partie de nos excès d’une année pleine. Le vrai enjeu écologique, économique, et de santé publique, serait bien davantage de ne pas faire d’excès avant les fêtes ! Ce n’est pas pour rien que la religion chrétienne avait inventé l’Avent et le Carême, ou le jeûne du vendredi ! Depuis quelques temps, d’une certaine manière nous réveillonnons tous les jours, ce qui s’avère très mauvais pour notre santé et celle de la planète… et notre bourse. Laissons donc les produits de fête aux fêtes, en devenons un peu plus raisonnables les autres jours…

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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