Crise du lait, Lactalis, FNSEA, ne soyons pas naïfs

Séparer gentils et méchants n’est pas simple dans cette nouvelle guerre du lait. Car il va surtout falloir réduire la production de lait et viande en Europe pour s’adapter aux changements de consommation alors que les perspectives d’export restent minimes.

Article paru dans Atlantico le 30 août 2016

Quels sont concrètement les enjeux de cette crise du lait ? Faut-il envisager une rénovation de la chaîne de production ? De quelle ampleur ?

Bruno Parmentier : La Politique Agricole Commune a commencé par garantir un prix minimum du lait pour stimuler sa production après la guerre et améliorer la santé de la population ; c’était l’époque où Mendes France faisait distribuer du lait dans les écoles ! Cette politique a tellement bien marché que la production a explosé et qu’on s’est retrouvé avec de gigantesques stocks de poudre de lait et de beurre congelé dont on ne savait plus quoi faire. En 1984, l’Europe a donc changé radicalement de politique, en régulant les volumes plutôt que les prix, au moyen du système des quotas : chaque pays, puis au sein de chaque pays chaque éleveur avait un droit maximum à produire. On arrivait ainsi relativement bien à ajuster à la demande la production de ce produit éminemment périssable et les prix s’ajustaient à peu près aux coûts de production : le prix du lait est resté pendant ces décennies beaucoup plus stable que celui d’autres productions agricoles (porcs, volailles, fruits et légumes, poisson).

Mais cette politique volontariste est devenue passée de mode pour les libéraux qui nous gouvernent dorénavant, sous prétexte qu’elle limitait notre dynamisme à l’exportation. Ont été évoquées en particulier des perspectives alléchantes concernant les marchés russes et chinois ! Lesquels se sont justement… effondrés, à cause de la guerre en Ukraine et des embargos croisés qui ont suivi, et du ralentissement économique chinois.

Et, inexplicablement, des organisations agricoles avaient appuyé ce mouvement, qui, pourtant, ne pouvait que les mener à la ruine et au désespoir.

Car, curieusement, aucune analyse sérieuse ne semble avoir été faite sur les perspectives d’évolution de la consommation sur notre continent. Peut-être parce qu’on venait de vivre un siècle d’augmentation régulière (25 kilos de laitages par français dans les années 20, 50 dans les années 50, près de 100 dans les années 90), on croyait naïvement que le siècle suivant allait prolonger indéfiniment ces tendances ! Mais s’il y a bien une loi en économie, c’est que rien n’est jamais définitif ! Nous sommes arrivés à l’inflexion de la courbe, tout comme celle de la consommation de viande. Nous réalisons que nous commençons à pâtir davantage de nos excès que de nos manques, et nous avons dorénavant peur des allergies, intolérances, et des maladies dues à notre nourriture trop riche : obésité, cancers, athérosclérose, diabètes, etc. Sans compter les considérations sur le bien-être animal… Nous voulons manger moins et mieux. Il commence à se passer sur les produits animaux ce que nous avons vécu pour le vin : passage de la consommation de 140 litres à 42 litres en un demi-siècle.

Bref, on décide de « libérer » l’élevage européen en retirant les quotas. Logiquement, chaque éleveur garde quelques vaches de plus, et la production augmente alors que la demande diminue et que l’export se réduit à une peau de chagrin ! Le résultat, qui était pourtant éminemment prévisible, est un effondrement des prix d’achat du lait aux éleveurs ! Il est passé de 370 à 270 euros les mille litres en un an.

Cours du lait en France et Allemagne

Les cours du lait ont perdu 100 € en un an., davantage en Allemagne qu’en France.

Source : Le Monde – Marianne Boyer

Dans un monde de concurrence sauvage, logiquement les petits s’effondrent, et les gros ramassent la mise. En élevage comme partout ailleurs ! Et ce qui est nouveau pour nous, c’est de constater qu’en Europe ce sont nous les petits et les plus faibles ! Nos exploitations sont de petite taille, peu mécanisées. Et nos voisins allemands, eux, comptent avec de nombreuses exploitations de plus de 1000 vaches, en particulier dans l’ex RDA où les anciens Kolkhozes, loin d’avoir été démantelés, sont devenus de grandes exploitations capitalistes. Leurs prix de production sont inférieurs aux nôtres, ce sont donc nos élevages français qui vont faire faillite ! Et ne parlons pas du prix du lait en Nouvelle Zélande, pays massivement exportateur.

Ce à quoi on assiste est la bataille de la dernière chance avant une catastrophe sociale dans laquelle 5, 10 ou 20 000 de nos 60 000 éleveurs vont être ruinés et acculés à l’arrêt, en plus fortement endettés.

Le dimanche 28 août, la mobilisation pour faire plier Lactalis s’est accélérée : les syndicats agricoles ont décidé d’une accentuation de l’action et 15 sites Lactalis devaient être bloqués lundi 29 août au soir. Dans le conflit actuel, qui porte le plus de responsabilités ? Lactalis est-il un bouc émissaire, ou l’entreprise est-elle justement ciblée ?

Bruno Parmentier : La disproportion des forces est gigantesque. Que pèse vraiment un éleveur face à Lactalis, qui recueille à lui tout seul 20 % du lait français, mais qui est surtout le plus grand groupe laitier mondial, avec 17,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires 2015 réalisé par 75 000 salariés dans 230 usines réparties sur 43 pays.

Cette inégalité est encore plus forte si l’on songe à cette particularité de la production de lait : l’éleveur n’a pratiquement pas le choix de son client : il livre le lait à la laiterie qui veut bien faire passer un camion tous les jours dans sa ferme pour emmener son lait ! Il est donc pieds et poings lié à sa laiterie.

On peut ici saluer cette fantastique réussite française, celle de la famille Besnier qui démarre en 1933 à Laval en Mayenne ; le premier jour il produit 17 camemberts avec 35 litres de lait. Aujourd’hui son groupe, qui appartient toujours à la même famille, collecte 8 milliards de litres de lait par an !

Mais on ne suit pas une telle trajectoire en se comportant en enfant de chœur… Lactalis est le plus gros, c’est lui qui tente de passer en force, avec son prix de 257 € les 1000 litres, proche du prix allemand, et ses concessions actuelles de très petite augmentation ; les autres groupes payent, en dessous des coûts de production français certes, lesquels sont estimés autour de 350 €, mais quand même un peu plus que lui (entre 15 et 30 € de plus) ; en particulier les groupes coopératifs dont les éleveurs sont les sociétaires, et qui effectuent 54 % de la collecte totale (Sodiaal, Laïta, Eurial, Even, etc.), mais aussi les groupes privés comme Danone, Savencia ou Bel.

Il faut dire que Lactalis est bien placé pour savoir que la compétition internationale est intense ; s’il veut maintenir ses positions, il ne peut pas payer son lait plus cher que ses concurrents internationaux. Rappelons qu’il reste, malgré sa taille, modeste face à la grande distribution, par exemple Carrefour, qui, lui, réalise 104 milliards de chiffre d’affaires et emploie 380 000 collaborateurs dans ses 12 000 magasins répartis dans 30 pays… La politique du secret fait partie de la culture et de la stratégie de cette famille pour s’imposer dans les rapports de force : l’actuel PDG, Emmanuel Besnier, 13e fortune de France, n’a jamais donné d’interview ni rencontré de syndicaliste ni même de Ministre de l’agriculture, tout comme l’avaient fait son père Michel et son grand père André !

Dernière minute : Lactalis accepte de relever de 30 € son prix d’achat le 30 août, à 290 € en moyenne….

Par ailleurs les autorités européennes et françaises ne souhaitent pas intervenir dans une négociation commerciale entre entreprises privées. La seule chance des éleveurs réside donc dans une action de force en nombre ; seuls face aux Groupes laitiers ils ne sont rien. D’autant plus que s’ils échouent maintenant face à Lactalis, il est fort à parier que ses concurrents vont eux aussi baisser leurs prix d’achat.

Quels sont les solutions qui s’offrent à nous ? Est-il possible de réformer le domaine sans contraindre plusieurs milliers de producteurs à mettre la clef sous la porte ? De quels exemples (internationaux ou non) s’inspirer pour revoir notre chaîne du lait ?

Bruno Parmentier : Il y a encore peu d’exemples internationaux où la filière laitière ait dû faire face à une diminution de la demande. De ce point de vue, étant particulièrement bien nourris en France, nous sommes en avance par rapport à d’autres pays où la consommation reste inférieure et continue à croître en même temps que les classes moyennes. Nous devrons donc inventer des solutions ! Celles qui étaient en place jusqu’à l’an dernier à travers les quotas consistaient en fait à tenter de garder nos producteurs en répartissant équitablement entre eux la production souhaitable, même si, d’une génération à l’autre, leur nombre diminuait régulièrement (on a perdu 37 % de nos exploitations depuis 2000). Cet objectif de maintien des producteurs est particulièrement important en matière de production laitière, car cette dernière contribue fortement à modeler nos paysages ruraux, en plaine et en montagne, et à maintenir de la vie et de l’emploi dans nos régions ; cela va bien au-delà d’un simple problème de production, dans une activité qui pèse encore 250 000 emplois.

Peut-on revenir à une économie régulée, alors qu’il n’y a plus de majorité européenne convaincue du bien-fondé de cette manière de procéder, et que majorité des candidats aux présidentielles françaises font de la surenchère libérale ? L’Europe a fait un pas timide en débloquant 500 millions d’euros, en particulier pour accompagner les efforts de réduction de la production. Mais tout cela, comme ce qui est entrepris dans la viande, reste tellement en dessous du vrai défi : passer en quelques années d’une économie de la production de masse au moindre coût à celle d’une production de qualité, labellisée, et vendue plus cher. Observons que les producteurs de Comté et ceux de lait bio, eux, ne connaissant pas de crise ! Tout comme dans le poulet ceux qui ont su créer un vrai label, à Loué, en Bresse, dans le Béarn. Et observons également qu’il y a encore des viticulteurs dans notre pays, alors que nous avons divisé par trois notre consommation de vin, mais qu’il n’y a plus que du bon et du très bon vin produit dans l’hexagone, payé correctement ; finis la piquette et le gros rouge qui tâche !

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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