Bien comprendre la faim pour lutter efficacement

Le Monde a publié un supplément « L’inextinguible faim de la planète » le 15 décembre. Excellente initiative, qui me laisse pourtant… sur ma faim. Tentons de prendre un peu de plus de recul !

  1. Quelle que soit la population de la planète, il y a toujours autour de 800 millions de personnes qui ont faim ! Donc déplorer ou se réjouir du fait qu’il y en a 15 millions de plus ou de moins d’une année à l’autre reste un peu vain. En 1900, on dénombrait 1,8 milliards de terriens, dont 800 millions d’affamés. 50 ans plus tard, on avait rajouté un milliard de terriens, nous étions 2,8 milliards, et il y avait toujours 800 millions de personnes en sous-alimentation chronique. Au tournant du siècle, cette fois nous atteignions 6,3 milliards… et on comptait toujours environ 800 millions de gens qui avaient faim. La communauté internationale s’en est émue, et s’est fixé volontaristement des « objectifs du millénaire » à 400 millions d’affamés à l’échéance de 2015. C’est raté : après une véritable flambée entre 2007 et 2009 (on a approché le milliard, ce qui n’était jamais arrivé dans toute l’histoire de l’humanité), on se retrouve de nouveau avec 815 millions en 2017, sur une population totale de 7,3 milliards. Bien entendu il y a un double progrès : d’une part l’humanité a réussi à nourrir 5,5 milliards de gens de plus sur les mêmes champs, et d’autre part la part des affamés dans la population mondiale n’a cessé de décroitre, passant de près de 50 % de la population mondiale à près de 11 %, mais peut-on vraiment se réjouir pleinement de ces chiffres « positifs » ? D’autant plus qu’il convient de rajouter le milliard (environ) de personnes malnutries, en mauvaise santé car leur alimentation n’est pas assez diversifiée. En effet de très nombreuses personnes dans le monde ne mangent en fait qu’une seule chose, tous les jours la même chose : du riz ou du manioc par exemple, et manquent cruellement de protéines, de vitamines, de micronutriments, etc. Sans parler des 1,6 milliards de personnes en surpoids, dont plus de 600 millions d’obèses…
  2. D’immenses régions du monde sortent de la faim. En Europe, où on a passé des millénaires à réciter tous les jours « Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien », on s’est enfin débarrassé de ce fléau. Il y a encore beaucoup trop de misère, mais plus de famine, plus d’enfant qui meure de faim (rappelons qu’un enfant de moins de 5 ans meurt de faim toutes les 10 secondes sur cette planète ; heureusement, plus en France). La Chine, qui symbolisait la faim dans les années 50 et 60, est en passe de vaincre ce fléau ; observons qu’elle a désormais, de très loin, la plus grande agriculture du monde : elle est le premier producteur mondial de riz, de blé, de fruits, de légumes, de viande, d’œufs, de poissons d’élevage, et « seulement » le deuxième en maïs et le troisième en soja… Le Vietnam, pays qui reste la plus bombardé de toute l’histoire du monde, exporte massivement du riz. Nous vivons une période où on peut penser que l’Amérique est en passe de vaincre ce fléau du nord au sud (sauf Haïti). Donc, avec des régimes politiques et sociaux très différents, on peut gagner ce combat !
  3. La faim se concentre dans deux et seulement deux régions du monde. Puisque d’immenses territoires sortent de la faim, et qu’il y a toujours le même nombre d’affamés, c’est donc que d’autres voient la faim se développer ! En fait tout se passe comme si, au XXIe siècle, on avait « décidé » de regrouper les affamés dans deux régions du monde : la péninsule indo-pakistanaise (incluant le Bengladesh et l’Afghanistan), qui rassemble l’essentiel des 520 millions d’affamés asiatiques. L’Inde, en particulier, n’arrive pas à réduire significativement ce fléau et continue à compter autour de 200 millions d’affamés, ce qui reste le record mondial. Dans ce pays le pourcentage d’enfants malnutris est approximativement le même que dans les pays d’Afrique noire, et frôle les 50 % ! Et l’avenir de la faim se situe sans conteste en Afrique sub-saharienne, où, là, le nombre d’affamés de cesse d’augmenter, et très rapidement, autour de 230 millions actuellement. C’est ainsi qu’au cours des décennies 1990 et 2000, le nombre d’affamés a augmenté de 147 % à Madagascar (de 3 à 7 millions), 145 % en Ouganda, 143 % en Côte-d’Ivoire, 131 % en Tanzanie et en Zambie, 100 % au Burkina Faso, etc.
  4. Ce sont les paysans du monde qui ont faim. L’opinion publique s’émeut, à juste titre, des émeutes de la faim sporadiques dans les grandes villes, de la désolation des bidonvilles, de la croissance très rapide du nombre de réfugiés dans le monde. Mais… 80 % des gens qui ont faim dans le monde restent des paysans !!! La moitié des affamés du monde sont de « vrais » paysans avec un peu de vraies terres… et c’est tout ; ne bénéficiant ni de semences, ni d’engrais, ni de pesticides, ni de machines, ni d’irrigation, ni de formation, ni de crédits, ni d’assurances, ni de rien, ils ont faim ! On trouve ensuite 20 % d’ouvriers agricoles, tellement sous-payés qu’ils ont faim, ce qui les encourage à retourner effectuer les travaux fort pénibles qu’on leur demande. Et ensuite encore 10 % d’agriculteurs « du passé », chasseurs, cueilleurs, pêcheurs, éleveurs nomades, tous rattrapés par l’expansion planétaire de la « modernité » ou de son avatar le réchauffement climatique. Le fait que 80 % des affamés consacrent justement 365 jours par an à tenter vainement de se nourrir interroge quand même fortement nos modèles agricoles et la mise en concurrence sauvage qu’on a institué entre les continents !
  5. La faim tue dorénavant beaucoup plus que la guerre. Contrairement à ce que l’on ressent en France, jamais le monde n’a été aussi peu violent. Songeons que l’on estime que 20 % des hommes préhistoriques mourraient de mort violente. Au XXe siècle, on estime que, malgré les guerres mondiales, et toutes les autres, 3 % des morts l’ont été du fait de violences. Et dorénavant cette estimation reste bien inférieure à 1 pour mille. Les progrès son incontestables, et même les guerres les plus meurtrières, comme celle de Syrie avec ses 3 à 400 000 morts n’égalent heureusement pas la guerre d’Algérie (qui a largement dépassé ce chiffre), celles du Biafra, de l’Angola, de l’Ethiopie, des conflits indo-pakistanais, Irak-Iran ou de la partition de l’Inde (chacune plus de 1 million de morts) du Rwanda (800 000 morts), de Corée (4,5 millions de morts), du Vietnam (1,6 millions de morts), etc. Il n’y a plus de « vraies » guerres en Europe, et Amérique et en Asie, et la « modernité » de la guerre ou l’ambition de faire de belles carrières militaires, ont pris un sacré coup dans les opinions publiques. Mais pendant ce temps-là on meurt toujours autant de faim qu’il y a un siècle. On meurt donc dorénavant beaucoup plus de faim que de guerre. Reste donc à faire vraiment passer le message que la faim est un vrai scandale qu’il faut absolument éradiquer ! D’autant plus qu’avec le réchauffement climatique elle pourrait bien repartir fortement à la hausse.
  6. La faim n’est plus une fatalité mais une pure construction de l’homme. Il faut bien se rendre compte que dorénavant la faim est d’abord politique. Elle n’est plus ni une malédiction ni un accident, mais bel et bien pour l’essentiel une construction humaine : on peut mourir de faim dans un pays qui regorge de nourriture et qui en exporte à la terre entière. À l’inverse, on peut arriver à manger partout, même dans les zones surpeuplées ou semi-désertiques. En pratique, les victimes de la faim sont aussi quasiment toutes victimes de la cupidité ou de l’indifférence de certains de leurs contemporains. Même si des catastrophes naturelles – séismes, cyclones, raz-de-marée, éruptions volcaniques… – peuvent la faire resurgir, quand elle se prolonge, c’est parce qu’elle devient de nouveau le fruit d’une prolifération de la méchanceté, l’indifférence et l’incurie. Autrefois, quand les fruits de l’agriculture restaient aléatoires et les transports lents et hasardeux, la faim était souvent le prix à payer pour faire face aux aléas climatiques. Désormais, on a beaucoup progressé sur ces deux plans, et elle n’est plus que la conséquence de l’ignorance, de la guerre, de l’absence d’État, et des conflits pour s’accaparer les ressources naturelles. On peut d’ailleurs noter que, sur les 815 millions de personnes souffrant de faim, 489 millions vivent dans des pays touchés par des conflits… Mais aussi, notons que la faim devient de plus en plus un sous-produit de la mondialisation et de l’absence de contrôle public des multinationales. « On » a bel et bien mené (sans le dire, par action ou par omission) des politiques sophistiquées de propagation de la faim. C’est à la fois une mauvaise nouvelle et une bonne. Car ce que l’homme a fait, l’homme peut le défaire. Si la faim est d’abord politique, son éradication l’est aussi ! Cette cause devrait vraiment devenir la première priorité de l’humanité.

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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