« Lundi vert » : se passer de viande, est-ce bien utile pour la planète ?

Sébastien Billard

Dédaigner tous les lundis de la viande ou du poisson, cela fait plaisir aux bobos. Mais est-ce que ça sert à quelque chose pour l’environnement ?

Interview dans Le Nouvel Observateur – 7 janvier 2019 – propos recueillis par Sebastien Billard

Ce lundi 7 janvier se tient le premier « lundi vert ». Vous savez, cette campagne soutenue par près 500 personnalités – dont Isabelle Adjani, Juliette Binoche ou Aurélien Barrau – pour appeler les Français à arrêter de manger de la viande ou du poisson tous les lundis.  L’objectif : encourager les Français à commencer à modérer leur consommation afin, notamment, de préserver la planète.

Une telle initiative a-t-elle vraiment du sens ? Qu’est-ce que cela changerait, très concrètement, si tous les Français renonçaient à la viande et au poisson un seul jour par semaine ? Nous avons posé ces questions au spécialiste de l’agriculture et de l’alimentation Bruno Parmentier, auteur notamment de « Nourrir l’humanité »(La Découverte).

Plusieurs people ont lancé l’idée d’un « lundi vert », sans viande ni poisson. Vous en pensez quoi ?

Je comprends que certains puissent être agacés que des personnalités leur disent ce qu’ils doivent et ne doivent pas manger. Mais sur le fond, les signataires de cet appel ont raison. Nous n’avons pas d’autres choix que de réduire au plus vite notre consommation de viande, à la fois pour des raisons écologiques, de santé et de bien-être animal.

Notre niveau de consommation actuel est dément et déraisonnable. Au début du XXe siècle, un Français consommait dans sa vie en moyenne 30 kilos de viande par an. Nous sommes passés à 80 kilos dans les années 80 puis à 100 kilos de viande par an à la fin du XXe siècle, pour retomber à 85 kilos aujourd’hui. Pour vous donner une idée de ce que ça représente, cela signifie concrètement qu’un Français mange dans sa vie environ 7 bœufs, 33 cochons, 9 chèvres et moutons, 60 lapins, 1.300 volailles, 20.000 œufs et 32.000 litres de lait ! Ce niveau de consommation est absurde et surtout absolument insoutenable pour la planète, surtout à l’heure où la population mondiale ne cesse d’augmenter et où les Chinois se mettent eux aussi à consommer davantage de viande. Regardez les chiffres : un Chinois en mange en moyenne aujourd’hui 60 kilos par an, soit quatre fois plus qu’il y a 40 ans. Cette augmentation est d’autant plus impressionnante que pendant le même temps la population de ce pays a doublé ; au total la Chine a donc multiplié par huit sa consommation de viande ! 

Il est donc urgent que les habitants des pays riches, comme la France, qui mangent beaucoup trop de viande depuis trop d’années, fasse un effort et arrêtent enfin de surconsommer.  Car si les 7 milliards d’habitants de la Terre adoptent le même régime alimentaire que nous, et que nous ne changeons pas le nôtre, la planète n’arrivera pas à fournir.

Réduire sa consommation une seule journée par semaine, n’est-ce pas dérisoire ?

Idéalement, il faudrait que l’ensemble des pays riches, qui consomment aujourd’hui en moyenne autour de 100 kilos de viande par personne et par an, réduisent de moitié leur consommation. Changer nos pratiques n’est pas sans effet : si la consommation moyenne française diminuait, ne serait-ce que 10 kilos par tête et par an, le gain serait énorme. Cette diète n’a, en plus, rien de compliqué : manger de la viande seulement trois ou quatre fois par semaine et du poisson une à deux fois, avec des portions plus petites, ne nous rendra pas plus malheureux.

Ce serait vraiment bon pour l’environnement ?

Acheter et consommer de la viande, dans les proportions actuelles -environ 65 milliards d’animaux sont tués chaque année sur Terre-, c’est acheter de l’épuisement des ressources et du réchauffement climatique. Lorsque nous consommons des animaux, nous consommons indirectement tous les végétaux qu’ils ont ingurgités au cours de leur vie. Or, il faut 3 à 12 kilos de végétaux pour produire un kilo de viande (3 à 5 pour le poulet, 5 à 7 pour le porc, 12 pour le bœuf). La production massive de viande contribue ainsi fortement à la déforestation et à la pollution, et au renchérissement du prix des céréales (actuellement plus de la moitié des céréales produites dans le monde servent à nourrir nos animaux). 

Gourmande en végétaux, en eau et en céréales, cette production « industrielle » de viande contribue aussi à accélérer le réchauffement climatique car les ruminants émettent malheureusement énormément de méthane, un gaz 23 fois plus réchauffant que le gaz carbonique. 

Pour ce qui est du poisson, cet épuisement des ressources devient très préoccupant. On estime que 500 à 1.000 milliards d’animaux marins sont prélevés chaque année, et nombre d’espèces sont maintenant en voie de disparition pure et simple. Or les Français consomment tout au long de leur vie 2.500 kg chacun de poissons et crustacés (35 kilos par an) ! On est clairement en train d’épuiser les ressources maritimes, et si on veut continuer à consommer (moins) de ces produits, il faudra maintenant passer de la pêche à l’élevage, comme l’ont fait par exemple les Chinois et autres habitants du Sud-est asiatique.

Des critiques ont fusé contre ce « lundi vert ». Certains dénoncent une démarche de « privilégiés », alors que des Français n’ont même pas les moyens de s’offrir de la viande une fois par semaine…

C’est vrai, la viande a toujours été un marqueur social. Sa consommation a d’abord été l’apanage des bourgeois. Les expressions « gagner son bifteck » ou  « mettre du beurre dans les épinards » montrent bien la valeur qui a longtemps été associée à ce type de produits. Mais la donne a changé. Il y a eu un vrai retournement. Si la viande reste un marqueur social, la tendance s’est inversée : ce sont désormais les classes populaires qui aujourd’hui consomment le plus de viande – de l’ordre d’un tiers de plus que les cadres et les professions intellectuelles supérieures. Plus on est âgé, éduqué ou riche, moins on en mange. Il faut savoir que la grande majorité de la viande consommée aujourd’hui ne provient pas des boucheries mais de la restauration rapide ou de l’agro-industrie. 

J’ajoute qu’il n’est pas demandé aux Français de renoncer complètement à la viande mais tout simplement d’en manger moins. Depuis une dizaine d’années, notre consommation de viande a commencé à diminuer, de l’ordre de 12%, mais ce n’est pas suffisant. Cette tendance doit s’accélérer et être d’une toute autre ampleur pour être efficace. D’où l’utilité de ce genre de mouvement collectif : si les restaurateurs se mettent à proposer des plats végétariens le lundi, comme ils proposent encore du poisson de vendredi, ça donnera des idées à leurs clients.

Si elle se concrétisait, cette réduction de la consommation de viande n’aurait-elle pas des conséquences désastreuses sur l’élevage français ?

Il est évident qu’une telle baisse ne ferait pas les affaires des éleveurs. Ils vont être confrontés dans les prochaines années à un énorme défi qui rappelle celui auquel ont du faire face les viticulteurs quand la consommation de vin a connu en France une très forte baisse. La consommation était passée de 140 litres à 40 litres par personne et par an en quelques décennies. La filière vin s’est alors transformée pour faire des produits de meilleure qualité. On boit en France moins de vin, mais on accepte de le payer bien plus cher qu’auparavant. Faire primer la qualité sur la quantité, c’est le défi énorme que va devoir réussir le secteur. Moins de produits, mais sous signes de qualité, vendus plus cher. Pour être en meilleure santé, nous et la planète !

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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