Chute de la biodiversité : catastrophisme ou véritablement inquiétant ?

Dans un rapport publié vendredi, l’Organisation de l’ONU pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) alerte sur le risque de pénurie alimentaire en raison de la diminution drastique de la biodiversité dans l’agriculture.

Article paru sur le site Atlantico.fr le 24 février 2019

Atlantico : Selon une étude des Nations Unies, les plantes, les animaux et les micro-organismes qui constituent la base de la production alimentaire sont en déclin. Le rapport indique que si ces espèces critiques sont perdues, cela « menace gravement l’avenir de notre système alimentaire ». Quelles seraient les causes principales de la perte de cette biodiversité ?

Bruno Parmentier : La biodiversité est quelque chose de gigantesque. On ne connait que 10 % des êtres vivants. On connait les « grosses » espèces mais les bactéries et les champignons, en particulier, sont encore largement inconnus et ils représentent pourtant l’essentiel de la biomasse terrestre. La biomasse des bactéries est plus de 1 200 fois supérieure à celle de toute l’humanité et celle des champignons 200 fois. Tout cela est d’une grande diversité, et on ne peut pas imaginer que ce soit inutile et que la perte d’une partie significative de cet élément soit sans conséquence. Dans un gramme de terre, on estime qu’il y a par exemple 4 000 espèces de bactéries et 2 000 espèces de champignon.

C’est une grave erreur de penser que tout cela est inutile pour l’agriculture. L’agriculture moderne à base de pesticides est un terrible aveu d’incompétence. C’est une façon primitive de voir notre rapport à la nature. En faisant ça on prend le risque d’éliminer des espèces indispensables à l’ensemble de l’écosystème. Si l’on prend l’exemple des pollinisateurs, en détruisant les insectes « nuisibles » à coup d’insecticides, on détruit également les insectes qui font vivre ces mêmes plantes. Nous n’allons pas polliniser les milliards de plantes existantes nous-même.

L’hiver dernier, les deux-tiers des ruches sont mortes. Et les abeilles sont les seules dont on parle, mais tous les autres pollinisateurs sont touchés. L’équilibre naturel est gravement menacé et pourtant c’est lui qui nous permet de vivre et de pratiquer l’agriculture. On joue vraiment les apprentis sorciers et ce phénomène est en train de s’accentuer.

Le réchauffement climatique est une autre menace majeure pour l’écosystème, en particulier parce qu’il arrive très rapidement et que les différentes espèces n’ont pas le temps de migrer ou de s’adapter. Ces éléments menacent réellement la survie de l’humanité.

Selon l’étude de l’ONU, par volonté d’augmentation de productivité, les espèces cultivées perdent aussi beaucoup en biodiversité. Quelle est l’ampleur du phénomène ?

Effectivement. On ne cultive qu’une trentaine d’espèces végétales alors que des millions sont possibles et au sein de ces espèces on n’en cultive que quelques variétés, les plus productives. Il faut dorénavant un meilleur équilibre entre productivité et résilience. Actuellement on ne conserve que des animaux et des plantes très « sophistiquées » et très productifs dans certaines conditions spécifiques. Mais ces conditions, avec le réchauffement climatique, sont fortement bouleversées.

Par exemple, le cas des céréales est significatif. Le bassin parisien est une référence mondiale en termes de culture céréalière. Il y a 3 ans, il y a eu des fortes inondations au printemps et la production de blé française a diminué de 35 %. L’année suivante, il y a eu une canicule très précoce et de nouveau la récolte a été mauvaise. Donc, nous sommes des champions en production de blé, mais pas quand il faut chaud, ni quand il pleut !

Avec le réchauffement climatique, le fait de mettre tous nos œufs dans le même panier nous fait prendre des risques insensés et affaiblissent la biodiversité variétale. Il faut reconstituer de la biodiversité dans nos champs. Le glyphosate est très critiqué, et à raison. Mais plus que cultiver sans glyphosate, il faudrait aussi apprendre à cultiver sans le labour qui détruit la vie et la biodiversité de la terre.

Autre exemple, la surpêche… En Californie, vous aviez la capitale mondiale de la sardine, Monterrey. Au moment de la deuxième Guerre Mondiale, ils ont pêché de façon démentielle les sardines pour nourrir les Gi’s en Europe et la production s’est effondrée en 1945. En 2019, il n’y a toujours plus une seule sardine sur place…

Le cas de la reforestation interroge. Si dans certains pays elle augmente drastiquement, c’est au prix d’un considérable affaiblissement de la biodiversité. Se dirige-t-on vers une biodiversité façonnée par l’Homme, pour l’Homme ?

Oui absolument. Prenons l’exemple français, lorsque M Riquet créé le Canal du Midi pour rejoindre Bordeaux et Narbonne sans passer par Gibraltar, il veut affermir les berges du canal et plante 600 kilomètres de platane. Aujourd’hui, avec le chancre coloré du platane et on est en train d’abattre les 600 kilomètres de platane. La biodiversité vue par Riquet a donc duré 250 ans. Dans les Châteaux de la Loire, on a depuis Louis XIV mis du buis partout, résultat : avec la pyrale, le buis est en train de mourir partout. Idem pour le charançon rouge des palmiers de la Côte d’Azur, ou la bactérie Xylella fastidiosa de l’olivier méditerranéen.

Si l’on rajoute les voyages internationaux qui bouleversent l’équilibre en faisant voyager des éléments nouveaux dans des régions où ils n’ont pas de prédateurs, le phénomène s’aggrave.

Notre système industrialisé cherche des solutions court-termistes et nous font prendre des risques considérables. Les Français peuvent remarquer une « bonne » nouvelle : chaque été on peut désormais traverser toute la France sans tacher son pare-brise… Il n’y a presque plus d’insectes, et ils font pourtant partie d’une chaîne alimentaire complexe.

La déforestation est un autre exemple. Pour produire davantage, on rase des forêts et les haies pour y implanter de nouveaux champs. Mais cela détruit la biodiversité et facilite l’érosion, et à terme, cela va appauvrir les champs ou même les faire disparaître.

C’est une bonne chose que les Nations-Unies soulèvent ce problème. Faire la paix en Syrie, c’est bien mais l’ONU devrait aussi faire une alliance avec les vers de terre et les abeilles car la survie de l’humanité dépend d’eux.

Si vous prenez une prairie bio, il y a 5 tonnes de vers de terre à l’hectare. Dans un vignoble de Champagne, plein de glyphosate et d’insecticides, on en trouve seulement 50 kilos… Le ver de terre, c’est bien plus efficace que la charrue pour retourner la terre, il permet également l’infiltration de l’eau de pluie, puis facilite la pousse des racines pour aller la chercher. Le successeur de l’arrosage, c’est le ver de terre ! La perte de nos lombrics, de nos abeilles et de nos bactéries, on le paiera au long-terme. Et très cher.

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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