Produire l’alimentation de demain

Produire l’alimentation demain :

Produire l’alimentation de demain : « On a cassé le joujou. L’agriculture du pétrole et de la chimie est derrière nous ». L’économiste Bruno Parmentier a le sens de la formule qui dérange pour inviter à ouvrir les yeux sur l’avenir.

Article paru dans Le Paysan Breton du 11 octobre 2019 (Didier Le Du)

« L’agriculture moderne, c’est l’agriculture de l’ignare ». Premier coup de théâtre de l’économiste spécialiste des questions agricoles, mercredi dernier au Chapeau Rouge, à Quimper. L’ancien directeur de l’Esa d’Angers a le goût d’exciter les esprits pour tenir en alerte un auditoire d’agriculteurs qui auraient pratiqué cette « agriculture de l’ignare » depuis les années 60 et un parterre d’entrepreneurs de l’agroalimentaire, invités par Ialys (Réseau qui rassemble les acteurs de l’aliment en Cornouailles « de la mer et de la terre jusqu’à l’assiette ») à réfléchir sur l’alimentation de demain.

« Croire que l’on peut transporter des produits lourds à l’autre bout de la planète est une escroquerie intellectuelle », estime Bruno Parmentier.

Il faut sauver le soldat ver de terre

Pour Bruno Parmentier, la vraie révolution à venir n’est pas « celle du numérique qui consiste à compter en alignant des 010101. Le numérique, c’est finalement simple ! La seule vraie révolution est celle du carbone et des êtres vivants ». Autrement dit, les portes du futur sont grandes ouvertes pour les agriculteurs. Soulagement immédiat de l’assistance dans la salle de congrès cornouaillaise. Sauf que… Sauf que, ce jour-là, le plancher du Chapeau Rouge se prête manifestement bien aux effets d’un auguste sans nez rouge : « Mais on a cassé le joujou. L’agriculture du pétrole et de la chimie a cassé le joujou : il n’y a plus de biodiversité et le réchauffement climatique est bien là ».

 Objectif prioritaire donc pour Bruno Parmentier : mettre en œuvre « deux accords qui comptent pour sauver la planète : sauver les vers de terre et sauver les bactéries ». Car pour ce spécialiste de l’agriculture qui aime prendre de la hauteur sur les moyens de nourrir une population qui croît de « 200 000 nouvelles bouches chaque jour », la meilleure solution consiste à imiter la nature, pas à la contraindre. « Les deux systèmes qui marchent le mieux n’ont jamais vu un paysan : l’Amazonie et la prairie naturelle ».

Les bébêtes qui mangent les bébêtes

Faut-il donc transformer la Bretagne agricole en prairie plantée d’arbres ? « On a cru que l’arbre est l’ennemi des cultures. C’est faux. L’arbre régule l’humidité, va chercher les éléments nutritifs en profondeur, fixe le carbone, héberge les bébêtes qui mangent les bébêtes qui mangent les bébêtes. Une haie héberge les auxiliaires des cultures : il faut apprendre à élever l’insecticide ».

L’ancien directeur de l’École supérieure d’agriculture d’Angers se fait aussi le chantre du non-labour : « Quand vous labourez, vous désorganisez le sol : les bactéries aérobies du dessus se retrouvent étouffées au fond de la raie et les bactéries anaérobies du dessous se retrouvent projetées à l’air », image-t-il, en préconisant « pas moins de 12 espèces de plantes par champ ». Et d’insister sur la complémentarité biologique des plantes et la nécessité produire de l’engrais sur place : « L’engrais ne s’achète pas, il se sème. Et l’herbicide se cultive ». Autrement dit, il faut profiter de l’apport des engrais verts et semer des espèces étouffantes qui poussent plus vite que les mauvaises herbes.

Moins de lait, moins de viande

À mi-parcours de son intervention, Bruno Parmentier offre enfin un temps de répit en assurant que « l’agriculture bretonne est au top niveau mondial de l’efficacité agricole. La nourriture française est la plus sûre du monde. C’est cela qui assurera votre avenir ». La salle du Chapeau Rouge boit du petit-lait. Jusqu’à cette saillie qui fait se redresser les corps qui avaient cru bon s’assoupir de satisfaction : « Vous êtes sûrs de faire du cochon longtemps ? Si ça se trouve, il n’y aura plus de charcuterie à Quimper dans quelques années. Qui aurait dit, il y a 30 ans, qu’il ne resterait plus qu’une boucherie chevaline à Quimper ? » L’observateur de l’agriculture mondiale est formel : « Vous allez produire moins de lait, moins de viande. Et vous nourrirez vos vaches avec de l’herbe, pas avec du grain comme aujourd’hui ».

Sur la vocation exportatrice de la Bretagne, le spécialiste des questions agricoles se montre également circonspect. « Penser que l’avenir à long terme de la Bretagne, c’est vendre en Chine est très aléatoire », dit-il. Et d’expliquer ses propos : « Croire que l’on peut transporter des produits lourds à l’autre bout de la planète est une escroquerie intellectuelle. La vocation de la France est d’exporter sur un pays qui s’appelle l’Europe ». Bruno Parmentier plaide au contraire pour une autonomie alimentaire par continent. « Sinon, ce ne sera pas un bon coup pour l’humanité car cela contribue à détruire les agricultures locales ».

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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