Yuka, Nutriscore, les consommateurs ont un vrai pouvoir… s’ils veulent bien l’exercer

Une sorte de révolution s’accomplit très rapidement sous nos yeux en matière de consommation alimentaire (et cosmétique). Avec leur smartphone, les consommateurs peuvent dorénavant comparer simplement et précisément les différents produits offerts par la grande distribution, et modifier leurs habitudes d’achat. Ils reprennent ainsi un pouvoir qu’ils avaient largement abandonnés depuis des lustres au marketing et à la publicité. Industriels et distributeurs sont bien obligés de s’adapter, à toute vitesse.

Il est de bon ton en France d’accuser les industriels et la grande distribution de tous les maux : ils nous vendent n’importe quoi, ils nous trompent, ils nous font grossir, ils nous rendent malades, etc. De fait, les maladies de civilisation et de l’abondance comme l’obésité, le diabète, l’athérosclérose, les cancers, etc., progressent très rapidement, beaucoup trop.

L’obésité touche dorénavant 6 millions de français, 16 % des adultes (et 38 % aux USA) ; il est temps de réagir ! Or, tout ce qu’on a dans le ventre est entré par la bouche !

Mais, au fait, qui fait les courses et les menus, qui décide de ce qu’il mange ? Le consommateur est aussi un citoyen ! C’est parfois un peu facile d’abdiquer. On peut se reprendre en mains, et c’est justement dans l’air du temps ! Et là, au commencement, pour que nous puissions mieux choisir et vraiment décider de ce qu’on mange, il importe de faire l’effort de s’informer. Or « ils » sont passés maîtres dans la manipulation, l’enfumage et la désinformation !

Pour réagir vraiment, le logo Nutri-Score a été lancé en 2016 par Santé publique France. Elaborés par l’équipe du Professeur Serge Hercberg (Université Paris 13) dans le cadre du Programme National Nutrition Santé, ses 5 lettres et couleurs font une synthèse facile à comprendre de la valeur nutritionnelle d’un produit. C’est la moyenne des « bonnes notes » obtenues par les nutriments à favoriser (fibres, protéines, fruits et légumes, etc.) et des « mauvaises notes » apportées par ceux qu’on ferait mieux d’éviter (énergie, acides gras saturés, sucres, sel, etc.). Un vrai service public qui nous permet aisément, soit de choisir entre plusieurs produits dans un même rayon (par exemple quelles sont les céréales du petit déjeuner qui ont la meilleure qualité nutritionnelle), ou bien entre plusieurs marques d’un même produit.

Nutriscore, 5 lettres, 5 couleurs, il n’y a pas plus simple pour construire sa santé à table !

Il a, logiquement mais scandaleusement, fait l’objet d’un véritable tir de barrage de certains industriels, en particulier six multinationales, Mars, Mondelez, Nestlé, Coca-Cola, Unilever et PepsiCo, qui ont annoncé vouloir développer à l’échelle européenne un logo alternatif (en fait plus apte à « noyer le poisson » !).

Il s’agit pourtant là d’un outil essentiel pour progresser vers une meilleure santé.

Heureusement, d’autres entreprises ont mieux senti le vent tourner, poussés par les consommateurs les plus éclairés et leurs associations et ont décidé de franchir le pas et d’afficher le logo sur leurs produits : des chaines de distribution comme Auchan, Casino, Intermarché et Leclerc, bientôt Carrefour (pour les produits de leurs propres marques), et des industriels comme Danone, Fleury-Michon, McCain, Bonduelle, Findus, Panzani, et maintenant Nestlé.

Car… nous sommes bien au XXIe siècle ! La pression des citoyens-consommateurs a été multipliée considérablement par une simple start-up, créée en janvier 2017 par trois jeunes, l’application gratuite Yuka, qui a déjà été téléchargée par plus de 13 millions de personnes ! Largement basée sur le Nutriscore, elle rajoute dans sa propre moyenne des notes concernant les additifs et le bio, et surtout elle se passe de la permission des industriels. Elle propose une analyse de 500 000 produits alimentaires et 300 000 cosmétiques, directement accessible sur son téléphone portable par simple scannage du code-barre. Ses 5,6 millions de visiteurs du mois d’août 2019 n’ont plus rien à voir avec les abonnés des anciennes revues de consommateurs comme ceux du mensuel Que Choisir (environ 600 000), qui doivent attendre la parution d’un article sur tel ou tel sujet pour se faire une opinion.

Yuka, simple comme un clic !

Son succès est tel que de nombreuses autres applications naissent, comme Shop advisor (qui collationne les avis des consommateurs, comme Trip advisor), Y’a quoi dedans ? (de Système U), ou C’est quoi ce produit ? (de la marque C’est qui le patron ?) ; l’association de consommateurs UFC-Que choisir prévoit de prendre elle aussi le train en route et de lancer son application début 2020. Or d’ores et déjà 15 % des français utilisent ce genre de service ; ce chiffre ne peut que monter, et la gamme de produits s’élargir, en particulier aux produits d’entretien et au textile.

Pour la première fois, on voit que les industriels ont peur de ce nouveau pouvoir des consommateurs et se mettent à bouger vraiment ! Car, en cas de mauvaise note, un utilisateur sur trois change de marque ! Intermarché vient d’annoncer la refonte de la recette de 900 de ses produits, de façon à ce qu’ils obtiennent un Nutriscore A, B ou C et une note Yuka supérieure à 50 (sur 100) ! Ils annoncent en particulier vouloir supprimer 142 additifs…Thierry Cotillard, président du groupe, a déclaré : « Yuka nous oblige à nous prendre en main, à être responsables. Il faut se dépêcher de reformuler. […] C’est un chantier colossal ».

Dans une étude d’impact de Yuka publiée cet été, (Comment Yuka contribue à faire changer les choses ?) Barbara Bidan, directrice santé et alimentation durable chez Fleury-Michon écrit : « Yuka a contribué à accélérer nos efforts initiés il y a dix ans pour améliorer la composition de nos produits. Notre objectif : zéro conservateur sur les plats cuisinés à la fin de l’année ». Et Sylvie Willemin, de Nestlé déclare « Yuka, qui utilise le Nutriscore sur lequel nous nous sommes engagés, nous pousse à accélérer l’amélioration de nos produits, la simplification de nos listes d’ingrédients et le développement de nos offres bio et végétales ».

Du côté des utilisateurs de l’application, il est frappant de lire que 95 % ont déclaré avoir arrêté d’acheter tel ou tel produit noté rouge ou contenant des additifs controversés, 84 % disent acheter davantage de produits bruts, 78 % plus de produits bios… et 57 % déclarent cuisiner davantage. Reste à voir s’il s’agit de changements définitifs…

Fort de leur succès, Nutriscore et Yuka se développent rapidement en Europe.

Et d’autres application citoyennes commencent à se diffuser, comme le calculateur de l’empreinte carbone de l’association Bon pour le climat (destiné aux restaurateurs pour le moment). Parce que notre alimentation représente à elle seule le quart de nos émissions de gaz à effet de serre, et qui, si on veut vraiment atténuer le réchauffement climatique, il convient aussi de commencer par revoir le contenu de notre assiette !

On est bien en face d’une révolution dans la consommation, et d’un réel progrès démocratique dont on n’a pas fini de voir les conséquences, tant au niveau de l’attitude des consommateurs pour se réapproprier leur vie pratique que dans leur influence sur des grandes entreprises qu’on croyait souvent sourdes et inaccessibles ! En tous les cas les consommateurs enquêtés par Yuka déclaraient très majoritairement que Yuka peut avoir plus d’influence que les pouvoirs publics pour faire changer les choses et faire évoluer la législation !

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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