Salon de l’agriculture, dans 50 ans

 

Texte paru en feuilleton sur le site Economie-matin www.economiematin.fr 

Le Salon de l’agriculture va fêter ses 50 ans cette année. C’est l’occasion d’observer les bouleversements considérables de notre agriculture et de notre alimentation depuis les années 60, afin d’imaginer ce qui pourrait se passer d’ici le centenaire, en 2O63 !

vaches-salers-salon-agriculture.jpg 

Un mot d’ordre cette année : pas de cheval roumain dans mes vaches salers !

Que mangera-t-on dans 50 ans ?

Notre assiette est très différente de celle des années d’après-guerre : en particulier nous mangeons deux fois plus de viande (85 kilos par an et par habitant), deux fois plus de lait (90 kilos), plus de fruits, mais moins de légumes (total identique 109 kilos), six fois moins de pommes de terre (18 kilos par femme, 25 par homme, contre… 153 kilos en 1950 !), trois fois moins de pain (42 kilos contre 121 en 1950), et toujours trop de sel (3 kilos) et de sucre (40 kilos).

C’est dire si ce serait bien ingénu de penser que dans 50 ans on mangera pareil qu’aujourd’hui ! Notre alimentation va évoluer fortement, en fonction de deux facteurs : la Nature et la Culture.

La Nature tout d’abord, qui va en particulier réguler le marché des produits animaux : des centaines de millions de personnes y accèdent progressivement, en particulier les ouvriers chinois se mettent à la viande (on est passé dans ce pays de 18 à 60 kilos de viande depuis les années 80, pour 1,3 milliards de personnes !), et les employés indiens se mettent au lait (185 millions de bovins là-bas contre 19 en France). Heureusement les chinois ne digèrent pas bien le lait, et les indiens, qui croient à la réincarnation, ne mangent pas de viande. Mais la compétition mondiale pour les ressources végétales ne peut que s’exacerber. Car en effet, comme on aime manger des animaux à sang chaud, leur productivité est très mauvaise : une bonne partie de ce qu’ils absorbent leur sert à se chauffer et non pas à produire de la viande. Il faut de l’ordre de 4 kilos de végétaux pour produire un kilo de poulet, 6 pour le porc et 11 pour le bœuf. Au total près de la moitié des céréales produites dans le monde ne sont plus consommées par les 7 milliards d’hommes, mais par les 20 milliards de bestiaux qu’ils élèvent, et les trois quart du soja !

Donc, dans 50 ans, on va probablement produire davantage de viande et de lait sur la planète, mais… nettement moins en France ! Et déjà pour commencer, compte tenu des difficultés croissantes de l’accès aux ressources de la planète, on n’élèvera que les animaux qu’on pourra nourrir avec des végétaux français, céréales et protéines. Or actuellement nos protéines proviennent majoritairement du soja d’Amérique du Sud, lequel occupe là-bas 20 millions d’hectares pour l’élevage européen ; à terme la production de ces hectares ira probablement plutôt en Chine, ou sera transformée directement sur place.

Des constatations peu encourageantes pour les éleveurs français, dont la crise ne fait donc que commencer ! Oui, mais arrêtons-nous sur un autre chiffre : la consommation de vin, qui était encore de 141 litres par français en 1950, n’est plus que de 45 litres. Plus de trois fois moins. Est-ce à dire que les vignerons français ont disparu ? Non, malgré les difficultés (on se souvient des nombreuses émeutes dans le Languedoc), ils se sont adaptés, en nous disant en quelque sorte « t’en veux moins, alors ce sera que du bon, que du cher », et ils sont toujours là ! la destinée des éleveurs français est donc de faire pareil : « ah, vous ne voulez manger de la viande que 4 ou 5 fois par semaine, alors ce sera que du bon, que du cher ! ».

La culture se mêlera également de cette affaire de choix de nourriture. Le fait d’ingérer une tonne d’aliments solides et liquides par an à travers notre bouche n’est absolument pas anodin : nous sommes (au sens physique) ce que nous mangeons et nos sociétés se définissent largement pas leurs choix alimentaires. Or nous sommes quand même un peu inconsistants : par oral, à nous en croire, c’est assez simple, nous voulons de la « bonne » nourriture, triplement labellisée bio, locale et équitable (en en plus goûteuse, sûre, traçable, hallal, casher, naturelle, énergétique, belle, abordable, simple, pratique, rapide, diététique, équilibrée, variée, traditionnelle, moderne, exotique, etc.) ! Mais, arrivés au supermarché, nous voulons d’abord du pas cher et du vite fait ; vive le surgelé, les plats tous faits et les barres chocolatées, et à moi les quatre barquettes pour le prix de trois !

Du coup l’agro-industrie et la grande distribution nous servent évidemment du « pas cher vite fait », et ça marche, ils en vivent assez bien, et en rajoutent avec force publicités agressives. Mais ils gagneraient également à faire attention aux valeurs montantes ; d’accord en matière de bio, nous sommes, comme dans d’autres domaines, « croyants mais pas pratiquants » et, malgré une croissance notable de ces produits, nous ne mangeons actuellement que 3 % de bio ! De même le local, ça nous fait plaisir de temps en temps, mais ne représente en fait qu’une toute petite partie de notre assiette. Et ne parlons pas du commerce «équitable, qui, lui, n’arrive même pas à 1 % de nos dépenses alimentaires, malgré notre sympathie affichée pour le bon Max Havelaar.

bio-local-equitable.jpg

Mais on aurait tort de mépriser ces formes de consommation actuellement économiquement marginales, car si elles représentent peu du point de vue économique, elles ont gagné la bataille culturelle, et alimentent en fait 70 % de nos conversations. Le bio, le local et l’équitable (plus le hallal), ça sert surtout à nous faire réfléchir sur le sens de notre alimentation, dans une société à la dérive. Alors, quand à trop vouloir faire « pas cher vite fait » on oublie ce puissant mouvement culturel, on se « ramasse » à la première crise car les citoyens ne nous la pardonnent pas. Il est fort à parier que les salariés de Spanghero auront beaucoup de mal à trouver des solidarités pour sauver leurs emplois…

En 2060, ces « valeurs émergentes » auront évidemment fait beaucoup de chemin, en particulier à l’occasion des multiples crises alimentaires qui auront surgi entre temps. Au salon 2063, le bio, le local, l’équitable et les diverses prescriptions religieuses ou para religieuses sur la nourriture auront certainement gagné de nombreuses parts de marché, ainsi que tout ce qui touchera à l’alimentation-santé.

Combien dépensera-t-on pour manger dans 50 ans ?

En 1960, lorsqu’on recevait son salaire, on en consacrait le quart pour manger et un dixième pour se loger. Aujourd’hui le rapport s’est inversé, alors même qu’on mange de la viande tous les jours et qu’on gâche énormément de nourriture : 12 % pour manger et 20 % pour se loger ! Les efforts de productivité effectués par les secteurs agricoles, alimentaires et de la grande distribution ont été beaucoup plus importants que ceux réalisés dans le bâtiment. En ces temps d’après-guerre, un ouvrier au smic devait travailler 4 h 24 pour se payer un kilo de poulet, et aujourd’hui seulement 13 minutes ! Alors que lors du premier salon de l’agriculture on n’était pas si loin de la promesse d’Henri IV pour les ouvriers (« La poule au pot le dimanche »), maintenant nous rentrons dans l’ère de l’obésité (déjà 8 % des françaises et 10 % des français). On va même bientôt dépenser davantage pour ses loisirs que pour se nourrir, et effectivement nombre de jeunes économisent sur leur dîner pour se payer un téléphone portable dernier cri…

De plus, ce chiffre est à apprécier en prenant en compte que notre nourriture est de plus en plus complexe. Quand on achète une baguette de pain, on achète de la main-d’œuvre, de l’énergie, des machines, du transport, du loyer, des impôts, et, accessoirement, à peine 5 % de blé ! D’après le rapport Chalmin de novembre 2012, sur 100 € de dépenses alimentaires, à peine 8 % va au secteur agricole ! Les « vrais » chiffres sont un peu au-dessus, car nous ne payons qu’une partie de notre nourriture à la caissière du supermarché, et une autre partie, sous forme d’impôts, au percepteur. Ce dernier abonde le budget de l’Europe, qui à son tour fait un chèque aux agriculteurs, pour qu’ils continuent à livrer leur récolte à la coopérative en dessous de leurs coûts de production. Ce qu’on appelle à tort « politique agricole commune » devrait en fait s’appeler « politique industrielle commune », puisqu’il s’agit bien en dernière instance de limiter le niveau du smic en assurant que ses détenteurs puissent au moins se nourrir bon marché…

 

1-de-notre-budget-pour-les-agriculteurs.jpg

Alors, combien dépensera-t-on en 2060, et combien relèvera réellement des exposants du Salon de l’agriculture ? Faisons le pari que les chiffres actuels resteront relativement stables : autour d’un dixième de salaire pour se nourrir, et autour du dixième de cette dépense pour le secteur agricole. Donc de l’ordre de 1 % de nos salaires pour les exposants du Salon ! Il faudra bien qu’ils fassent avec, et donc qu’ils trouvent, année après année, une cote mal taillée entre nos aspirations à manger par cher, et celles de bien manger… Continueront donc à coexister un marché de masse, industrialisé, mondialisé, standardisé, adapté au jeudi soir après le boulot, et plein de marchés de niches, bio, locaux, équitables, etc. pour le dimanche midi quand on recevra des amis !

Comment cultivera-t-on dans 50 ans ?

Les « productivistes » des Salons de l’agriculture avaient raison : ils ont réussi le tour de force de produire énormément de nourriture pour nous nourrir pas cher : depuis le premier Salon de l’agriculture, les rendements ont triplé en France : en matière de blé on est passé de 25 à 80 quintaux à l’hectare, et en matière de lait de 2 500 à 8 000 litres de lait annuels par vache. Les vaches héroïnes du salon 2013 n’ont qu’un lointain rapport avec celles du salon 1963 !

Oui, mais cette politique de la « révolution verte » : prélever toujours plus de ressources de la planète pour produire toujours plus de nourriture, arrive à bout de souffle. Les rendements mondiaux des céréales n’augmentent plus aussi vite qu’avant, ni aussi vite que la demande ; nous devons maintenant faire face aux conséquences de nos inconséquences : réchauffement de la planète, baisse de la biodiversité, érosion et appauvrissement des terres, pollutions diverses, etc. Mais surtout, finalement les « écologistes » avaient raison, nous touchons vraiment aux limites de la planète, et, forcément, ce sont les agriculteurs qui s’en aperçoivent parmi les premiers puisque ce sont eux qui occupent le plus de surface sur la planète. On ne peut tout simplement pas espérer utiliser toujours plus de terre, d’eau, d’énergie, de chimie et de mécanique comme on le fait depuis 50 ans ; pour les 50 prochaines années, ce sera moins ! Moins de terres, d’eau, d’énergie, de chimie et de tracteurs ! En particulier on aura le plus grand mal à obtenir des engrais, azotés car ils sont faits avec du gaz, et phosphatés car les mines vont s’épuiser ! Et l’acceptabilité sociale du recours à des produits chimiques (engrais, insecticides, herbicides et fongicides) sera de plus en plus problématique.

Deux voies s’ouvrent donc aux exposants du Salon.

Tout d’abord les OGM, ou l’art de poursuivre sans sourciller la révolution verte en intégrant directement dans les gènes des plantes les fonctionnalités qu’auparavant on confiait à la chimie. Solution massive à l’échelle mondiale puisque, bien qu’on soit au tout début de cette histoire avec « seulement » deux OGM pas terribles (quelques plantes « naturellement insecticides » et d’autres « naturellement résistantes à un herbicide total »), les champs concernés recouvrent déjà 160 millions d’hectares, soit déjà 8 fois la superficie agricole de la France, un champ sur dix cultivé dans le monde et concernent 17 millions d’agriculteurs, plus qu’il y en a dans l’Europe des 27. Que sera-ce en 2063, quand il y aura probablement sur le marché plusieurs centaines d’OGM ? Nous auront-ils sauvé la mise ou au contraire précipité dans des problèmes inextricables ? Mais, le plus probable est qu’ils ne concerneront pas l’Europe, au moins dans un premier temps, puisque sur notre continent les anti-OGM semblent pour le moment avoir gagné la bataille des idées.

Les exposants du salon parisien de l’agriculture devront donc, pour s’adapter sans OGM à une planète aux ressources fossiles déclinantes, refaire de l’agronomie. Les nouvelles frontières à explorer seront celles de l’agroécologie ou de l’agriculture écologiquement intensive, par exemple :

·     Moins de labours, ou plus du tout, pour laisser nos champs couverts 365 jours par an, aptes à capter les rayons du soleil pour fixer du carbone et de l’azote été comme hiver, et laisser la vie du sol s’organiser : vers de terre, champignons, bactéries, etc. Il est urgent de transformer les anciens laboureurs en éleveurs de vers de terre post-modernes !

·     Davantage de mélanges des plantes qui s’aident mutuellement à pousser : avec racines superficielles et racines profondes, fixatrices et consommatrices d’azote (légumineuses et céréales), repousseuses des insectes qui attaquent leurs voisines, etc.

·     Agroforesterie, pour aller chercher les éléments nutritifs à 5 m de profondeur (ce que font les arbres) et ne plus se contenter des 50 cm du maïs, avec de judicieuses combinaisons d’espèces gagnant-gagnant. Les cultures céréalières seront en quelque sorte suspendues sur un tapis de racines profondes d’arbres adaptées, et on n’élèvera plus les animaux que sous des arbres.

 

agroforesterie-gers.jpg

Agroforesterie dans le Gers

·     Multiplication des haies, corridors naturels et autres habitats des auxiliaires de cultures, oiseaux, chauve-souris, insectes, petits mammifères, etc., ou pour attirer les insectes prédateurs hors des champs. Et pour fournir du bois-énergie.

·     Sans oublier les promesses du bio mimétisme ; par exemple, on verra probablement à terme au milieu des champs des boitiers émetteurs de molécules olfactives répulsives envers les insectes prédateurs ou génératrices d’auto défense des plantes…

Il est donc à parier que nos paysages ruraux, qui ont beaucoup évolué depuis 50 ans, vont de nouveau être transformés d’ici 2060 : un réseau très dense de haies, des champs couverts 365 jours par an avec des mélanges de plantes, à nouveau des animaux d’élevage dans toutes les régions de France, etc. Le salon 2063 sera « agroécologique et écologiquement intensif » ou ne sera plus ! La seule question en la matière est celle du rythme de transformation : va-t-on anticiper les catastrophes, ou bien va-t-on les attendre pour réagir ? Et celle des acteurs de cette nouvelle révolution agricole : ceux de la précédente (coopératives, syndicats, Chambres, etc., et, en fondement idéologique, la jeunesse agricole chrétienne), ou bien seront-ce de nouvelles organisations qui verront le jour, des start-up, de nouveaux réseaux, comme on l’a vu depuis quelques décennies dans la révolution informatique et Internet, qui n’a pas été faite, loin s’en fait, par IBM qu’on croyait pourtant maitre du monde et invincible dans les années 60 ?

Publié dans Actu MANGER, Actu NOURRIR | Marqué avec , , , , | 2 commentaires

Retour du dimanche sur France culture

Pour réécouter l’émission de dimanche 17 février sur France Culture, « Les Retours du Dimanche » sur le sujet suivant : « Peur sur la viande : peut-on encore avoir confiance ? » :

http://www.franceculture.fr/emission-les-retours-du-dimanche-peur-sur-la-viande-peut-on-encore-avoir-confiance-2013-02-17 

Publié dans Actu MANGER, Actualités | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Les lasagnes, et le monde qui va avec

 

Texte publié dans Economie matin : http://www.economiematin.fr/les-experts/item/3701-chevalgate-lasagnes-findus-spanghero/?utm_source=newsletter&utm_medium=Email&utm_campaign=NL-2013-02-19

Quel bruit ce « scandale » de la viande de vieux chevaux de traits roumains rendus inutiles par le passage de la traction hippomobile à la traction automobile qui se retrouve sous l’appellation « pur bœuf » dans nos lasagnes, hachis Parmentier et autres moussakas surgelés ! Quelques réflexions de bon sens pour prendre du recul.

charette-roumanie.jpg

Il semble bien que des milliers de chevaux roumains ont fini clandestinement dans nos assiettes !

Quand on achète une lasagne surgelée, on achète le monde qui va avec !

On veut travailler mari et femme, et se faire à manger le soir en rentrant du boulot en moins de 10 minutes, alors on achète Findus-Carrefour, qui travaillent à notre place. Si on veut de « bonnes lasagnes », rien ne nous empêche d’aller chez notre boucher lui faire hacher un bon morceau de beefsteak bien tracé en provenance du paysan du coin, puis au magasin bio acheter de la farine, du lait, du beurre et du fromage, et de puiser dans les conserves de sauce tomate que l’on a confectionnées avec amour en août dernier, afin de les cuisiner soi-même (préparation 45 mn cuisson 30 mn) !

On veut manger au diner un plat à base de viande (alors qu’on en a déjà mangé à la cantine à midi !) et on veut que ça nous coûte moins de 3 € par personne, soit ! Mais alors il ne faut pas se plaindre si l’usine qui confectionne des centaines de tonnes de produits congelés fait des appels d’offre européens, voire mondiaux pour serrer les prix de ses ingrédients, et rafle les bas morceaux d’un peu partout ! Ce qu’on a choisi d’acheter, ça s’appelle de la mondialisation.

Dans le même temps, l’élevage européen est pris entre trois feux. D’une part le renchérissement, maintenant quasi permanent, du prix des céréales et du soja, alors même qu’il a largement cessé de produire ses aliments lui-même ; D’autre part ses coûts salariaux, dans ce qui est devenu une industrie de transformation, sont largement au-dessus de ceux des pays producteurs des matières premières (en particulier le Brésil), et même en France bien au-dessus de ceux de l’Allemagne, qui n’hésite pas à faire travailler des bulgares au prix de la Bulgarie. Et enfin la grande distribution continue à exercer des pressions énormes pour maintenir des prix d’achat au plus bas. Toute la chaine éleveurs-transformateurs est donc « limite », ce qui évidemment induit certains acteurs moins scrupuleux à franchir les limites éthiques et légales.

Les étiquettes ne nous protègent pas contre les escrocs

A l’occasion de ce scandale, comme après les précédents, on réclame plus de traçabilité, et des étiquettes qui détaillent par le menu la provenance des différents ingrédients (étiquettes que nous ne lirons jamais bien sûr !). Pourquoi pas naturellement, mais déjà ça coûtera au final un peu plus cher, il faut savoir ce qu’on veut. Et surtout ça ne nous protégera pas des escrocs. Il y avait bien une étiquette qui disait « pur viande de bœuf » sur ces lasagnes. Aucun escroc n’imprimera son forfait sur l’étiquette bien entendu. Les espagnols qui avaient rallongé des huiles alimentaires avec des huiles de vidange ne l’avaient pas plus écrit sur l’étiquette que les chinois qui avaient mis de la mélamine dans les laits maternisés !

Pour nous protéger contre les fraudeurs, ce n’est donc pas seulement d’étiquettes dont on a besoin, mais de policiers. Alors regonflons notre corps de « policiers alimentaires » qui avait été dégonflé sous la présidence Sarkozy, et demandons leur de faire un gros effort d’imagination pour contrôler les escrocs à la mode d’hier, mais aussi ceux de la mode de demain. Ceux qui ont contrôlé qu’il n’y avait pas de bactéries pathogènes dans les lasagnes n’avaient pas anticipé qu’il pouvait aussi y avoir de la viande de cheval à la place de la viande de bœuf, et n’avaient pas fait de tests génétiques. Bientôt il faudra encore d’autres tests, l’imagination des escrocs n’ayant pas de limite.

Alors, mettons davantage d’étiquettes bien entendu, c’est « dans le sens de l’histoire » et ça nous rassurera, mais formons et embauchons des policiers également pour nous protéger ! Et payons-nous tout cela dans le caddie du supermarché, ou via nos impôts…

bio-local-equitable.jpg

Servir les demandes d’aujourd’hui, mais sans ignorer les « valeurs montantes » culturelles

Nous sommes quand même un peu inconsistants : par oral, c’est assez simple, nous voulons de la « bonne » nourriture, triplement labellisée bio, locale et équitable (en en plus goûteuse, sûre, traçable, hallal, casher, naturelle, énergétique, belle, abordable, simple, pratique, rapide, diététique, équilibrée, variée, traditionnelle, moderne, exotique, etc.) ! Mais, rendus au supermarché, nous voulons d’abord du pas cher et du vite fait ; vive le surgelé, les plats tous faits et les barres chocolatées, et bravo aux quatre barquettes pour le prix de trois !

Du coup l’agro-industrie et la grande distribution nous servent évidemment du « pas cher vite fait », et ça marche, ils en vivent assez bien, et en rajoutent avec force publicités agressives. Mais ils gagneraient également à faire attention aux valeurs montantes ; d’accord en matière de bio, nous sommes, comme dans d’autres domaines, « croyants mais pas pratiquants » et, malgré une croissance notable de ces produits, nous ne mangeons actuellement que 3 % de bio ! De même le local, ça nous fait plaisir de temps en temps, mais ne représente en fait qu’une toute petite partie de notre assiette. Et ne parlons pas du commerce «équitable, qui, lui, n’arrive même pas à 1 % de nos dépenses alimentaires, malgré notre sympathie affichée pour le bon Max Havelaar.

Mais on aurait tort de mépriser ces formes de consommation actuellement économiquement marginales, car si elles représentent peu du point de vue économique, elles ont gagné la bataille culturelle, et alimentent en fait 70 % de nos conversations. Le bio, le local et l’équitable (plus le hallal), ça sert surtout à nous faire réfléchir sur le sens de notre alimentation, dans une société à la dérive. Alors, quand à trop vouloir faire « pas cher vite fait » on oublie ce puissant mouvement culturel, on se « ramasse » à la première crise car les citoyens ne nous la pardonnent pas. Il est fort à parier que les salariés de Spanghero auront beaucoup de mal à trouver des solidarités pour sauver leurs emplois…

 

fille-caresse-cheval.jpg

Depuis que le cheval a « changé de sexe », on ne le mange plus

À la fin du xxe siècle, en quelques années, le cheval est passé de la représentation d’animal « pour homme accompli », viril et associé aux valeurs aristocratiques, militaires, machistes et misogynes, à un animal « pour jeunes filles bourgeoises ». Actuellement près de 80 % des licenciés d’équitation sont des femmes et les deux tiers ont moins de 25 ans. On a donc abandonné les anciens dogmes de dressage par domination et de soumission au profit de la persuasion et de la communication, car les femmes n’entretiennent pas les mêmes rapports avec les chevaux. Les hommes qui montaient les chevaux s’en occupaient peu (il y avait des palefreniers pour cela) ; les femmes cavalières, elles, vivent avec le cheval et prennent plaisir à cette sorte de maternage qui consiste à préparer leur monture et à la panser longuement après le travail.

Avant, on mangeait donc du cheval pour s’approprier symboliquement sa force et sa capacité à franchir les obstacles, maintenant les boucheries chevalines ont fermé (à peine 300 grammes de consommation de viande de cheval par français et par an). On ne mange plus de cheval, animal de compagnie, notre ami, et bientôt on ne le montera presque plus : les nombreux vieux chevaux en retraite, on se contentera de les caresser et de leur parler.

D’où ce tabou que l’on redécouvre à l’occasion de cette crise : pas de cheval dans mon assiette ; pas de chien ni de chat non plus, et bientôt plus de lapin ! On ne mange pas ses amis, c’est presque de l’anthropophagie. Si on avait découvert du mouton dans nos lasagnes, l’émotion n’aurait pas été aussi forte, mais du cheval, c’est une vraie faute de goût, et qu’auraient dit les musulmans si ça avait été du porc !

Publié dans Actu MANGER, Actualités | Marqué avec , , , | 2 commentaires

Lasagnes au cheval

Pour revoir l’émission « Mots croisés » de France 2, « LASAGNES AU CHEVAL : CRISE OU SCANDALE ? », à laquelle j’ai participé le 11 février au soir, c’est ici :

http://www.france2.fr/emissions/mots-croises  

Publié dans Actualités | Laisser un commentaire

Conférence Nourrir l’humanité

Une de mes conférences en vidéos, tournées à l’assemblée générale du CER France Dordogne en décembre dernier (deux fois une heure) :

1ere partie : http://www.dailymotion.com/video/xw1eyw_assemblee-generale-intervention-bruno-parmentier-partie-1_news#.URoua6VdOAg

2e partie :

http://www.dailymotion.com/video/xw1f0h_assemblee-generale-intervention-bruno-parmentier-partie-2_news

 

Publié dans Actu NOURRIR | Marqué avec , , , | Un commentaire

Comment va-t-on manger en 2013, et quelle agriculture pour manger durablement ?

manger-equilibre-1.jpg 

Manger moins de viande, moins de laitages, moins de sucre, moins de sel, et davantage de céréales, de légumineuses, de fruits et de légumes

L’année 2013 ne se présente pas bien en matière d’agriculture et alimentation. En effet, l’été dernier, il a fait très chaud et sec aux Etats-Unis ; une sécheresse historique qui a touché 60 % du pays, et le Mexique. Les récoltes de maïs, de soja et de blé de l’un des plus grands greniers du monde ont été mauvaises. Malheureusement, simultanément, un deuxième grenier du monde a souffert de la sécheresse : la Russie, l’Ukraine et le Kazakhstan, tandis que la mousson s’est fait attendre en Inde, et que les récoltes européennes ont parfois été affaiblies par excès de pluie. Sans parler de l’absence de récoltes, pour la troisième année consécutive, en Afrique de l’Est et des dégâts provoqués par les cyclones tant dans l’Atlantique que dans le Pacifique. Pour couronner le tout, les récoltes de l’hémisphère Sud s’annoncent… quelconques. On manque donc de grain, les spéculateurs entrent en scène, et les cours du maïs, du blé et du soja flambent, tout comme en 2007, année d’émeutes de la faim dans trente-six pays, de Dakar à Mexico en passant par Le Caire, ou en 2010, où le pain et le couscous chers ont été une cause directe des révolutions arabes… Où se situeront les émeutes cette année, car il est fort probable qu’il y en aura, et quelles en seront les conséquences géopolitiques ?

En Europe, pas de famine en vue heureusement, malgré la crise économique qui s’étend. Sachons prendre du recul et faire la part des choses : la vraie crise, c’est quand les banlieusards arrachent leurs rosiers pour planter des pommes de terre, et nous n’en sommes pas (encore ?) là.

À l’heure où l’Union européenne définit sa nouvelle politique agricole pour les prochaines années, on peut réfléchir à l’avenir de notre agriculture et de notre alimentation.

Les céréaliers européens vont globalement plutôt bien, compte tenu des bonnes récoltes de cet été et de la bonne tenue des cours. Du coup, ce sont plutôt les éleveurs qui se portent mal. En effet, la moitié du blé et les trois quart du maïs et du soja récoltés sur terre ne sont pas mangés directement par les humains, mais donnés aux animaux pour être transformés en viande, en œuf ou en lait, et nous rechignons évidemment à voir le prix de ces produits augmenter à chaque fois qu’il y a une pénurie de céréales dans le monde…

Cette situation est-elle durable, particulièrement en ce qui concerne le soja ? Peut-on espérer continuer à manger éternellement et en excès des animaux nourris très largement à partir de la production de champs situés à 15 000 km de l’Europe ? Le soja que mangent les animaux européens recouvre une superficie égale à la superficie agricole de France, tout se passe comme si on avait conservé discrètement une colonie en Amérique latine, colonie aujourd’hui convoitée par les chinois…

Il faudra bien qu’à terme on n’élève en Europe que les seuls animaux qu’on pourra effectivement nourrir avec les végétaux européens, sans manquer de végétaux pour nourrir les humains…

Notre agriculture peut être considérée comme la plus moderne du monde : personne d’autre que les Européens de l’Ouest n’est capable de sortir régulièrement 80 quintaux de blé à l’hectare, même sur des mauvaises terres, 100 quintaux de maïs et 8 000 litres de lait par an d’une vache ! Nous avons ainsi disparaître le spectre des pénuries et a fortiori des famines dans notre pays qui avait connu 11 disettes au XVIIe siècle, 16 au XVIIIe et 10 au XIXe, et des tickets de rationnement jusqu’en 1949, et où le préfet fixait le prix de la baguette de pain à Paris jusqu’en 1986 ! Mais cette modernité fait aussi sa grande fragilité, car elle est la plus dépendante au monde de l’accès à des ressources qui se raréfient, comme le soja du Brésil et de l’Argentine, mais aussi le gaz naturel russe et algérien (pour fabriquer des engrais azotés), le phosphate du Maroc ou la potasse du Canada, le pétrole, etc. Si, à la suite de tensions internationales ou de flambée des prix, ces produits n’arrivaient plus en abondance, notre agriculture serait immédiatement à genoux !

De plus, les opinions publiques sont de plus en plus sensibles aux « externalités négatives » de notre agriculture « tout labour, tout chimique » : on veut bien continuer à manger du porc breton, du lait normand et du blé de Beauce pas chers, mais à condition de pouvoir aussi y boire de l’eau du robinet, prévenir le cancer et se baigner sur des plages dépourvues d’algues !

Il importe donc de préparer dès maintenant la suite, la nouvelle agriculture qui permette de produire plus et mieux avec moins. Elle est évidemment beaucoup plus difficile à mettre en œuvre que la précédente, qui consistait à produire plus, pas toujours bien, mais avec toujours plus ! C’est d’autant plus urgent que les français comme les autres européens ont décidé de se passer de l’autre grande alternative de l’agriculture, la révolution des OGM, qui semble permettre d’intégrer progressivement les fonctions actuellement industrialisées au cœur même des plantes, dans leurs gènes. Rappelons que, malgré le fait que nous n’en sommes qu’aux balbutiements de cette technique, avec deux OGM très imparfaits et peu utiles, un « insecticide intégr頻 et un « compatible avec les herbicides », il y a déjà 17 millions d’agriculteurs qui y recourent, soit plus qu’il y en a dans l’Europe des 28, et qu’ils recouvrent un champ sur dix sur la planète soit 8 fois la superficie agricole de la France ; il s’agit d’ores et déjà d’un phénomène massif…

Nous devons donc foncer vers la redécouverte de l’agronomie, qui avait été fort négligée depuis des décennies. Les nouvelles frontières à explorer sont celles de l’agroécologie ou de l’agriculture écologiquement intensive, par exemple :

·     Moins de labours, ou plus du tout, pour laisser nos champs couverts 365 jours par an, aptes à capter les rayons du soleil pour fixer du carbone et de l’azote été comme hiver, et laisser la vie du sol s’organiser : vers de terre, champignons, bactéries, etc. Il est urgent de transformer les anciens laboureurs en éleveurs de vers de terre post-modernes !

·     Davantage de mélanges des plantes qui s’aident mutuellement à pousser (avec racines superficielles et racines profondes, fixatrices et consommatrices d’azote, repousseuses des insectes qui attaquent leurs voisines, etc.).

·     Agroforesterie, pour aller chercher les éléments nutritifs à 5 m de profondeur (ce que font les arbres) et ne plus se contenter des 50 cm du maïs, avec de judicieuses combinaisons d’espèces gagnant-gagnant.

·     Multiplication des haies, corridors naturels et autres habitats des auxiliaires de cultures, oiseaux, chauve-souris, insectes, petits mammifères, etc., ou pour attirer les insectes prédateurs hors des champs.

·     Sans oublier les promesses du bio mimétisme ; par exemple, on verra probablement à terme au milieu des champs des boitiers émetteurs de molécules olfactives répulsives aux insectes prédateurs ou génératrices d’auto défense des plantes…

agroforesterie-1.jpg

 

Agroforesterie : une rangée d’arbres tous les 25 m, pour aller chercher les éléments nutritifs à plusieurs mètres de profondeur et héberger les auxiliaires de culture

Tout cela suppose une politique publique volontariste de recherche agricole et d’aide aux agriculteurs : investissements agro écologiques, incitations à l’expérimentation « écologiquement intensive », réorientation du soutien aux agrocarburants de première génération (à base de grains) vers la deuxième génération (toute la plante, et les déchets) et la troisième (algues, etc.). Sans oublier une politique de soutien à l’amélioration de l’alimentation et par conséquent de la santé publique : pour lutter efficacement contre l’obésité, les maladies cardio-vasculaires, les cancers, etc… et protéger la planète, il faudra dans nos pays manger moins de viande, moins de laitages, moins de sucre, moins de sel, et davantage de céréales, de légumineuses, de fruits et de légumes. Cela suppose également des aides à la reconversion d’une partie de notre élevage et à une relocalisation plus harmonieuse et moins polluante des activités agricoles sur l’ensemble du territoire, et évidemment une lutte pied à pied contre le gâchis alimentaire, véritable plaie de notre société (on jette le tiers de la production agricole mondiale, 1 milliard de tonnes par an, et l’équivalent de 280 kilos par français).

La politique agricole commune coûterait cher en cette période de crise ? Tout d’abord relativisons : le poids qu’elle représente dans le budget européen n’est que le signe de notre absence de goût pour l’Europe, alors même que l’ensemble du budget de l’Europe n’atteint même pas le montant du seul déficit du budget de la France ; si nous transférions d’autres politiques à Bruxelles, comme la Défense ou l’Enseignement supérieur, et nous aurions alors une autre vision. Et surtout n’oublions pas que si la sécurité alimentaire semble assurée sur notre continent, elle est très récente et reste très menacée, et que les pénuries alimentaires qui se multiplient au XXIe siècle sur les autres continents vont, elles, leur coûter très cher, économiquement et politiquement. Il ne faut pas arrêter la Politique Agricole Commune, il faut généraliser des systèmes de protection des frontières et de soutien aux agriculteurs sur l’ensemble de la planète.

Article écrit pour le magazine « L’Humanité Dimanche » 

Publié dans Actu MANGER, Actu NOURRIR, Actualités | Marqué avec , , , | 3 commentaires

Manger des insectes ?

 

Plusieurs journalistes m’ont demandé d’intervenir récemment sur le thème des insectes. Sujet à la mode : va-t-on être obligé de se mettre en France à la brochette de sauterelles, ou, pire, à la bouillie de vers de farine ? Croustillant et fantasmatique à souhait, le sujet fait assurément vendre du papier et gagner des auditeurs ou téléspectateurs !

 

brochettes-de-scorpions.jpg

 

vers-de-bambou.jpg

 

tarte-aux-vers.jpg

Brochettes de scorpions, grillade de vers de bambous ou tarte aux vers ? Bon appétit !

Pour survivre, l’homme a besoin d’absorber des protéines. Pendant des millénaires, c’étaient surtout des protéines végétales, via en particulier les merveilleuses légumineuses (pois, haricots, lentilles, arachide, soja, etc.). Les « grandes » civilisations sont souvent celles qui ont su trouver les meilleures associations céréales-légumineuses, nourriture équilibrée qui leur a permis de gagner des guerres sur ceux qui mangeaient moins équilibré (riz-lentilles, riz-soja, couscous-pois chiches, maïs-haricots, maïs-pois secs, etc.). Ces associations traditionnelles sont en effet particulièrement diététiques : l’interaction de leurs différents constituants dans l’estomac les rend meilleurs pour la santé que ce qu’ils apportent séparément.

Mais tout cela reste, à la longue, bien monotone, et rien ne vaut la viande (ou le lait, ou les œufs) pour apporter du goût et de l’appétit ! C’est pourquoi, partout où l’on s’enrichit, sous toutes les latitudes, cultures et religions, lorsque le niveau de vie décolle, on augmente fortement sa consommation de produits animaux, pour manger « comme des riches » en prenant une sorte de revanche sociale. Au cours des dernières décennies, la consommation de viande dans les pays en développement a augmenté de 5 % à 6 % par an (particulièrement la volaille) et celle des produits laitiers de 3 % à 4 % par an. Dans certaines cultures, comme la chinoise, il s’agit surtout de viande (les chinois sont passés de 14 kg/hab/an en 1980 à 60 aujourd’hui, tout en doublant leur population !), dans d’autres, comme en Inde, surtout du lait (car la croyance en la réincarnation les décourage de manger de la viande). En Europe et en Amérique, c’est viande et lait et œuf et poisson : 85 kilo de viande et 90 kilo de lait par français et par an (deux fois plus que dans les années 50, trois fois plus que dans les années 20), ainsi que 250 œufs et 35 kilos de poisson (contre 10 en 1950).

En matière de viande, il convient de distinguer les animaux « monogastriques » qui mangent « comme nous » principalement des céréales (maïs, blé, etc.) et des légumineuses (soja, colza, etc.) : poulet, lapin, canard, cochon, etc., qui sont donc en concurrence directe avec nous, des « ruminants », qui mangent ce que nous ne mangeons pas, de l’herbe ou des feuilles : vaches, zébus, chèvres, moutons, chevaux, chameaux, etc. Au début les seconds ont eu évidemment la préférence (on comprend que la Bible des juifs préférait la chèvre au cochon, dans un Moyen-Orient relativement pauvre en céréales).

Le problème est que, dorénavant, on arrive dans de nombreuses régions à dépasser le nombre de ruminants « écologiquement soutenables ». Chaque nouvelle chèvre dans les pays arides s’empresse de manger les dernières touffes d’herbes et les derniers arbustes, et le Sahel se transforme en Sahara, la Mongolie en désert de Gobi et l’Australie en un immense désert.

 chevres-sahel.jpg

Chèvres dans le Sahel

En Europe, on préfère la vache et le bœuf, mais c’est finalement pareil : tout allait bien quand le charolais broutait tranquillement les prairies du Massif Central (où l’on ne peut pas cultiver efficacement le blé), mais en Normandie, après avoir tenté de nourrir les vaches aux farines animales, on les élève dorénavant… au maïs et au soja, les transformant en concurrents alimentaires ! C’est ainsi que la moitié du blé récolté dans le monde et les deux tiers du maïs et du soja ne servent plus à nourrir directement les 7 milliards d’humains, mais les 20 milliards de bestiaux qu’ils élèvent ! Même sans être exagérément Malthusien, on peut estimer que tout cela va nécessairement arriver à une limite « naturelle ». Songeons que, pour nourrir les animaux de l’Europe de l’Ouest, on emploie 20 millions d’hectares en Amérique pour cultiver du soja, l’équivalent de la surface agricole française ! Il faudra bien un jour qu’on se contente d’élever en Europe les seuls animaux qu’on pourra nourrir avec les végétaux européens !

C’est que « l’usine à viande » est très peu efficace, en particulier parce que ce que nous aimons manger, ce sont les animaux à sang chaud, qui consacrent donc une grande partie de leur nourriture à se… chauffer. Il faut de l’ordre de 4 kilos de végétaux pour faire un kilo de poulet, 6 pour un kilo de cochon et 11 pour faire un kilo de bœuf (car ruminer prend beaucoup d’énergie). On n’arrivera donc jamais à nourrir les futurs 9 ou 10 milliards de terriens qu’on nous annonce pour 2050 suivant la gastronomie française, à coup de 85 kilos de viande et 90 kilos de lait chacun ! Il faut donc nécessairement aller vers des animaux à meilleur rendement. Et donc vers des élevages d’animaux à sang froid, qui consacrent l’essentiel de leur nourriture pour grandir sans se chauffer, principalement les poissons et crustacés et les insectes.

Pour le poisson, il faudra évidemment privilégier les poissons herbivores aux carnivores (pas de chance ce sont les derniers qu’on aime, car les autres sentent la vase et sont plein d’arêtes !). Quand on aura éclusé les derniers anchois et sardines du Pacifique Sud, les élevages de saumon de la mer de l’Atlantique Nord fermeront purement et simplement ! Il nous restera la carpe et le tilapia, déjà élevés massivement en Chine, et aussi la crevette, éboueur des mers chaudes qui se nourrit de tout ce qui tombe au fond de l’eau, algues et déchets de poissons pourvu qu’elle soit confortablement installée dans une eau salée à 28°. Il est donc probable que la consommation de crevettes va encore augmenter fortement, en provenance des côtes tropicales comme aujourd’hui, ou des nouvelles fermes qui vont voir le jour en Bretagne, dans des bâtiments isothermes à énergie éolienne ou solaire, où l’on transformera le soleil et les déchets de l’agroindustrie régionale en protéines ! (A ce sujet voir dans ce blog l’article « Mettre le soleil au travail » qui présente le projet MARTROP).

Restent les insectes. Ils se reproduisent à une vitesse effarante et en gros n’ont besoin que de deux kilos de végétaux pour produire un kilo de protéines d’excellente qualité. Une merveille de la nature. Mais, problème, ils ne font pas partie de nos habitudes alimentaires, contrairement à celles de pays comme la Thaïlande, la Chine ou Madagascar où l’on déguste avec gourmandise des brochettes de sauterelles, de vers ou de scorpions. Tout cela peut changer avec le temps. Songeons que si les sauterelles rebutent les français, ils avalent avec bonheur escargots et grenouilles, qui sont « objectivement » bien plus dégoutants pour le reste des terriens. Rendez-vous dans deux ou trois générations !

 vendeuse-dinsectes-sur-un-marche.jpg

Au Laos et en Thaïlande, on consomme plus de 200 espèces d’insectes

A court terme, le plus probable est que les insectes avanceront masqués. On les élèvera à l’abri des regards, puis on les grillera ou les ébouillantera tout aussi discrètement, avant de les transformer en poudre riche en protéines, laquelle servira d’ingrédient de base à l’agroindustrie pour nous proposer des plats cuisinés « riches en protéines animales ». Il est dont à parier que dans vingt ans, on mangera tous des pizzas, des barres chocolatées, de la sauce bolognaise, voire des hamburgers, etc. bourrés de poudre d’insectes aromatisée. Et bien entendu, sur les emballages on lira sans sourciller « protéines animales 5% », tout comme on lit actuellement « huiles végétales » qui n’est autre que le nom politiquement correct de l’huile de palme de mauvaise réputation. Ce sera excellent pour la santé des enfants des classes populaires, car diététique et peu onéreux.

A la fin, la légendaire créativité de nos chefs finira par en transformer certains en produits gastronomiques recherchés. Rappelons-nous que quand Parmentier (le vrai, Antoine-Augustin !) a tenté d’introduire la pomme de terre en France, personne de voulait de cet aliment sale et souterrain, œuvre du diable, tout juste bon pour les cochons, et que les prêtres disaient qu’il fallait en rester au blé, aliment aérien, divin, digne de devenir le corps du Christ. Son génie marketing lui a permis de contribuer à éradiquer les famines dans notre pays et de devenir un héros du panthéon national. De la même manière, les insectes contribueront sans doute à améliorer de façon significative la diète alimentaire des classes populaires, françaises et mondiales ; on cherche donc le futur Parmentier des insectes !

 

Publié dans Actu MANGER | Marqué avec , , , , | Laisser un commentaire

Manger demain, riches et pauvres

Un article d’Alex Renton dans le Guardian imagine ce que pourra manger dans 20 ans une famille pauvre anglaise et une famille riche : http://www.guardian.co.uk/lifeandstyle/2013/jan/05/whats-for-dinner-2035

Pour ceux qui ne parlent pas bien la langue de Shakespeare, le blog en français bien-manger, au titre si proche du mien, en reprend l’essentiel en français :

http://blog.slate.fr/bien-manger/2013/01/11/assiette-2035-scenario-catastrophe/

 

Cet exercice est toujours très aléatoire, mais très stimulant pour l’esprit ! J’avais ainsi, en avril 2010, participé avec beaucoup de plaisir à un excellent film d’Elsa Le Pleutrec « Manger en 2040 » sur ce même thème, que l’on peut toujours voir, en trois parties de 17 minutes chacune, là :

http://www.dailymotion.com/video/xd3o11_vivre-en-2040-manger-en-2040-1-3_webcam#.UPLfKh0Umtk

http://www.dailymotion.com/video/xd3ntx_vivre-en-2040-manger-en-2040-2-3_webcam?ralg=meta2-only#from=playrelon-1

http://www.dailymotion.com/video/xd3noc_vivre-en-2040-manger-en-2040-3-3_webcam#.UPLgoh0Umtk

 

Encore avant, j’avais organisé en 2005, avec Daniel Conrad et les Editions La Découverte, un concours de nouvelles parmi les auteurs de science-fiction sur le thème : que mangerons-nous en 2050 et comment cultiverons-nous ? Il en est sorti un recueil de nouvelles sous le titre « Moissons futures », malheureusement épuisé, mais que l’on peut encore trouver en bibliothèque… Il ouvre des pistes, pas très réjouissantes (mais c’est le genre de la science-fiction), mais c’est intéressant de réfléchir à ce qui pourrait arriver pour se mobiliser pour l’éviter.

moissons-futures.jpg

Publié dans Actualités | Marqué avec , , | 2 commentaires

Le monde est plus beau quand il est solidaire

 

solidarite.jpg

Depuis des années, l’individualisme et le libéralisme règnent sans partage sur l’économie française et mondiale, et de plus en plus dans nos propres têtes. On avait fini par y croire : il faut être forts, entreprenants, prendre des risques, innover, se libérer des contraintes qui nous entravent, faire confiance au marché, à la mondialisation, etc. Les héros modernes se nomment traders, financiers, commerçants, start-up, cadres internationaux, etc. Aux oubliettes de l’histoire : les socialistes, communistes, syndicalistes, ainsi que leur versant plus modernes, écologistes, féministes, etc., voire même les caritatifs.

Et puis qu’avons-nous vu ? Ces soi-disant héros si compétents nous ont menés à la ruine et à la faillite, tout en s’en mettant plein les poches de façon particulièrement cynique et scandaleuse. Pour survivre, leurs représentants ont joué la division, l’affrontement, le communautarisme. C’était chacun contre tous, chaque petit groupe contre tous les autres, chaque communauté luttant pour elle-même, la disparition du « bien commun », le « clivage » élevé en stratégie. L’autre nous menaçait, paraît-il, l’immigré, le chômeur, le noir, le beur, le pauvre, le rom, le banlieusard, l’ouvrier, le paysan, le retraité, l’homosexuel, le musulman, l’agnostique, mais aussi le riche, le catho, ou alors le grec, l’espagnol, l’européen d’une manière générale, l’arabe, l’africain (liste non limitative) !

Aux élections, tant en France qu’aux USA, ces antagonismes ont été carrément exacerbés par des apprentis sorciers…

Et puis finalement des dirigeants plus consensuels, plus soucieux d’union, sont quand même sortis des urnes… Quelle baisse de stress collectif ! Avant que les critiques ne repartent de plus belle sur leur incompétence présumée !

Et puis finalement l’Europe a eu le prix Nobel de la paix. Quand même, quelle victoire de ne plus s’y faire la guerre depuis 67 ans !

Dans la difficulté, les « vieilles » valeurs de solidarité réapparaissent au milieu de la cacophonie. C’est vrai, finalement, le monde est quand même plus beau et plus durable quand il est solidaire. L’Europe est plus belle unie, et avec la Grèce, la France avec sa population diverse, blancs, blacks, beurs et jaunes, homos et hétéros, hommes et femmes, jeunes et vieux, etc., les USA avec les blancs, les noirs et les latinos, le Moyen Orient avec Israël et la Palestine…

Mon vœu pour 2013 : au milieu de tous ces nuages qui s’amoncellent, que chacun d’entre nous fasse avancer un peu de solidarité, en actes.

Article écrit pour le N° de janvier de la revue Racines : www.magazine-racines.fr

Publié dans Actualités | Marqué avec | 4 commentaires

3 rendez-vous télé

 

J’ai été à C dans l’air sur la 5 lundi 24 décembre, soir de Noël (17 h 49 ou 22 h 11) sur le thème « Faute de fin du monde, comment vivre la fin d’un monde »

J’ai été sur France 2 jeudi  13 décembre à 22 h 15, émission « Complément d’enquête » thème « Tais-toi et mange ! » (interview de 6 minutes enregistré à Rungis, commentaire d’un excellent reportage sur l’alimentation de demain à base d’insectes).

http://info.france2.fr/complement-denquete/

(le reportage commence à 18 mn 45) L’émission repasse également sur France 2 Vendredi 21 Décembre à 3h40

Mais également sur une chaine locale de télé parisienne, Cinaps TV vendredi 14 à 22 h 30, pour une interview de 30 minutes en début d’émission sur l’agriculture biologique (et l’AEI). 

 

 

Publié dans Actualités | Marqué avec , , , , | Laisser un commentaire