2013, l’année où le concept d’agroécologie a fait du chemin dans les têtes

Une interview en forme de bilan de l’année agricole 2013 réalisée fin décembre pour le journal « L’Avenir agricole » :

http://aveniragricole.net/011-10693–on-va-changer-de-modele.html

 

Qu’est-ce qui vous paraît le plus emblématique de 2013, en agriculture ?

La crise de l’agroalimentaire breton nous montre que l’on est en train de changer de modèle. Il est en train de se passer en Bretagne ce qui s’est passé dans le Languedoc il y a quarante ans. A l’époque, il y avait des jacqueries de vignerons à Narbonne ou Carcassonne qui voulaient continuer de produire du gros rouge en quantité. Finalement, ils ont dû s’adapter aux évolutions de la société et produire moins mais de meilleure qualité. Le poulet à bas prix est aujourd’hui à la viande ce que la production viticole du Languedoc était au vin. Ce n’est pas un hasard si le poulet fermier n’est pas en crise.

La réalité, c’est qu’au final, ni l’Europe ni le gouvernement ne peuvent empêcher les grandes évolutions sociétales. Nous mangeons deux fois plus de viande que dans les années cinquante et trois fois plus que dans les années vingt, mais les nouvelles générations en mangeront moins. Et importer du maïs et du soja d’Amérique Latine pour faire du poulet congelé à destination des pays arabes ne pouvait plus continuer…Cette crise bretonne marque le début d’une nouvelle ère. Il faut repenser l’évolution agricole de fond en comble, à commencer par l’élevage.

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En Chine, 15 kilos de viande par personnes quand ils n’étaient que 700 millions,

60 kilos maintenant qu’ils sont 1,3 milliards

Au niveau mondial, un tournant est-il en train de s’opérer ?

La lutte mondiale pour l’approvisionnement en protéines ne fait que commencer. Les Chinois mangent aujourd’hui soixante kilos de viande par an (quatre fois plus qu’il y a 40 ans), et ils sont 1,3 milliards. Au XXIème Siècle, on n’arrive pas à produire assez de céréales sur terre. Il faut l’équivalent de la superficie agricole française pour nourrir les animaux européens en soja. Ces surfaces en Argentine et au Brésil sont un peu comme des colonies européennes ! Le soja d’Argentine a pour vocation d’aller en Chine, à terme. Il faut absolument que nous produisons nous-mêmes nos protéines végétales sur le continent européen. La réforme PAC a totalement raté le coche, il aurait fallu une mobilisation générale. Nous allons connaître une flambée du prix des protéines végétales. Dire que le soja va continuer d’être à bas prix dans les vingt ans qui viennent est de la géopolitique de gamins ! C’est une idée folle ! Soit on va se mettre à genoux, soit on se débrouillera pour produire plus de protéines végétales. A terme on ne produira plus que les animaux que nous pourrons nourrir avec nos végétaux européens, céréales et protéines. Nous ne sommes qu’au début d’un bouleversement qui va prendre vingt ou trente ans, mais nous n’avons pas pris la mesure de l’urgence.

Que retenir des scandales alimentaires ?

La presse a beaucoup relayé les deux scandales de la viande de cheval parce que c’est du cheval, et on n’en mange plus, il n’a plus la même symbolique qu’autrefois, ce n’est plus la viande de l’homme viril, c’est devenu un animal de compagnie, donc tabou. La police a fait des contrôles parce qu’elle prend cela très au sérieux. Il y a encore dix ans, il n’y avait pas de tests génétiques, et personne ne s’apercevait de rien. Ce que l’on a vu cette année, c’est que la police alimentaire est indispensable, quand on n’est plus à l’échelle du boucher du coin mais à l’échelle des échanges internationaux. Je pense que l’on risque d’avoir plus de scandales alimentaires, simplement parce que la police fera mieux son travail.

Notre mode d’alimentation est-il en train de changer ? 

Une chose est certaine, on ne mangera pas pareil dans vingt ans, de même que nous mangeons très différemment d’il y a cinquante ans.  Nous mangerons moins de viande et peut-être plus de poisson. Mais là aussi on s’achemine vers de l’élevage. Au fond, les pêcheurs ont juste trois mille ans de retard sur les agriculteurs. Il est certain qu’à terme, le poisson sera du poisson d’élevage, quand tous les fonds maritimes auront été raclés.

2013 est une année symbolique : on a produit dans le monde plus de tonnes de poisson d’élevage que de tonnes de viande de bœuf. C’est un tournant considérable ! Et sur ces 67 millions de tonnes de poisson d’élevage, 38 étaient en Chine. Dans vingt ans, en Bretagne, il y aura certainement moins de pêcheurs, mais plus d’éleveurs de poissons.

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Ferme de poissons en Chine

Il y aura aussi des élevages de vers de farine et de sauterelles. On va les transformer en poudre, ce sera de la farine de sauterelle qui sera utilisée par exemple dans les barres chocolatées pour enfants !

L’année 2013 semble avoir été marquée par l’émergence du mot agroécologie, cher au ministre Stéphane Le Foll. S’agit-il d’un tournant majeur ?

Qu’on l’appelle agroécologie ou agriculture écologiquement intensive (AEI), ou performante (AEP), derrière la bataille des mots, il y a une tendance de fond. Je pense que la révolution est absolument nécessaire, et on en est au commencement. L’AEI demande autant d’efforts aux intensifs qu’aux bios.

Il y a au moins quatre grands principes fondamentaux. Le premier consiste à utiliser nos champs 365 jours par an, pour fixer le carbone. On s’achemine vers la fin du labour. Ensuite, il s’agit de mélanger les plantes qui s’aident à pousser dans les champs. Il faut aussi remettre des arbres partout. C’est l’agroforesterie. Enfin, l’agriculteur doit s’aider des auxiliaires et même devenir éleveur de vers de terre, de mésanges et de chauve-souris !

Je pense que 2013 n’est pas l’apparition de toutes ces évolutions, mais c’est l’année où ces concepts ont su faire du chemin dans les têtes. C’est très important.

Propos recueillis par Antoine Humeau

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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