Les robots pollinisateurs ne sauveront pas l’humanité

NB. Interview réalisée par le site Atlantico le 7 août 2014. Voir ici (malheureusement payant) ; le texte est reproduit ci-dessous.

Menacées d’extinction, les abeilles retiennent toute l’attention des scientifiques, qui travaillent sur la mise au point des « RoboBees », des robots de 80 mg, semblables aux abeilles.

Les abeilles sont les pollinisateurs les plus importants de la planète. Près de 30% de la nourriture que nous consommons est liée à la pollinisation de ces mêmes insectes. La pollinisation des fleurs est cruciale pour les arbres fruitiers et l’industrie agroalimentaire : sans les abeilles, les rendements seraient moindres et les fruits et légumes de moins bonne qualité.

Depuis quelques années, leur déclin n’a jamais été aussi fulgurant. Le nombre de ruches outre-Atlantique, par exemple, est passé de 6 millions en 1947 à 2,5 millions cette année. Une situation alarmante que l’organisation écologiste Greenpeace a récemment dénoncée dans une vidéo choc. Un nouveau rapport mené par l’ONG révèle également que « plus de deux-tiers des pollens prélevés dans des champs et ramenés à la ruche par les abeilles seraient contaminés » par au moins un pesticide. La disparition inquiétante des abeilles, touchées par le mystérieux syndrome d’effondrement des colonies, serait liée globalement aux pesticides, parasites et maladies.

Cette menace d’extinction est récemment devenue une priorité aux Etats-Unis. Afin de protéger les abeilles, le gouvernement américain a ordonné, le 20 juin dernier, aux agences fédérales, le réexamen des effets des pesticides sur la santé des abeilles et autres pollinisateurs. La Maison Blanche a demandé de prendre des mesures le cas échéant dans un délai de 180 jours. Dans un communiqué présidentiel, on apprend que 90 types de cultures dépendent directement de la pollinisation, générant 24 milliards de dollars pour l’économie nationale, dont 15 milliards grâce aux abeilles.

Les scientifiques, quant à eux, poursuivent leurs recherches sur les différents moyens technologiques de remplacer les abeilles au cas où elles disparaitraient complètement. Pour l’instant, l’alternative aux abeilles la plus prometteuse prend la forme d’un robot. Lancé en 2009, le projet des RoboBees a été élaboré par des scientifiques de l’université de Harvard et des biologistes de la Northeastern University de Boston.

Robotbee A

Les experts à l’origine du projet pensent que ces robots-abeilles pourraient artificiellement polliniser les récoltes d’ici à 2024. Même si les scientifiques restent optimistes, les Robobees n’offrent pas de solution à long terme. Les ingénieurs de Harvard ont même trouvé une faille principale à ce robot : son alimentation en électricité. Ces derniers travaillent désormais sur un système de pile miniature à combustible à oxyde solide. Autre difficulté : réussir à imiter le comportement de navigation des abeilles.

RoboBees

En France, le ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll s’est récemment prononcé pour la protection des abeilles. Une interdiction totale de l’épandage des pesticides en journée est notamment prévue par le gouvernement.

Les commentaires de Bruno Parmentier sur cette information…

Atlantico : A quoi est liée la disparition des abeilles ?

Bruno Parmentier : Les abeilles disparaissent à une vitesse telle qu’on a pu parler de « syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles » ! Il en meurt actuellement environ 30 % chaque année ! Ce phénomène concerne presque toutes les 200 000 espèces d’insectes pollinisateurs : papillons (moitié moins qu’il y a 30 ans), bourdons, syrphes et autres mouches, etc. et, par voie de conséquence les populations d’hirondelles et autres oiseaux insectivores ont aussi diminué de moitié. Sans oublier les lombrics et autres animaux et micro-organismes du sol.

Avons-nous joué les apprentis sorciers et déclenché une catastrophe ? L’heure est effectivement grave, comme peuvent le constater de façon expérimentale cet été les vacanciers sur la route des plages. Leurs pare brises seront propres à l’arrivée, plus d’insectes pour s’y écraser ! Les causes sont multiples, mais il semble bien que les nouveaux insecticides « systémiques » massivement employés depuis les années 90 jouent un rôle majeur dans cette disparition. On trouve parfois de véritables tapis d’abeilles morte au pied des ruches. Les survivantes, devenues folles, ne savent plus s’orienter, ou bien, durablement affaiblies, surtout que la diversité de leur alimentation décroit fortement avec mes monocultures et l’absence de haies autour, attrapent toutes les maladies qui passent, et en particulier n’arrivent plus à résister au parasite acarien « Varroa destructor ». Cerise sur le gâteau, le redoutable frelon asiatique passe massivement à l’attaque.

Il est plus qu’urgent de réagir : la plupart des plantes que nous mangeons (près de 85 %) ont besoin de cette pollinisation pour vivre : presque tous les fruits (pommes, abricots, cerises, fraises, framboises, etc.), les légumes (courgettes, tomates, salades, etc.), mais aussi les radis, les choux, les navets, les carottes, les oignons, les poireaux, le thym, l’huile de tournesol ou de colza, et même le café et le chocolat ! Sans pollinisateurs, pour faire bref, il ne nous restera plus que le blé, le maïs et le riz, des repas somme toute assez déprimants, et, accessoirement, plus grand-chose à mettre dans nos pots de fleurs.

Atlantico : Le Robobee est-il une solution fiable en soi ?

Bruno Parmentier : Quelle belle avancée technologique ! On peut évidemment la saluer. Mais de là à penser qu’elle va nous sauver la mise, quelle ingénuité, ou quelle arrogance ! On compte des dizaines de milliers d’ouvrières dans une seule ruche, qui peuvent chacune visiter 250 fleurs par heure. Une ruche peut traiter à elle seule jusqu’à 30 millions de fleurs en une journée. Et, malgré la crise très importante de la profession, il reste de l’ordre d’un million de ruches en France, ce qui n’est pas suffisant pour une pollinisation optimale. Peut-on imaginer que des centaines de millions de robots vont faire à terme le même travail ?

Ça ressemble à un contre feu allumé par l’industrie chimique pour gagner du temps par rapport à l’inéluctable : l’interdiction des insecticides néonicotinoïdes et d’une manière générale la très forte diminution des pesticides dans notre agriculture, qui en consomme beaucoup, beaucoup trop.

On peut rapprocher cette annonce de celle qui a été faite il y a quelques mois, selon laquelle, en Chine, on en était arrivé à tenter de polliniser à la main, en grimpant dans les cerisiers et les poiriers avec des cotons-tiges ! Qui va croire que cela constitue de vraies solutions aux problèmes de l’agriculture mondiale ?

Atlantico : Quelles autres solutions existent-ils pour remplacer les abeilles si elles venaient à disparaître ?

Bruno Parmentier : Nous n’avons pas de solution alternative à la pollinisation par les insectes. Et nous ne sommes pas près d’en avoir ! La seule solution, c’est bien d’arrêter d’être irresponsable et de sauvegarder la nature tant qu’il est encore temps. Le glissement sémantique auquel nous assistons actuellement est significatif : nous disions que la voracité des insectes menaçait l’agriculture et qu’il fallait prendre des mesures pour les éradiquer pour pouvoir tous manger. Et maintenant nous nous apercevons que la disparition collatérale d’autres insectes constitue un danger encore plus grand pour l’agriculture, et l’alimentation mondiale ! L’homme réputé le plus puissant du monde (celui qui n’a pas réussi à empêcher la guerre à Gaza…) convoque la presse à la Maison Blanche pour alerter le monde sur ce danger mortel, la disparition des pollinisateurs… On peut, on doit espérer, qu’il sera à terme plus efficace face aux multiples lobbies de « l’ancienne agriculture ».

Atlantico : Avant de se tourner vers la robotique et le remplacement des abeilles, ne devrions-nous pas plutôt nous pencher sur les solutions pour sauver les abeilles ? Quelles solutions avons-nous aujourd’hui ?

Bruno Parmentier : On a vraiment besoin de produire de la nourriture, énormément de nourriture, de plus en plus de nourriture sur terre. Il faut encore augmenter de 70 % la production agricole mondiale. Prendre le risque de baisser radicalement la production dans les régions du globe où l’agriculture est efficace sans savoir si les zones d’agriculture peu productives pourront augmenter leur production et prendre le relais, équivaut en fait à envisager une déstabilisation majeure de la paix dans le monde : émeutes de la faim, révolutions, guerres, terrorisme, extrémismes de tous bords.

Or les solutions existent pour passer d’une agriculture « chimiquement intensive » à une agriculture « écologiquement intensive », qui intensifie les processus écologiques au lieu d’intensifier les processus chimiques. Elles entrainent une nouvelle révolution agricole, au moins aussi importante que la précédente révolution verte, dont quelques principes sont : utiliser nos terres 365 jours par an (pratiquement plus de labour), cultiver dessus des mélanges de plantes complémentaires (pratiquement plus de monoculture), aller chercher les matières nutritives plus profondément en remettant des rangées d’arbres tous les 20 m (agroforesterie), et utiliser au mieux les auxiliaires de culture, abeilles, vers de terre, chouettes, chauve-souris, hirondelles, mésanges, carabes, coccinelles, etc., mais aussi bactéries, champignons, etc. Rechercher l’équilibre et la fertilité par des voies naturelles plutôt que de tenter d’éradiquer certaines espèces par des interventions mécaniques ou chimiques de plus en plus violentes, aux conséquences en chaine parfois imprévisibles. Produire autrement, comme le préconise le Ministre de l’agriculture Stéphane Le Foll, ou l’Association pour une agriculture écologiquement intensive par exemple.

 

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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