Conséquences en chaîne pour l’embargo agroalimentaire russe

Je suis passé une nouvelle fois le lundi 11 août à l’émission C dans l’Air sur la 5e chaine de télé, sur les conséquences économiques et géopolitiques de l’embargo russe sur nos produits agroalimentaires. On peut revoir l’émission en cliquant ici. L’occasion de faire le point sur ces questions.

La Russie a décrété le 7 août un embargo total sur les fruits, légumes, viandes, poissons, lait et produits laitiers en provenance des USA, du Canada, des pays de l’Union européenne (en tout 35 pays). Pour l’Union Européenne, cela représente 12 milliards de contrats perdus, dont environ 750 millions pour la France (pour le moment les vins et spiritueux, que nous vendions à hauteur de 450 millions, sont épargnés, ce qui en dit long sur la culture russe !). De nombreuses conséquences en chaîne sont à prévoir.

Etals de fruits en Russie

Nos produits vont déserter les étals russes…

Un embargo encore « raisonnable »

Ça pourrait être pire, ça sera nettement pire en cas de poursuite de l’escalade et de détérioration de la situation en Ukraine. Déjà on peut observer que la Russie a attendu la troisième vague de sanctions Europe-USA avant de réagir vraiment. Mais de son point de vue la situation en Ukraine se détériore puisqu’il semble que l’armée régulière soit en passe de reprendre la contrôle de l’est du pays, ce qui sera vécu comme un échec personnel par le président Poutine et un affront national par les russes, au nationalisme exacerbé actuellement, à la suite des multiples humiliations qu’ils ont ressenties depuis quelques décennies.

Concernant la France par exemple, l’agroalimentaire ne représente que 8 % de nos exportations vers ce pays. Ce ne sont pas tant des tomates, des pommes, du fromage et des cochons qu’on leur vend, mais avant tout des pièces d’aviation, des médicaments, des moteurs automobiles, des produits chimiques, des parfums, des turbines, etc. L’impact sur notre économie d’une deuxième série de mesures pourrait être beaucoup plus important… et que dire de ce qui pourrait se passer si la situation s’envenime vraiment, comme un arrêt des livraisons de gaz, qui pourrait mettre l’Europe à genoux cet hiver (et achever de ruiner la Russie…) ? Voire même un complet revirement de politique internationale, comme par exemple une aide à l’Iran pour son programme nucléaire ?

Un embargo assumé, qui succède à des embargos larvés

La Russie n’en est pas à son coup d’essai ; ce qui est nouveau, c’est qu’elle l’annonce et l’assume. Mais elle nous avait déjà malheureusement habitués à des embargos « hypocrites » ou « larvés », pour des raisons soit disant sanitaires. Par exemple depuis février dernier, elle n’achète plus de cochon français « par peur de la peste porcine qui sévit chez nos sangliers », ce qui a provoqué une baisse de 79 % de nos exportations. Elle avait stoppé l’entrée du bourbon américain « qui contenait des phtalates », de certains produits McDonald’s en raison « d’infraction sur les normes de sécurité », du chocolat ukrainien « cancérogène », de leur lait contenant « des résidus de substances suspectes ou interdites », de leurs fruits et légumes « qui ne respectaient pas les procédures d’importation », etc. Là on ne s’embarrasse plus de formules absconses, on généralise.

Quatre séries de conséquences sont à prévoir en matière agroalimentaires

  • S’agissant de produits frais à durée de vie courte, il est peu probable qu’on trouve des marchés alternatifs, on va donc droit vers un engorgement sur les marchés européens. On peut espérer que les restaurants du cœur et autres épiceries solidaires pourront en faire profiter les plus pauvres de nos concitoyens, mais vu les quantités, on procédera probablement à des destructions massives de certains produits, subventionnées ou non par l’Union européenne, ce qui fait toujours mauvais genre pour le citoyen et démoralise le producteur…, et vers des dépôts de bilans de certains des acteurs les plus fragiles. Et donc vers une situation sociale tendue dans les milieux agricoles ; gageons que les bonnets rouges bretons reprendront du service.
  • On va assister également à une forte accentuation de la concurrence intra européenne. Chaque pays va tenter de vendre à l’intérieur de notre Union ce qu’il ne pourra plus vendre à la Russie. Nos 50 000 tonnes de fruits et légumes invendues vont s’affronter directement aux 800 000 de pommes et poires polonaises et aux 100 000 tonnes de pêches espagnoles ! Ceci va probablement provoquer de fortes baisses des prix, car de nombreux acteurs vont tenter de brader leurs stocks avant qu’ils ne pourrissent. Comme notre économie est relativement fragile et notre compétitivité globalement inférieure à la moyenne européenne, nos entreprises risquent de souffrir plus que d’autres, et les faillites sont à prévoir…

Pommes

Une guerre de la pomme est à prévoir en Europe cet hiver

  • De nouveaux concurrents vont arriver sur les marchés russes. Les classes moyennes de ce pays vont faire pression pour ne pas se retrouver avec les étals vides qu’ils n’ont que trop connus du temps du communisme. Le Brésil, l’Argentine, l’Equateur, la Turquie, la Thaïlande, etc. vont immédiatement en profiter et occuper le terrain. La Grèce par exemple polémique déjà avec la Turquie qui a annoncé vouloir reprendre ses marchés. Si un jour l’embargo se lève, il sera bien difficile de les en déloger ! Certaines des pertes de marchés seront donc définitives.
  • Et enfin, les russes vont-ils enfin prendre conscience de ce scandale absolu : le pays le plus étendu au monde, fort peu peuplé, n’est même pas capable de nourrir ses 140 millions d’habitants ! L’état de l’agriculture russe est resté absolument lamentable, et n’a pratiquement pas progressé depuis la débâcle absolue de l’agriculture communiste. Le tiers de ce que mangent les russes est actuellement importé ! Qui peut croire qu’il est impossible de produire dans ce grand pays les pommes et les cochons dont il a besoin ? Un regain d’intérêt pour ce secteur est encore possible succédant à une politique qui disait en fait « nous avons du gaz, nous achèterons avec de quoi manger ». Dans les années 30, le cours mondial du blé ne se fixait pas à Chicago, mais bien à Odessa. Ce serait un bien pour un mal, si la Russie amorçait un mouvement qui lui permettrait de redevenir le grand pays exportateur de produits agricoles qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être. Le monde en aura besoin, alors même qu’il va falloir augmenter de 70 % la production agricole mondiale en 40 ans, et que le réchauffement climatique va rendre beaucoup plus difficile la production dans nombre de régions du monde actuellement productrices. Le ministre russe de l’Agriculture, Nikolai Fiodorov, a déjà estimé que les pouvoirs publics devraient investir plus de deux milliards d’euros par an pour espérer retrouver une souveraineté alimentaire d’ici 5 à 10 ans, dans une période où le pays commence à manquer de liquidités et ne peux plus emprunter aux banques occidentales ! De plus, dans une culture encore fortement marquée par des décennies de « faucille et marteau », où les universités agricoles commencent à enseigner à leurs étudiants à démonter et remonter un tracteur, et où le souci de l’environnement n’est pas très partagé, il est peu probable que ces investissements se fassent dans l’optique de l’agriculture écologiquement intensive !  Ceux qui se feront, ou ce qu’il en restera après prélèvements corruptifs, seront certainement « dans une logique du XXe siècle » ; le chemin sera encore bien long pour que ce pays devienne un phare de l’agriculture mondiale !

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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