Bien manger sans se ruiner… ni ruiner les producteurs

Une bonne partie des agriculteurs n’arrivent plus à vivre de leur travail, alors que les industriels et surtout la grande distribution survivent sans trop de problèmes malgré la « crise ». Il n’y a donc pas de crise pour tout le monde, et si nous voulons garder une agriculture en France, et donc des agriculteurs, il est effectivement urgent de trouver des moyens efficaces de mieux répartir la marge au sein des filières alimentaires.

Article publié par Atlantico le 1er février 2018

1- Ce mercredi 31 janvier, le gouvernement présentait sa loi distribution-agriculture (« Projet de loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine et durable ») visant à mieux répartir les revenus entre agriculteurs, industriels et distributeurs. A-t-elle des chances d’y arriver ?

Chacun a pu constater qu’une bonne partie des agriculteurs n’arrivent plus à vivre de leur travail, alors que les industriels et surtout la grande distribution survivent sans trop de problèmes malgré la « crise ». Il n’y a donc pas de crise pour tout le monde, et si nous voulons garder une agriculture en France, et donc des agriculteurs, il est effectivement urgent de trouver des moyens efficaces de mieux répartir la marge au sein des filières alimentaires.

          Part de marché alimentaire des 4 principales centrales d’achat en 2016         (source : Kantar Worldpanel)

Mais la disproportion des forces en présence est impressionnante : des centaines de milliers d’agriculteurs, des milliers d’industriels et, en bout de chaîne, quatre acheteurs (des centrales d’achat de la Grande distribution) qui contrôlent près de 90 % de la nourriture française, et se réservent à tout moment de mettre nos agriculteurs en concurrence avec les autres producteurs d’Europe et du monde. Et à côté, l’État (et l’Europe) qui se refusent à intervenir dans le « libre jeu du marché », et même théorisent le fait que les agriculteurs devraient « mieux se confronter aux signaux du marché » ; ils se contentent de rassembler les acteurs, les appeler à plus de mesure et de respect mutuel, et d’acter les accords conclus, mais se refusent à toute mesure coercitive. Il est donc malheureusement à craindre que cette nouvelle loi brillera par son inefficacité, comme presque toutes les mesures prises par les gouvernements précédents… D’ores et déjà, on constate que, malgré les « engagements moraux » pris il y a quelques mois, les négociations actuelles de prix avec les Centrales d’achat se passent de façon particulièrement tendue, comme si de rien n’était !

 

Les marques approvisionnées par la 3e centrale d’achat française.

Notons également et au passage que l’autre objectif de ces États généraux, l’alimentation saine et durable, semble passé, j’espère provisoirement, au second plan, malgré un affichage d’une volonté de faire davantage de place pour la bio en restauration collective, de réduire le gaspillage alimentaire ou de réduire l’utilisation des pesticides et la maltraitance animale. La montagne aurait-elle accouché d’une souris ?

2- Cette loi s’attaque-t-elle aux vrais problèmes ? Faut-il à la fois chercher à avoir la nourriture la moins chère possible et de bons revenus pour les agriculteurs ?

Effectivement, on peut légitimement s’interroger sur le bien-fondé d’une idée reçue, et largement répandue, suivant laquelle le peuple sera d’autant plus heureux que la nourriture sera moins chère. En 1960, un travailleur au salaire minimum devait travailler 4h24 pour pouvoir se payer 1 kg de poulet, aujourd’hui une seule heure lui suffit. Du coup, en moyenne en France, alors qu’on consacrait 38 % de son salaire à se nourrir chez soi en 1960, aujourd’hui seulement 14 %. Alors, on dépensait deux fois plus pour se nourrir que pour se loger, et aujourd’hui on dépense davantage pour se loger que pour se nourrir, et les jeunes générations dépensent dorénavant plus pour leurs loisirs que pour leur nourriture. On pourrait ainsi avancer que nous payons nos téléphones portables avec les économies faites sur le dos des agriculteurs !

Potentiellement, cette course est sans fin. Songeons que nos amis anglais ne dépensent plus que 9 % de leur revenu pour se nourrir à domicile, et les nord-américains 7 % ! (ne parlons pas les russes à 29 % et les algériens à 44 % !). Qui aura le courage de dire publiquement que les gastronomies anglaise et nord-américaine ne nous font pas envie, ou le fait, probablement en partie lié, que les dépenses de santé sont deux fois plus fortes à New York qu’à Paris !

Nous avons un autre style de vie, un autre modèle alimentaire, un autre rapport à nos campagnes, que le reste du monde nous envie et… nous devrions mieux affirmer notre volonté de ne pas en changer ! Chez nous, les salariés prennent une heure pour déjeuner correctement ; là-bas, ils prennent 10 minutes pour aller acheter un sandwich anonyme et insipide au pain de mie carré avec un fromage carré et un jambon carré, qu’ils vont machonner machinalement devant leur ordinateur accompagné d’un soda hyper sucré, chacun sa culture !

Il est temps de dire que nous avons été assez loin sur la banalisation, l’industrialisation et l’appauvrissement de notre nourriture, et que dorénavant, notre but collectif est de manger mieux et d’être en meilleure santé, quitte pour cela à dépenser de nouveau un peu plus d’argent et surtout un peu plus de temps à cette activité absolument essentielle qui consiste à bien se nourrir.

Bien sûr, on va objecter que ce sont des propos de riches, et que les pauvres, qui tirent le diable par la queue, ne peuvent pas se les permettre… mais on peut aussi bien se dire que, pour que les pauvres mangent convenablement, il y a peut-être d’autres moyens que d’organiser pour eux des promotions pour la vente de Nutella à -70 %, ou de les inciter à acheter des lasagnes à bas prix au cheval roumain et des plats cuisinés gorgés de sucre, de sel et de matières grasses, mais sans aucune valeur nutritive.

On pourrait par exemple et entre autres (soyons utopistes !), les payer un peu plus, ou augmenter les allocations familiales, ou créer un revenu universel, ou donner un accès gratuit à la cantine pour leurs enfants, ou encore mieux former les Français à l’art du bien manger, ou même inciter les hommes à consacrer davantage de temps à faire les courses et la cuisine, au lieu de laisser la totalité de cette activité à leurs compagnes…

3- Du point de vue individuel du consommateur, quelles seraient les « bonnes » approches à conseiller pour arriver se nourrir correctement sans entrer dans la spirale de la baisse des prix ici évoquée, qui pourrait conduire à une baisse de qualité généralisée ? Ne peut-on pas également inciter les consommateurs à préparer leurs repas dans un tel objectif et pallier à un déficit « d’éducation familiale » sur ces questions, à une perte de la transmission ?

Bruno Parmentier : Contrairement à d’autres pays, comme par exemple l’Allemagne, l’emploi féminin s’est largement généralisé dans notre pays. Du coup, comme dans la plupart des familles les deux parents travaillent et en plus multiplient les temps de transport il a fallu s’organiser pour diminuer drastiquement le temps consacré à l’acquisition de la nourriture et la préparation des repas. On a donc « inventé » les plats tout préparés, l’agro-industrie pour les fabriquer et l’hypermarché pour les vendre. Les conséquences en chaîne ont été spectaculaires : d’un côté, on consacre de moins en moins de temps et d’argent à se nourrir, et la sécurité alimentaire à court terme a fait des progrès considérables (plus personne ne meurt après souper), mais d’un autre côté, l’appauvrissement de la qualité nutritive de nos repas est patente, la fréquence de l’obésité et des autres maladies « de l’excès » augmentent très rapidement (même si plus lentement en France qu’ailleurs…), et l’inquiétude règne, puisqu’on ne sait plus du tout ce qu’on mange, d’où ça vient, et comment c’est contrôlé. Les scandales se multiplient, signe de cette inquiétude. Comment reprendre la main ?

Personne n’a appris aux jeunes générations urbaines comment pousse une salade, d’où viennent les pommes de terre frites, qu’est-ce que mangent les poulets et les cochons, que les poissons ne sont pas carrés, et encore moins que les « mauvaises herbes », les limaces et les pucerons sont une calamité pour l’agriculteur et comment on peut vivre avec. Elles n’ont pas appris non plus à faire les courses, à composer des menus équilibrés et à les cuisiner, et encore moins à accommoder les restes. Personne ne leur a expliqué concrètement qu’il n’y a rien de mieux (et de moins cher) pour dîner qu’une bonne soupe de légumes de saison, et d’ailleurs ils ne savent pas comment on épluche les légumes et lesquels sont de saison. On voit bien que, dans ce domaine, on a complètement perdu la main et que les marges de progrès sont devenues immenses et devraient être prioritaires… et ce ne sont pas les émissions de télévision du type Top Chef ou Le meilleur pâtissier qui vont résoudre le problème.

Pourquoi est-ce que ça paraît si ringard de s’attaquer vraiment à ces questions ?

Pourquoi la plupart des syndicats s’évertuent à réclamer que le ticket de cantine soit toujours moins cher… conséquence : plus de la moitié de la viande servie dans les cantines scolaires provient de l’étranger. Dans ce lieu de base d’apprentissage de la citoyenneté et de la solidarité, le mot d’ordre ne devrait-il pas d’abord être de pouvoir y manger des produits de son département, avec un maximum de bio ?

4- Quel est le risque actuel de voir la situation se polariser, entre une consommation de produits de bonne qualité à un coût de plus en plus élevé, et une consommation à des prix toujours plus bas, entraînant la qualité dans la même tendance ?

Bruno Parmentier : Ce risque existe évidemment, on a déjà des « magasins pour pauvres » qui vendent des « produits pour pauvres » à très faible valeur nutritive tandis que l’on voit actuellement se multiplier les magasins bios, locaux, équitables, végétariens, sans gluten, etc., qui ne sont pas en tant que tels des magasins pour riches en termes monétaires mais le sont très certainement pour riches en termes intellectuels… et l’on voit s’éloigner différent types d’agricultures, certaines petites, familiales, locales, respectueuses de l’environnement et adepte de circuits courts, et d’autre de plus en plus industrielles, gigantesques, spécialisées dans les produits basiques et les marchés mondiaux ; de ce dernier point de vue, nous n’avons encore rien vu en France contrairement à d’autres pays où des exploitations de dizaines de milliers d’hectares et des élevages de dizaines de milliers d’animaux sont monnaie courante…

 

Mais on peut également voir les choses autrement ; c’est une erreur de croire qu’on mange toujours la même chose. Dans la réalité, on assiste sur le moyen terme à de grandes évolutions qui ne doivent rien à des effets de mode mais plutôt à des changements culturels profonds de nos sociétés, qui touchent aussi bien les riches que les pauvres, les urbains que les ruraux, les manuels que les intellectuels. Prenons par exemple le vin : dans les années 50 on en consommait 140 litres par personne et par an, aujourd’hui 40 litres. Ce ne sont pas tant les campagnes anti alcooliques qui ont accompli ce tour de force, car les adeptes de la dive bouteille sont passés à la vodka et à la bière et qu’il y a toujours 49 000 morts de ce fait par an en France. Non, c’est plutôt que le rapport culturel au vin a complètement changé, et la viticulture également : fini le gros rouge qui tache, l’eau dans son vin, le litron, le verre de rouge moins cher que le verre de lait. Maintenant le vin se vend par 75 cl à un prix minimum de 4 à 5 € la bouteille… et il y a toujours des viticulteurs dans ce pays mais il n’y a plus que du bon et du très bon vin, et les consommateurs, quelle que soit leur classe sociale, ont accepté de le payer beaucoup plus cher.

Le même phénomène est en train de se passer sur la viande et le lait. La progression de la consommation de ces produits d’origine animale a été très spectaculaire au XXe siècle, pratiquement conforme au millésime. Au début du siècle on allait au travail pour gagner son pain la sueur de son front, ensuite on y est allé pour gagner son bifteck, puis pour mettre du beurre dans les épinards, et enfin tous les ouvriers ont pu manger comme le patron. Dans les années 20 chaque Français consommait 20 kilos de viande par an, dans les années 50, 50 kg, dans les années 80, 80 kg, et au tournant du siècle, 100 kg ! Bien entendu, la filière élevage s’est organisée pour produire énormément de viande à un prix de plus en plus faible pour répondre à cette demande considérable. Mais seuls les naïfs pensaient que cette évolution allait continuer et qu’on allait manger 200 kg de viande dans un siècle, puis 300 kg. La décrue a bel et bien commencé et nous n’en sommes plus qu’à 85 kg par personne ; la viande se consomme de moins en moins en quantité et de plus en plus en qualité. Nul doute que cette évolution va se poursuivre pendant plusieurs décennies et qu’à la fin on mangera certes beaucoup moins de viande, mais quasi uniquement sous signe de qualité et payée beaucoup plus chère.

La vraie question politique n’est-elle pas de prendre conscience de ces évolutions fondamentales de notre culture et d’accompagner à la fois les producteurs et les consommateurs vers ces mutations, d’autant plus qu’elles sont devenues nécessaires, sur une planète surpeuplée, qui se réchauffe dangereusement et aux ressources de plus en plus limitées ?

 

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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